Lettre à Scliœnborn, l''^ juin
vint au monde que par fragments, par scènes détachées, par des poussées subites coupées de longs repos, et ce lent enfantement se prolongea jusqu'aux derniers jours de sa vie. D'ailleurs Faust est-il vraiment un drame? n'est-ce pas plutôt un poème dont la forme extérieure est dramatique, mais dont le fond, le développement et le style appartiennent au genre lyrique? On pourrait porter siwv Ahasvérus un jugement analogue, si ce poème avait été achevé. Le plan promettait comme une immense épopée du christianisme, écrite dans le style de Hans Sachs. Les fragments, ou, comme Gœthe les appelle luimême,les lambeaux qui nous restent, font regretter qu'il n'ait pas poursuivi son œuvre : elle contient des parties lyriques aussi admirables que celles de Faust, et qui méritaient, comme ces dernières, de se fixer dans toutes les mémoires.
Mahomet et Prométhée montrent encore mieux que les ouvrages que nous venons de citer le penchant invincible qui, en dépit de ses velléités dramatiques, entraînait Gœthe vers la poésie lyrique. L'idée de la pièce de Mahomet lui avait été suggérée par l'étude des caractères de Basedow et de Lavater. « En les observant tous deux, je compris, nous dit-il, que l'homme éminent éprouve le désir de répandre au dehors l'idée divine qui est en lui; mais ensuite il entre en contact avec le monde grossier, et, pour agir sur lui, il doit se mettre à sa mesure ; par là il sacrifie une grande partie de sa propre prééminence, et, à la fin, il s'en dessaisit tout à fait ; le divin, l'éternel s'abaisse et s'incorpore en des vues terrestres, et il est entraîné avec elles dans des destinées passagères*.»