‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 186 sur 224 · Correspondance entre Zelter et Gœthe, II, p · texte numérisé non relu

Correspondance entre Zelter et Gœthe, II, p

réunis Hatem et Suleika au moment de leur plus vive passion, ne concevait pas le plus léger soupçon. De même que le poète des Élégies romaines avait changé Christiane Vulpius en une maîtresse italienne pour se permettre remploi des expressions franches et des images naturelles, le poète du Divan transforma Marianne de Villemer en une beauté orientale pour dépeindre, sans en trahir l'objet, le délire amoureux de sa vieillesse *.

Ce qui frappe d'abord le lecteur du Divan, c'est un nombre considérable de mots et de noms étrangers^. Le rossignol s'appelle Bulbul, la huppe Hudhud, le mal aux cheveux Bidamag buden. C'est là un jeu puéril et maladroit, analogue à celui de Ronsard, qui accumulait les vocables grecs pour donner à ses vers une teinture antique.

On comprend mieux l'introduction des noms propres orientaux, des noms de villes ou de héros; mais là encore Gœthe ne sut pas rester dans les limites du goût. Au lieu de nous conter les exploits de ces héros, de nous dépeindre leur caractère et leurs sentiments, et d'enrichir ainsi notre imagination de figures nouvelles, il ne fit que

1. L'analogie, bien entendu, n^est pas complète : les relations de Gœthe et de Marianne de Villemer ont été purement platoniques.

2. Voir pour Texplication de ces mots, Wurm, Commentar zu Gœthe' s westœstlichem Divarif ou Duntzer, Gœtlie's lyriscke Cedichle, !'• éd., II, p. 129.

lasser la mémoire en lui imposant des noms vides de conceptions, des formes creuses où il n'avait jeté aucune substance. Autrefois il avait raillé Klopslock d'avoir tenté la résurrection des anciennes divinités germaniques; il avait refusé de croire qu'il fût possible de les rappeler à la vie et de leur donner un corps. Dans le Divariy il commettait, à son insu, une erreur du même genre. Comment pouvait-il, sans sourire de lui-même, égrener à nos oreilles un chapelet de noms inconnus, comme celui-ci :

€ Écoute et garde en ta mémoire six couples d'amants. La description enflamme, l'amour attise : Roustan et Rodavou. Inconnus ils sont unis : Jussuf et Suleika. Amour sans faveurs d'amour : Ferhad et Schirin. Vivant l'un pour l'autre uniquement : Medschnoun et Leila. Il eut des regards d'amour dans sa vieillesse, Dschemil pour Boteinah. Doux caprice d'amour : Salomon et la Brune. Les as-tu bien observés, tu es fortifié en amour*. »

Cet étalage de noms orientaux tient, chez Gœthe, à un principe juste, dont il exagère singulièrement les appliciations. Le monde des phénomènes sensibles n'est, à ses yeux, qu'une enveloppe tantôt épaisse, tantôt transparente du monde des idées : il n'y a pas d'objet matériel, si brut soit-il, qui ne recèle un sens souvent mystérieux, que l'intelligence humaine, dirigée par une sorte de divination sublime, réussit à démêler et à pénétrer. Les mers et les montagnes, les fleurs, l^s pierres et les métaux, tout l'univers a un langage, que les penseurs et les poètes s'efforcent de comprendre et d'épeler. Si les objets inanimés, tels qu'ils sortent du sein de la nature, se

\, Goethe, IV, p.;28.

rattachent par un lien nécessaire aux conceptions que l'homme en dégage, cette chaîne est plus solide et plus serrée entre la pensée et les signes visibles où Tintelligence humaine a mis sa marque. Il n'y a rien d'arbitraire, ni dans les mots d'une langue, ni dans les lettres qui la traduisent aux yeux, ni dans lés ornements et les arabesques que la fantaisie d'un peintre ou d'un dessinateur enroule autour de ces lettres ; tous ces signes sont l'expression directe et précise du caractère d'un peuple, ils ouvrent un jour sur ses habitudes de penser, sur les nuances de ses sentiments, sur son genre d'imagination. Aussi Gœthe, pour comprendre l'Orient, pour transporter sa fantaisie dans ce monde étranger, pour faire revivre en lui l'âme de Hafiz ou de Saadi, ne néglige aucun de ces détails extérieurs dont il s'exagère l'importance. Il raconte à Knebel que, pendant quinze jours, il s'est exercé à écrire en caractères arabes ^ Il envoie à Sulpice Boisserée deux talismans, et il ajoute : «c Trébra les nomme du granit cristallisé, et j'adopte ce nom. Personne ne les comprendra, mais celui qui les contemple avec recueillement est à l'abri des pensées vulgaires, et c'est là la véritable marque du talisman ^. ^

Le journal de Boisserée abonde en traits de ce genre; les amis du poète entraient avec complaisance dans ses goûts et partageaient son innocente manie. Voici comme fut célébré, chez les Yillemer, le 28 août 1815, le soixante-sixième anniversaire de la naissance de Gœthe : € La vaste tonnelle était tout ornée de rose^ux^ liés entre les fenêtres comme des palmiers, retombant par le haut...

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