‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 196 sur 224 · GCETHE, IV, p · texte numérisé non relu

GCETHE, IV, p

c  peine t'ai-je retrouvé et ranimé par mes baisers et % mes chants, que je te vois silencieux et renfermé en » toi-même : dis-moi ce qui t'oppresse et te trouble et

> t'angoisse.

> Hatem. Suleika, dois-je le dire? Au lieu de louer,

> je voudrais me plaindre. Autrefois tu ne chantais que

> mes chansons, toujours répétées et toujours nouvelles. » Celles-ci, je devrais peut-être les louer encore, mais

> elles sont intercalées; elles ne sont pas de Hafiz, de » Nisami. de Saadi, de Dschami^

^ Je connais toutes celles de nos pères; chaque syllabe,

> chaque note en est gravée dans ma mémoire : celles-ci » sont nouvellement nées !

> Elles furent composées hier. Parle, as-tu formé de » nouveaux liens? Cette haleine, est-ce une haleine étran- » gère qu'avec une si joyeuse audace tu me fais respirer?

» Qui t'anime aussi bien, qui se joue aussi bien dans

> l'amour, attirant, invitant à l'union des cœurs, avec

> autant d'harmonie que la mienne?

SULEIKA.

1 • Kaum dass ich dich wieder habe,

Dich mit Kuss und Liedern labe, Bist du still in dich gekehret; Was beengt? und driickt und stôrel?

HATEIf.

Ach! Suleika, soll ich's sagen?

Statt zu loben, mocht* ich klagen !

Sangest sonst nur meine Lieder, Immer neu und immer wieder.

Sollte wohl auch dièse loben, Doch sie sind nur eingeschoben ; Nicht von Uatis, nicht Nisami, Nicht Saadi, nicht von Dschami.

» Suleika. Hatem était loin depuis longtemps ; son » amie avait appris quelque chose : il l'avait si bien » chantée! Alors la séparation montra sa puissance. C'est » à bon droit que ces chants ne le semblent pas étrangers : ) ils sont de Suleika, ils sont à toi! »

Ce dialogue ne nous apprend pas seulement que Suleika composait des vers . ces^ers sont intercalés {einge^ schoben). Cette expression marque clairement qu'il s'agit d'un groupe de poésies, d'une série formant un ensemble où viennent s'insinuer des pièces étrangères. Ce groupe est nécessairement le Divan : les noms de Hafiz, de Nisami, de Saadi, de Dschami, qui paraissent dans la même strophe, ne permettent aucun doute à cet égard. Chaque ligne de la réponse de Suleika confirme celte interprétation : ces poésies ont un caractère oriental,

Kenn* ich doch der Vater Menge, Sylb* um Sylbe, Klang um Klânge, (m Gedachtniss unverloren ; Dièse da sind neu geboren.

Gestern wurden sie gedichtet.

Sag, hast du dich neu verpflichtet?

Hauchest du so frohverwegen Fremden Athem mir entgegen !

Der dich eben so belebet, Eben so in Licbe schwebet, Lockend, ladend zum Vereine So harmonisch als der meine.

SULEIKA.

War Hatem lange doch entfernt,

Das Mâdchen batte was gelernt,

Von ihm war sie so schon gelobt,

Da bat die Trennung sich erppobt.

Wohl dass sie dir nicht fremde scheinen;

Sie sind Suleika's, sind die deinen !

parce que Suleika a étudié celles de Hatem ou de Goethe pendant son absence et qu'elle s'est efforcée de les imiter : aussi appartiennent-elles au poète autant qu'à elle-même : c elles sont de Suleika, elles sont à toi ». La poésie suivante est plus explicite encore : « Behramgour, dit-on, trouva la rime. Il parlait avec » ravissement, sous Timpulsion d'une âme pure. Dila- > ram, l'amie de ses heures, lui répondait vivement, » avec des mots pareils.

» C'est ainsi, ma bien-aimée, que tu me fus départie y> pour trouver le doux et charmant usage de la rime; si 3 bien que je ne porte plus envie même à Behramgour, y> le Sassanide : la même faveur m'est échue en partage. » Tu m'as inspiré ce livre, tu me l'as donné, car ce que ]^ je disais, dans la joie de mon cœur, me revenait comme j) un écho de ta vie charmante; comme le regard au » regard, la rime répondait à la rime *. »

Cette comparaison avec le couple amoureux auquel la légende persane attribue l'invention des vers conflrme les aveux de la poésie précédente. La troisième strophe

1 . Behraingur, sagt man, hai den Reim erfundcn, £r sprach entziickt aus reiner Seele Drang; Dilaram schnell, die Freundin seiner Stunden, Erwiederte mit gleichem Wort und Klang.

I3nd so, Geliebte, warst du mirbescliiedcn, Des Reims zu finden holden Lustgebraucli, Dass auch Behramgnr ich, den Sassaniden Nicht mehr beneiden darf : mir ward es auch.

Hast mir dies Buch geweckt, du hasfs gegeben . Denn was icli froh, aus vollem Herzen, sprach, Das klang zuriick aus deinem holden Leben, Wie Blick dcm Blick, so Reim dem Rcime nach.

Goethe, IV, p. 99.

surtout est la clarté même, et si le premier vers supporte isolé Finterprétation banale de l'amour éveillant l'inspiration et dictant les poésies, les trois vers suivants en éclairent le véritable sens : € Tu m'as inspiré ce livre », voilà pour les vers du poète chantant parce qu*ii aime; — « lu me Tas donné », voilà pour les réponses de l'amante se mêlant aux paroles de Hatem.

Vers la fin du livre de Suleika nous trouvons une poésie intitulée Reflet :

€ Un miroir m'est échu en partage * ; je m'y regarde > aussi volontiers que si l'ordre de l'empereur était pendu 3 à mon cou avec un double éclat : ce n'est pas qu'avec » une égoïste complaisance, je me cherche partout ; mais » j'aime la compagnie, et c'est ici le cas.

» Quand je me place devant le miroir, dans la silen » cieuse maison du veuf, aussitôt ma bien-aimée siy )) montre à l'improviste et me lorgne... Je me retourne » vite, mais elle a disparu, celle que j'avais vue. Alors » je regarde dans mes chansons : elle y reparait sou- » dain *. »

1. Peut-être vaudrait-il mieux traduire : c II (le Divan) est devenu pour moi un miroir. »

2. Ein Spîegel er ist mir geworden, Ich selie so gerne hinein,

Als hinge des Kaisers Orden

An mir mit Doppelschein ;

Nicht etwa selbstgefàllig

Such' ich mich iiberall;

Ich bin 80 gerne gesellig

Und das ist hier der Fall. '

Wenn ich nun vorm Spiegel stehe, Im stillen Witterwhaus,

Ce miroir n'est autre que le Divan^y où Gœthe trouve avec son image l'image de Suleika. Sans doute, tout cycle de poésies erotiques présente deux figures, celle du poète et celle de sa bien-aimée, et c'est en ce sensgénéral qu'on interprétait naguère celte poésie. Mais en la considérant de plus près, nous verrons que cette explication n'est point ici de mise.

La fin de la première strophe est juste et piquante, si elle sous-entend la collaboration de Suleika; elle est un pur bavardage, si Gœthe relit ses propres chants, et s'il fait ce que tous les poètes ont eu l'habitude de faire avant lui. La seconde strophe est incompréhensible si l'on adopte l'ancienne hypothèse. En effet, comment expliquer la disparition et le retour de l'image, puisque dans le livre de Suleika elle est sans cesse présente? Aujourd'hui, au contraire, cette strophe paraît ingénieuse et spirituelle sous ses allures d'énigme; le troisième et le quatrième vers marquent la lecture des poésies de Marianne; au cinquième vers, le poète tourne la page, il est en présence de ses propres chansons, il la croit donc disparue... mais non! là encore il la retrouve, puisqu'elles la dépeignent et la célèbrent.

Pour épuiser les témoignages du Divan en faveur de Marianne, nous citerons une dernière poésie qui, seule,

Gleich guckt, eh'ich mich versehe,

Das Liebchen mit heraus.

SchneU kehr* ich mich um und wieder

Verschwand sie, die ich sah,

Dann blick ich in meine Lieder,

Gleich ist sic wieder da.

Goethe, IV, p. 108.

1 . Il s'agit, bien entendu, du manuscrit , car il ne parut imprimé qu'en 1819.

' ne décide rien, mais qui, rapprochée dos autres, confirme leur témoignage.

Hatem est entouré de jeunes filles jalouses de Suleika et désireuses d*étre célébrées comme elle.

« — Nous savons chanter, lui disent ces jeunes filles; » possède- l-elle ce don qui doit être cher au poète? »

Hatem leur répond :

« — Qui sait ce qu'elle accomplit? comprenez-vous tant 3> de profondeur? Une chanson qu'elle a sentie elle-même, ^ qu'elle a composée elle-même, jaillit de sa bouche.

» De vous autres poétesses aucune ne l'égale; car elle » chante pour me plaire, et vous ne chantez et n'aimez que

» vous*. »

Assurément, aucune de ces paroles ne trahit ouvertement le mystère; mais la solennité du ton, l'emphase des expressions, l'antithèse des deux derniers vers, ne sont naturelles et appropriées à la situation que si ces strophes célèbrent le désintéressement de Marianne renonçant à toute renommée et cédant avec une rare générosité sa part de gloire littéraire au poète du Divan.

Le dépouillement que nous venons d'opérer met, selon nous, hors de doute la collaboration de Marianne de Villemer. Mais toutes les poésies où parle Suleika doiventelles lui être attribuées? ou bien n'a-t-elle droit qu'à celles

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