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CHAPITRE III

La période de 1771 à 1775 est, avec les premières années de Weimar, la plus agitée, la plus tumultueuse de Texistence de Goethe. Il habite Francfort jusqu'au printemps de 1772, et se console de son isolement intellectuel par ses visites à Darmstadt, où il est introduit dans le cercle de Merck, de Hess, de Caroline Flachsland. Il passe les mois d'été de cette même année à Wetzlar, que le souvenir de la Charlotte de Werther a immortalisé. De retour à la maison paternelle, ses courses recommencent : il se rend partout où l'amitié l'appelle, à Darmstadt, à Coblence, chez Sophie Laroche, à Dusseldorf et à Pempelfort, chez les Jacobi, en Suisse, avec les frères Stolberg. A Francfort même, son caractère ouvert et liant, son esprit, sa célébrité naissante lui attirent de nombreuses visites, Basedow, Lavater, Merck, Jung Stilling, Klopstock.

Sou agitation intérieure correspond à ce mouvement extérieur. Son esprit et son cœur manquent d'assiette fixe où se poser; dans son cerveau bouillonnent sans relâche des idées confuses et puissantes : c'est bien pour

lui la période de Sturm und Drang, la période de la tempête et des aspirations tumultueuses. Sa correspondance, qui est le miroir le plus fidèle de son âme, peint au vif celle fièvre d'activité qui le dévore, ces soubresauts de sa pensée et de ses passions, celle exubérance de vie et de sensibilité qui le torture et l'enchante.

De nombreuses figures de femmes viennent occuper son cœur ou amuser son imagination : les demoiselles de Roussillon et de Ziegler, Caroline Flachsland, Charlotte Buif, Anne-Sibylle Munch, Maximiliane Laroche. Il célèbre les trois premières, chacune dans une ode. Cette trilogie, à laquelle Caroline Flachsland donne avec raison le nom de € pièces sentimentales », est moins curieuses par le talent poétique qu'il y déploie que par le jour qu^elle jette sur la sentimentalité de l'époque, dont Gœthe subit la contagion, comme Klopstock et Herder, comme Hœlty et Miller, comme Gleim et les Jacobi. M"""^* de Roussillon et de Ziegler étaient dames d'honneur à la cour de Hombourg, où Gœthe les vit pour la première fois pendant une visite qu'il fit à la cour avec son ami Merck en avril 1772. Le souvenir de cette première entrevue laissa un sillon lumineux dans l'esprit de Gœthe, qui la chanta sur le ton de la plus vive exaltation ^

€ Les dieux nous ont donné l'Elysée sur la terre. » Lorsque, pour la première fois, aspirant à l'amour, tu > vins au-devant de l'étranger, et lui tendis la main, il » pressentit toute la félicité qui germait vers lui.

)) Les dieux nous ont donné l'Elysée sur la terre,

1. Ces deux odes {Elysée et le Chant matinal du Pèlerin) ont d'abord été considérées comme des chants en Thonneur de Charlotte Buff ; les lettres de Caroline Flachsland ont démenti cette supposition.

» lorsque ton bras amoureux enlaça ton ami, que le cœur

» de Lila palpita à son approche, que vos mutuelles

» étreintes vous berçaient dans une sainte volupté et

» que moi-même, heureux à ce spectacle, sans terrestre

» envie, j'étais à vos côtés !

» Les dieux nous ont donné TÉlysée sur la terre,

» lorsque dans les vallons sacrés nous avançâmes, les

» mains dans les mains, et que l'étranger vous eut en-

j> gagé sa foi, en sorte qu'à celui qui aimait, qui brûlait

» d'une langueur secrète, tu présentî^s la joue pour le

» céleste baiser*!... »

1« Uns gaben die Gôtter

Auf Erden Ëlysium !

Wie du das Erstcmal Liebahnend dem Frcnidling Entgegentratst

Und deine Hand ihm reichtcst, Fuhlt* er aUes voraus Was ihm fUr Seligkeit Enigegenkeimtc.

Uns gaben die Gotter

Auf Erden Elysium !

Wie du den liebenden Arm

Um den Freund schlangst,

Wie ihm Lila's Brust

Entgegenbebte,

Wie ihr, euch rings umfasseml,

In heil'ger Wonne schwebtet,

Und ich, im Anschaun selig,

Ohne sterblichen Neid

Daneben stand!

Uns gaben die Gôtter ,^uf Erden Elysium !

Wie dnrch heilige Thalcr wir llând' in Hânde wandelteo, Und des Fremdlings Treu SicH cuch vcrsicgelte ;

Il y a là une exagération de sensibilité, un enthousiasme de tête et d'imagination que la poésie de Goethe n'offre presque jamais. C'est un Chérubin sentimental qui s'exalte à la vue de toutes les femmes, qui erre de Tune à l'autre, et qui se figure les aimer, parce qu'il éprouve le besoin de l'amour.

Ne va-t-il pas jusqu'à adresser une ode à Caroline Flachsland, mali^ré les liens qui unissaient celle-ci à Herder : c'est le Chant de consécration d'un Rocher à Psyché K L'idée de consacrer à la future de son ami un rocher où était gravé son propre nom nous paraît d'un goût douteux; les paroles finales dont il accompagne sa dédicace aggravent encore sa maladresse. Aussi ne sommes-nous pas étonné du mauvais accueil que Herder fit à cette poésie et de la réplique virulente qu'il adressa à son auteur.

Entre Frédérique et Lili nous ne voyons qu'une seule passion vive et profonde, celle qu'inspira à Goethe Charlotte Buff, la fiancée de Kestner. Nous nous attendons à trouver parmi ses œuvres lyriques un groupe de poésies qui la célèbrent, comme nous l'avons fait pour Annette et pour Frédérique, comme nous le rencontrerons pour Lili, pour madame de Stein, pour Christiane, pour d'autres encore. Notre attente est déçue. Une ou deux pièces de vers seulement se rapportent à Charlotte d'une façon irrécusable : ce sont des vers de circonstance sans valeur poétique. Plusieurs poésies qui lui avaient été

Dass du dem liebenden, Stille sehnenden, Die Wange reichtest Zum himinlischen Kuss!

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