CHAPITRE V
Nous avons vu* que le dernier livre des Mémoires n'offre qu'un pâle et froid reflet du brillant épisode de la jeunesse de Gœlhe que nous allons aborder. Il nous donne les faits, les lieux, les incidents divers, mais le souffle de la passion, l'intensité du sentiment ne s'y retrouve point. Gœthe nous dit bien qu'il aimait, qu'il souffrait, qu'il était inquiet ou heureux; mais nous voudrions voir son visage rayonnant de joie, entendre ses sanglots, sentir les battements de son cœur. Pour le faire, il nous suffit de remonter aux témoignages directs, contemporains de son amour, à ses poésies ou à ses lettres à la comtesse de Stolberg, à Jeanne Fahlmer, à Merck, à Lavaler.
Hais entre ces lettres mêmes et ces poésies, quel contraste, j'allais dire, quelle contradiction ! Dans la corres* pondance, c'est la réalité immédiate, les fluctuations du
1. Page 2. — Voir sur Lili, Duntzer, Frauenbilder, p. 262; JUGEL, Dos Puppenhaus, p. 323 ; Die GrmJboten^ XXVIIl, II, p. 209 ; Abeken, Gotihe in den Jahren 1771 bis 1775, etc.
sentiment, un cri d'amour sincère se perdant au milieu des plaintes et des reproches ; dans les poésies, la réalité choisie, épurée, un moment de bonheur et de complet abandon fixé en une strophe immortelle ; ici, mille caprices, mille impressions étrangères venant effacer ou troubler rimage préférée; là, le regard uniquement porté vers elle, la pensée absorbée en sa contemplation ; d'un côté, des phrases coupées, des interruptions, des exclamations, des tirets qui sous -entendent la pensée; de l'autre, une forme pure, une expression achevée, à la fois sobre et pleine, un rythme égal, une cadence harmonieuse. En comparant les lettres aux poésies, nous comprenons la sagesse de cette règle d'art suivie par Goethe, et qui a paru si étrange à ceux qu'a frappés surtout la sérénité olympienne des dernières années. Ne point chanter dans la fièvre et sous le coup de la passion, attendre que l'orage se soit apaisé et que la lumière de la raison puisse éclairer les mouvements désordonnés de son âme, dégager la parcelle divine de son sentiment des scories dont la réalité l'entremêle, c'est là pour la poésie de Gœthe une condition nécessaire, une loi instinctive, un besoin constant. Lisez la première venue des lettres à Auguste de Stolberg; imaginez le poète, dans une situation d'âme aussi tourmentée, pliant ses pensées confuses au rythme et à la rime : vous aurez peut-être, comme dans les lettres mêmes, de beaux fragments d'images ou d'idées, des éclairs subits au milieu des ténèbres , un flux tumultueux de paroles ardentes; vous serez secoué, emporté, entraîné par l'admirable sincérité de l'accent, mais vous n'éprouverez pas celte émotion délicate, ce charme discret et pénétrant que donne seule une œuvre d'art vraiment belle et accomplie.
Il convient d'ailleurs de préciser le moment le plus favorable à rinspiration lyrique. Ce n'est pas, nous venons de le voir, l'apogée de la passion ; ce n'est pas davantage l'heure delà liberté reconquise et de l'entier détachement. Dans tous les tendres engagements, quelle qu'en soit l'issue, il arrive un instant où le tumulte de nos sens s'apaise, où l'aiguillon de la douleur ou de la joie perd sa pointe la plus vive, où se dissipe l'ivresse ou le désespoir de notre âme. Nous aspirons alors à nous rendre compte de nous-mêmes, nous voulons embrasser l'étendue de nos conquêtes ou de nos pertes morales ; puis, par un mouvement contraire, notre âme se replonge en ses chères délices, en sa douleur stupide. C'est un trouble constant, un flux et un reflux de ténèbres et de clartés, des lueurs subites qui se noient et qui rejaillissent. Cette inquiétude se calme ou se prolonge selon la trempe diverse de nos caractères, selon les remèdes faibles ou puissants qui sont à notre usage. La plupart des hommes emploient les divertissements, une activité redoublée, d'autres goûts et d'autres passions ; le philosophe ne rentre en son repos qu'après avoir porté la lumière dans tous les replis de son âme; le poète enfin trouve sa délivrance en chantant sa flamme, en condensant dans ses vers l'intensité de son émotion, en assurant l'immortalité du sentiment dont il veut se dégager.
C'est vers la fin de 1774 que Goethe vit pour la première fois Lili Schœnemann dans la fleur de sa séduisante beauté. Il ne tarda pas à s'éprendre d'elle. L'inconstant jeune homme pressentait-il la courte durée de cet amour? ou bien le souvenir de Frédérique et de Charlotte le rendait-il défiant? Quoi qu'il en soit, il semble avoir résisté d'abord à cet attrait et craint de trop enga-
ger son cœur. C'est du moins ce que fait supposer le premier lied cité par Goethe dans ses Mémoires.
« Mon cœur, mon cœur, qu'y a-l-il donc? qu'est-ce » qui t'oppresse tant? Quelle vie étrange, nouvelle! Je » ne te reconnais plus. Loin est tout ce que tu aimais, "» loin tout ce qui te faisait souffrir} loin ton travail et ton > repos... Ah I comment donc en es-tu venu là * ? »
Il est difficile d'exprimer avec plus de délicatesse les premiers troubles de l'amour. Et voyez comme la gradation est vive et naturelle, comme tous les traits qui semblent jetés au hasard éclairent et relèvent le sentiment. Dans les quatre premiers vers, le poète nous dépeint les mouvements nouveaux qui agitent son âme, et les phrases coupées répondent au tumulte de ses pensées; puis il marque les efTets immédiats de l'amour, l'abandon de tous ses soucis, de ses intérêts, de ses affections passées, « la fuite de son travail et de son repos y> : vers heureux dans sa concision, dans son antithèse paradoxale ; car si une âme vacante permet à l'esprit de déployer toute son activité, une âme occupée par l'amour enchaîne et retient toutes ses pensées.
Mais quelle est la cause de ce changement? Deux ou trois traits suffisent à l'indiquer. L'émotion du poète ne