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même put jouir du bonheur d*être père, la veine de poésie facile et claire, celle qui convient à cet âge, était déjà presque tarie. Pourtant, quelques ballades de sa vieillesse, La cloche qui chemine^ Le fidèle Eckart, semblent, par le sujet* et le ton, appropriées à l'enfance et destinées à l'instruire ou à l'amuser.
Nous avons parcouru tous les motifs d'inspiration, tous les sujets poétiques, à l'exception d'un seul, et presque partout nous avons dû reconnaître que Gœthe les avait ou ignorés ou du moins négligés. En réalité, un seul sujet l'inspire : c'est l'amour. Presque tous les liederj les Élégies romaines, les Sonnets, les Odes anacréontiques, les principaux livres du Divan sont consacrés à la peinture de ce sentiment. Si l'amour a été le sujet le plus familier à sa poésie, comme il fut la passion la plus persistante de sa vie, il faut avouer qu'aucune matière n'était plus favorable à son génie poétique. Cet accord des formes sensibles et des idées, cette intime pénétration du monde des sens et de celui de l'âme, n'est-ce pas à la fois le caractère de la poésie de Gœthe et celui du véritable amour?
D'ailleurs, la souplesse de sa nature lui a permis de parcourir toute la gamme du sentiment le plus complexe et le plus fertile en nuances variées. Par la diversité d'expression, par l'art de surprendre les mouvements les plus secrets de son cœur, il surpasse, croyons-nous, tous les autres maîtres delà lyre. Ceux-ci ont exprimé avec une incomparable vigueur un côté particulier de l'amour. Sapho, dans son ode immortelle, a peint les ardeurs des sens par quelques traits d'une saisissante beauté. Horace et les élégiaques latins ont développé, diversifié, parfois délayé cette sobre et grande esquisse. Pétrarque, à la
suite des troubadours et du poète de la Vila nnovay a exprimé dans ses sonnets les plus accomplie les subtilités, les délicatesses, les raffinements d'un amour qui ne prétend rien ou presque rien des sens, qui se hausse au ton de l'adoration, et duquel on peut dire que rien de divin ne lui est étranger. Par opposition à cette poésie de lettrés et de savants, les cbansons populaires ont, sans effort, par un heureux instinct, rencontré les accents les plus purs et les plus touchants pour traduire les naïves émotions d'une âme occupée par l'amour et le premier éveil de la passion. L'esprit seul a inspiré les aimables chansons des poètes anacréontiques du dix- huitième siècle. Dans notre âge, tandis que Lamartine chantait son Elvire comme un Pétrarque heureux aurait pu le faire, Byron et Musset ont varié encore une fois le langage de l'amour et mêlé aux fièvres brûlantes des sens les aspirations idéales et les mystiques tendresses.
Gœthe a éprouvé successivement tous ces sentiments si contraires et les a exprimés dans ses poésies. Ses chansons de Leipzig ont décrit les émotions d'emprunt de l'adolescence ; niais les lieder de Strasbourg, de Sesenheim et de Francfort ont traduit les mouvements d'amour vifs et profonds d'un cœur vraiment épris. Il a célébré, dans^les Odes anacréontiques et dans les Élégies romaines, le culte de la forme visible et de la beauté, dans ses stances et dans ses sonnets, celui d'un amour épuré, idéal, presque mystique. S'il n'a dépeint que rarement dans ses poésies lyriques le sentiment plus complexe et plus orageux qui a inspiré les plus grands poètes du dixneuvième siècle, il en a donné la première peinture et l'immortelle expression dans les scènes tragiques de Faust et de Marguerite.
Celte diversité des sentiments qui se reflètent dans les poésies de Gœthe semble exclure cette unité d'impression qu'on aime à trouver dans* tout ce qui vient de l'homme, dans les exploits d'un conquérant comme dans les plans d'un grand diplomate, dans les actes d'une vie vertueuse comme dans les chefs-d'œuvre de l'esprit. Cette unité d'impression, pour être plus subtile, plus difficile à démêler et à définir chez Goethe que chez Horace et Pétrarque, chez Byron ou Musset, n'en est pas moins vive et pénétrante. Lisez une de ses élégies ou une de ses chansons, Alexis et Dora ou la Fiancée de Corinthe : vous trouverez partout, sous la diversité des genres et des sujets, les traces d'une même âme ou d'un même génie. Cette âme est saine, sereine, ouverte à tous les sentiments ; l'heureux équilibre de ses facultés la met en garde contre tout excès; si une passion menace de l'envahir et de détruire cette harmonie intérieure, elle implore le secours de la poésie qui la délivre en chantant ses soufl'rances. Ce génie est en accord avec l'âme à laquelle il est lié. S'il calme ses douleurs par les chants mêmes où il les dépeint, c'est qu'il a, par dessus tout, le don de la grâce, de la mesure et de la beauté. Mais son charme bienfaisant ne se borne pas à l'âme de Gœthe; il se répand sur celle de tout lecteur die ces poésies. Il nous enchante en parlant de souffrance, il nous apaise en décrivant les orages du cœur, il nous délivre nous-mêmes de l'émotion qu'il éveille en nous. Cette action magique, il ne l'exerce pas, du moins, dans les plus belles poésies de sa jeunesse, au moyen de savants artifices et d'ingénieuses inventions; il ignore les soucis inquiets delà forme; un instinct admirable lui dicte ces chants si accomplis qu'aucune science ne pourrait égaler.
Tel est le caractère du génie lyrique de Gœthe.
Il nous reste à marquer, en quelques traits, Tinfluence qu'il a exercée sur la poésie allemande du xix"* siècle.
Son rôle, si Ton ne considère que le poète lyrique, a été semblable à celui d'André Ghénier en France, de Gowper et de Burns en Angleterre. Il a mis le sentiment à la place de l'esprit; il a banni la rhétorique et les amplifications banales, et substitué le langage de la nature à celui de la convention. Les images vivantes et concrètes ont écarté l'incolore et froide allégorie.
Mais Burns, Gowper, Ghénier, n'ont exercé une influence immédiate que sur un ou deux genres poétiques, le premier sur la chanson, le second sur la poésie descriptive et la ballade, le troisième sur l'idylle et la satire; Gœthe, au contraire, a renouvelé la poésie lyrique de l'Allemagne dans toutes ses parties; il a été, en réalité, selon l'expression de Montaigne, le maître du chœur des poètes du xix® siècle.
Sans doute, il serait injuste de revendiquer pour Gœthe seul la gloire d'avoir transformé la poésie allemande. Herder avait ouvert la voie par sa critique; Burger et les poètes de Y Alliance de Gœttingue avaient composé des lieder et des ballades vraiment populaires; mais nul plus que Gœthe n'avait, par son œuvre et par ses préceptes, établi la nécessité de la poésie personnelle, qui devint, en France et en Angleterre, aussi bien qu'en Allemagne, la règle des nouvelles générations.
Dans un entretien avec Eckermann, Gœthe a développé avec vivacité, sur un ton familier, ses vues sur l'avenir de la poésie, et les meilleurs d'entre ses disciples ont suivi ses conseils ^ : <[ Le présent a ses droits^ disait-il à
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son confident; les pensées, les sentiments qui chaque jour se pressent dans une âme de poète veulent et doivent être exprimés... Si le poète traite immédiatement et quand l'impression est toute fraîche le sujet qui est venu s'offrir à lui, alors ce qu'il fera sera toujours bon. » Puis, faisant un retour mélancolique sur les tâtonnements de sa propre jeunesse, il s'écriait : « Le temps d'errer est passé; c'était à nous, vieillards, d'errer; à quoi auraient donc servi nos recherches et nos erreurs à nous tous, si vous, jeunes gens, vous voulez courir dans les mêmes routes. Alors nous n'avancerions jamais I On doit à nous, les anciens, nous pardonner l'erreur, car nous ne trouvions pas les chemins tracés ; mais à qui vient plus tard dans le monde on demande davantage; il ne doit pas de nouveau se tromper et chercher ; il doit mettre à profit le conseil des vieillards et tout de suite s'avancer sur la bonne voie. }> Enfin, comme pour stimuler l'ardeur des jeunes poètes, il ajoutait : ^ Le monde est si grand et si riche, la vie si variée, que jamais les sujets pour des poésies ne manqueront. Mais toutes les poésies doivent être des poésies de circonstance, c'est-à-dire que c'est la réalité qui doit en avoir donné l'occasion et fourni le motif. Un sujet particulier prend un caractère général et poétique, précisément parce qu'il est traité par un poète... La réalité donne le motif, les points principaux, en un mot l'embryon; mais c'est l'affaire du poète de faire sortir de là un ensemble plein de vie et de beauté. »
L'émotion qu'Ëckermann éprouva en entendant ces paroles empreintes d'une si profonde sagesse, presque tous les poètes de sa génération l'ont ressentie, suit à U première lecture des poésies de Gœthe^ soit le jour où ils
ont compris d'abord la rare perfection de ce génie qui imprime à la réalité le sceau de l'idéal.
Il est curieux d'observer comme celte poésie moderne a suivi une voie analogue à celle du génie de Goethe^ comme elle a été faite, pour ainsi dire, à son image. Elle a échoué où il a échoué, triomphé où il a triomphé. Son impuissance dramatique est aussi manifeste que. son excellence lyrique. C'est dans le lied et dans la ballade que, comme Goethe, elle a remporté ses plus beaux succès. L'école romantique allemande n'a produit, en poésie, du moins, aucune œuvre de premier ordre. Les critiques seuls lisent encore /on, Alarcos, Lucinde, Henri d'Ofterdingeny Geneviève; mais quelques lieder de Novalis, de Brentano, de Chamisso, d'Eichendorflf sont ^ans toutes les mémoires.
Les Albigeois et Savonarole, Ernest de Souabe et Louis de Bavière ont moins fait pour la renommée de Lenau et d'Uhland que leurs poésies lyriques. Malgré le mérite des drames satiriques de Platen, c'est grâce à ses ballades surtout qu'il occupe un rang distingué parmi les poètes du dix-neuvième siècle. Ruckert n'est connu que par ses sonnets, ses lieder, ses poésies de tout genre, plus abondantes et plus variées que celles d'aucun de ses contemporains.
Tous ces poètes reconnaissent en Goethe leur maître et leur guide, soit pour le sujet de leurs chants, soit pour la forme rythmique, soit pour le ton et l'expression poétique ^ Mais le disciple de Goethe le plus original, le génie lyrique le plus remarquable que l'Allemagne ait produit au dix-neuvième siècle, c'est, sans contredit, Henri Heine.