‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 49 sur 224 · Lettre à Lavater, du 6 mars · texte numérisé non relu

Lettre à Lavater, du 6 mars

Nous n'avons pas à donner un commentaire détaillé du Voyage dans le Hars en hiver. Gœthe l'a fait lui-même, à l'occasion d'un essai d'interprétation de Kannegiesser. Il est certain que, sans ces notes, le poème serait pour nous obscur, en quelques parties, incompréhensible. Il y a là, qui pourrait le nier? un défaut, une exagération des habitudes réalistes de la poésie de Gœthe. Une ode qu'un commentaire doit suivre pas à pas ressemble à ces tableaux d'un âge naïf où une légende sort de la bouche des personnages pour expliquer leurs actes ou pour interpréter l'expression même de leur visage. C'est comme une symphonie dont les développements, les effets, les détails n'intéressent que l'auditeur qui suit sur un programme les intentions de l'artiste. Mais si nous reconnaissons que les poésies de ce genre sont inférieures h celles qui, pénétrées d'un sentiment personnel, offrent néanmoins un sens accessible à tous les lecteurs, nous les estimons encore supérieures aux pièces qui sortent du cerveau d'un poète, sans qu'aucune réalité, aucune expérience de l'âme les ait inspirées. Car, après que l'étude du commentaire nous a rais au courant des circonstances, nous prenons plaisir à la vérité de l'expression, à la chaleur du ton, aux détails précis et concrets que l'interprétation vient d'éclairer.

L'allégorie, même rajeunie et singulièrement vivante, telle que nous venons de la montrer, ne pouvait suffire

au génie de Gœlhe. Malgré la prépondérance de ses facultés lyriques, il brûlait du désir, si naturel à tout jeune homme devant qui s'ouvre la carrière de la poésie, de créer des êtres agissants et vivan{s et d'incarner les idées qui l'obsédaient dans des figures dramatiques. Il parcourait les vastes champs de la mythologie païenne, de l'histoire, de la tradition chrétienne, de la légende populaire : il lut attiré successivement par les figures de Gœtz de Berlichingen,de Jules César ^ de Faust, de Socrate, de Mahometyi* Ahasvérus, de Prométhée. Ce n'était pas un sentiment désintéressé qui le portait vers ces. personnages, ni la découverte d'une action dramatique fortement nouée, mais les affinités qu'il entrevoyait entre leurs caractères et le sien, entre les conflits où ils étaient engagés et les combats qu'il soutenait lui-même, entre les situations qui dévoilaient les ressorts cachés de leur âme et les scènes de la vie réelle qui s'offraient à son observation. C'est ce qu'il avoue avec ingénuité, lorsqu'il écrit à son ami Schœnborn : « ... J'ai encore imaginé quelques plans pour de grands drames ; je veux dire que j'ai trouvé les détails intéressants qui doivent en fournir la matière dans la nature et dans mon cœur ^ ]»

Il n'est pas étonnant que cette préoccupation du moi ne lui ait pas permis d'achever la plupart de ces drames. De tous ceux que nous avons cités, un seul, Gœtz, a été mené à bonne fin en quelques mois. De Jules César il ne reste qu'une ébauche informe, de Socrate, moins encore. Le sujet de Faust fascinait davantage son imagination; il mettait dans la bouche de ce personnage de la légende populaire ses pensées les plus profondes et ses sentiments les plus secrets. Néanmoins, le beau poème ne

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