‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 197 sur 224 · Nun wer wciss was sie erfiillet · texte numérisé non relu

Nun wer wciss was sie erfiillet

Kcnnt ihr solcher Tiefe Grund?

Selbstgefiihltes Lied entquillet, Selbstgedichtetes demMund.

Von euch Dichterinnen aUen

Ist ilir eben keine gleich :

Denn sie singt mir zu gefallen,

Und ihr singt und liebt uur euch. (Gcethe, IV, p. 92),

qu'elle revendique? Dans quelle mesure Gœthe a-t-il respecté l'original? dans quelle mesure Ta-t-il remanié et rapproché de sa manière? On comprend qu'à moins de nouvelles révélations, tout triage est sujet à caution, toute hypothèse arbitraire; aussi ne voulons-nous pas compromettre par de périlleuses divinations les résultats que nous tenons pour acquis : l'identité de Marianne de Villemer et de Suleika, et sa collaboration au Divan^.

1 . La publication de la Correspondance de Gœthe et de Marianne de Villemer n*a pas donné les « nouvelles révélations » que nous en attendions. Mais si elle ne marque pas la part exacte de Marianne dans le Divan, du moins plusieurs passages de ces lettres confirment-ils cette collaboration. Dans la première lettre de madame de Villemer (p. 105), en réponse à l'envoi de quelques épreuves du Divan, ce n'est qu'une allusion discrète et voilée : « Je m'étonne en présence de ce que je connais, et je me réjouis de l'avoir possédé, et même de pouvoir me l'approprier en un certain sens. » Ëckermann, dans son livre Beitrœge zur Poésie, avait analysé le lied de Suleika au vent d'ouest et montré qu'on y retrouvait tous les caractères de la poésie lyrique de Gœthe. Cette lecture réveilla en lui le souvenir de leur collaboration, il coupa une branche de myrte et de laurier, les enveloppa dans un papier gris et y écrivit les vers suivants, qu'il envoya à Marianne : « Le myrte et le laurier s'étaient unis ; si aujourd'hui ils paraissent peutêtre séparés, ils veulent, se souvenant des heures bienheureuses, se réunir encore une fois pleins d'espérances (p. 175).

Myrth' und Lorbeer hatten sich verbunden ; Môgen sie vielleicht getrennt erschcinen, Wollcnsie,gcdenkend seliger Stunden, Uofînungsvoil sich abermal vereinen.

Dans la lettre du 9 mai IS^i-, nous ti'ouvons l'avçu explicite de Gœthe : a Lorsque j'ouvris le livre du bon Ëckeritiann, la page 279 (où se trouvait cette critique) me tomba d'abord sous les yeux; combien de fois n'ai-je pas entendu chanter ce lied, combien de fois ne l'ai-je pas entendu louer, et je me suis approprié en silence et en souriant ce que sans doute je pouvais appeler mien dans le plus beau «ens du mot. » La modestie de Marianne a été récompensée.

35i POÉSIES LYRIQUES DE GOETHE.

S'il reste au lecleur quelque doute sur ce point, nous lui rappellerons encore que le caractère de Gœlhe et ses habitudes poétiques, loin de contredire notre opinion, nous fournissent un argument nouveau.

Nous avons signalé à plusieurs reprises les emprunts faits par Gœthe à d'autres poésies, surtout à des chansons populaires. Cet emploi des œuvres antérieures nous a4)aru légitime chaque fois que le poète transformait ce qu'il touchait au point d'en faire une œuvre nouvelle. C'est ce qu'il fit avec succès dans la Consolation dans les larmes , dans le Voisinage du bien-aiméy dans le Chant de nuit. Pour la Rose des bruyères^ malgré les heureux changements de la dernière strophe, le droit de propriété est au moins douteux. Hais que dire du Chant suisse? que dire de la poésie En été qui appartient à George Jacobi? Nous voulons croire que souvent la mémoire fit défaut à Gœthe et qu'il obéit alors à Tillusion inverse de celle qu'il décrit dans un entretien avec Eckermann : € Il m'arrive souvent d'oublier entièrement ce que j'ai écrit. Ces jours-ci, je lisais du français, et en lisant je me disais : cet homme ne parle pas mal, et tu ne parlerais pas mieux. Et en examinant avec attention, je vois que c'est une traduction d'un passage de mes écrits*. y> Ici, il ne reconnaît point une de ses œuvres; ailleurs, il peut s'attribuer de bonne foi l'œuvre d'autrui.

Mais si la présence de la poésie de Jacobi dans le recueil des poésies de Gœthe s'explique par une erreur de ce genre, les chants de Suleika sont intercalés de plein gré et

si on avait su dès Tabord que ces vers étaient d'elle, on ne leur aurait accordé aucune attention ; aujourd'hui, grâce à celte collaboration anonyme, elle a conquis rimmortalité . 1. Eckermann, I, p. 284.

en connaissance de cause. Évidemment, Gœthe ne se rend pas compte de l'importance de la question ; il semble nous dire : « Lisez et prenez ce que vous pouvez vous assimiler; négligez le reste. Qu'importe si vous avez affaire à mon œuvre ou à celle d'un autre? » On se rappelle qu'il s'irritait contre les critiques qui cherchaient à faire le départ des Xénies.

Nous n'avons pas à apprécier ici ce trait de caractère au point de vue moral; qu'on nous permette une seule remarque. Si les livres recommandent d'abord leur auteur, celui-ci, une fois célèbre, les recommande à son tour et fait rejaillir sur eux l'éclat et l'autorité dont il est revêtu. Il en est des œuvres littéraires comme des paroles que l'on prononce : le même jugement obtient un crédit différent selon la bouche d'où il sort, et telle pensée qui ne fixe point notre attention lorsque nous la rencontrons sous la plume d'un auteur inconnu, arrête et sollicite nos réflexions si elle appartient à un profond connaisseur de la nature humaine. Quintilien décrit, en une page pleine de sagesse S la disposition d'esprit avec laquelle nous devons aborder les génies que l'admiration des hommes a consacrés. Mais pour que nous leur témoignions toujours ce respect auquel ils ont droit et cette pieuse déférence, il faut que nous soyons assurés de n'être point dupes de notre confiance el de ne pas accorder au premier venu ce rare privilège que le génie seul peut revendiquer. Que le poète, l'historien, le philosophe qui a conquis cette haute autorité et qui veut en jouir, ne tente pas d'en faire profiter les autres. Car la défiance une fois éveillée ne s'endort plus, elle se porte sur les œuvres même incontestées, elle les

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