‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 8 sur 224 · Goethe, XXI, page · texte numérisé non relu

Goethe, XXI, page

Il brûla donc son passé. Mais où chercher les matériaux pour conslruire un nouvel édifice? quelles règles suivre? quels modèles imiter? Il es! touchant d'accompagner Goethe dans cette recherche qu'il nous décrit en détail, de le voir contempler avec admiration les étoiles qu'il va éclipser tout à l'heure, accueillir des vues, des conseils, des fragments de règles et de méthodes, des exemples, tenter de nouer ainsi avec mille reprises le fil qui doit le conduire à travers le labyrinthe de la poésie. Autant la critique négative décourage ses efforts et amortit son élan, autant les plus faibles lueurs d'un plus brillant avenir éblouissent son regard et y allument une flamme féconde. Devant la Musarion de Wieland, il s'écrie, comme Mozart, à l'audition d'un motet de Bach : ^ Enfin, voilà une œuvre où l'on peut s'instruire ! »

Ce besoin de s'attacher à quelqu'un, de le suivre sans le copier, est un des traits saillants du caractère de Goethe. 11 n'est pas de la race de ces génies impérieux et violents qui secouent le joug de tous les souvenirs et de toutes les traditions, il aime à enter son propre génie sur des rameaux étrangers. Aussi le verrons-nous, dans ses poésies lyriques, imiter d'abord les poètes légers de l'époque ; puis, dans le feu même de la jeunesse, boire aux sources du Volksliedy planer avec Pindare au-dessus des plus hauts sommets, plier sa voix au ton franc et populaire de Hans Sachs ; plus tard, dans les années de maturité et de clarté, ses sentiments apaisés se développeront dans les harmonieux distiques de l'élégie romaine; il empruntera à Martial sa pointe, à l'Anthologie ses fleurs et ses diamants; puis, il modulera ses airs sur la flûte de Théocrite; enfin, il condensera ses dernières flammes dans le sonnet de Pétrarque et le ghazel de Hafiz.

Nous n'admirerions pas cette souplesse si ces différents costumes n'étaient que des parures et des travestissements, qu'un jeu d'acteur qui se plie à tous les rôles; ils sont plutôt les formes naturelles et nécessaires de ses pensées, de ses impressions, de ses sentiments. Toutes les dispositions de l'âme, toutes les nuances de la passion rencontrent l'expression juste et vraie, le rythme approprié, et comme le poète est sincère et qu'il n'affiche pas des sentiments étrangers, un lecteur habile saisit à travers toutes les transformations de sa poésie, dans tous les pays et les climats où Goethe l'entraîne, un parfum subtil et persistant qui est comme la marque invisible de sa personnalité et de ^n génie.

On peut distinguer, vers le milieu du siècle, deux courants principaux dans la poésie lyrique de l'Allemagne. D'une part, l'ode prend son essor vers les sujets les plus élevés; elle célèbre, en un style ampoulé, contourné, rarement noble et mesuré, Dieu, l'amitié, la patrie; elle se meut au milieu d'abstractions nuageuses ; elle se met en quête d'images qu'elle emprunte aux livres au lieu de les demander à l'observation; elle prétend imiter David, Pindare, Horace dans ses odes philosophiques et patriotiques, incapable d'égaler la flamme du premier, la savante hardiesse du second, le tour heureux de l'expression chez le dernier de ces grands poètes. Ce qu'elle doit de meilleur à celte imitation, c'est, dans quelques pièces de Ramier et de Klopstock, la brièveté du Irait, la concision du tour, la sobriété du développement.

En opposition avec cette poésie ambitieuse et guindée, circule la chanson légère, bachique, erotique, fille d'Anacréon ou plutôt de Chaulicu, de Bernis, de Dorât. Hagcdorn, Weisse, Gleim, Uz, Gœtz, plus tard George Jacobi,

chantent Vénus, TAmour avec ses ailes et son carquois, les grâces, les joies aimables et faciles de la vie. Leur vers est aisé, coulant, spirituel ; la poésie est pour eux un jeu brillant et léger; l'esprit s'amuse à orner un thème rebattu de variations étincelantes, à ciseler un madrigal, à décocher un trait, à aiguiser une pointe, à lâcher dans les airs des fusées qui retombent en pluie d'or : le plus habile artificier est le plus grand poète.

Que manquait-il à toute cette poésie, aux vers badins comme aux vers pompeux, à l'ode comme à la chanson? Sauf quelques accents patriotiques dans les chants guerriers de Gleim, quelques élans d'enthousiasme religieux dans les odes de Klopstock, il n'y avait point de vérité dans les sujets, point de naturel dans les images, ni sincérité dans le ton, ni chaleur dans l'expression. C'était un divertissement de société, des vers d'amateurs ou d'érudits. Goethe, avec l'instinct du génie, comprit, au début de sa carrière, qu'il devait puiser dans la nature, dans la réalité, la matière de sa poésie, c Ma situation bornée, l'indifférence de mes camarades, la réserve des maîtres, la rare fréquentation des personnes cultivées de la ville, une nature insignifiante me forçaient de chercher tout en moi-même. Si donc je demandais pour mes poésies un fonds réel, des sentiments ou des réflexions, il me fallait descendre dans mon cœur; si je cherchais pour l'exposition poétique une vision immédiate de l'objet, de l'événement, je ne devais pas sortir de la sphère qui était faite pour me toucher, pour m'inspirer de Tintérêt... »

» Telle fut l'origine de cette disposition qui m'est restée pendant toute ma vie, à transformer en figures, en poèmes tout ce qui me causait de la joie ou du tourment, tout ce qui m'occupait à un autre titre, et à me mettre ainsi

d'accord avec moi-même, non moins pour fixer mes idées sur les objets ordinaires que pour me calmer intérieurement. Toutes les œuvres que, depuis ce moment, j'ai livrées au public ne sont que des fragments d'une grande confession * . »

Cette vue si juste ne fut pas d'abord aussi nette qu'il Ta marquée ici. A côté des sujets que fournit à Gœtlie la réalité, nous en trouvons d'autres qu'il doit aux recueils de poésies contemporains 2. D'ailleurs, pour ceux même dont l'inspiration est personnelle, Gœthe emprunte la forme, le ton, l'expression aux poètes dont nous venons de parler. Si son penchant le porte à chanter plus souvent sur le mode léger et badin, il s'essaie aussi dans le genre de l'ode pompeuse. Deux circonstances qui. Tune et l'autre, semblaient appeler la chanson, lui diclèrent les vers les plus boursouflés peut-être qui soient sortis de sa plume. Zacharise, l'auteur d'une épopée comique qui eut un grand succès en Allemagne % est venu rendre visite à son frère, un des commensaux de Gœthe. Après son départ, celui-ci lui adressa une ode saturée de souvenirs mythologiques, où il évoque Vénus, Apollon et le fils de Maia pour célébrer dignement le poète dont il déplore l'absence :

)) A peine nous as-tu échappé, et déjà sortent pesamment de leurs antres malsains l'ennui et la mauvaise humeur. Car à ton arrivée ils s'étaient enfuis, comme fait le brouillard devant l'éclat brûlant du soleil. Comme les

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