Lettres à Merck, II, p
c'est le mystère de Tiaspiration soudaine, à laquelle la raison et la volonté semblent n'avoir aucune part, dont Goethe nous a raconté les effets dans ses Mémoires ^ et qu'il regarde comme sa meilleure Muse.
Les premières années furent peu favorables à son activité poétique. Faut-il s'en étonner? Entraîné d'abord dans le tourbillon des fêtes et des plaisirs, voyant se succéder les bals masqués, les chasses, les parties de traîneau, les courses à cheval, les excursions dans les montagnes; puis, prenant sa part du gouvernement, prodiguant ses efforts pour exécuter quelques-unes des réformes indiquées par Mœserdans ses Fantaisies patriotiques, il n'a pas assez de loisir, assez de liberté d'esprit pour entreprendre une œuvre de longue haleine. Iphigénie n'est commencée qu'en 1779; les essais dramatiques qui la précèdent ont peu de valeur; ce sont des pièces de société composées pour les acteurs improvisés du théâtre de Weimar.
Mais le besoin natif de déposer dans des poésies les sentirpents qui l'agitent ne l'abandonne point ; la poésie lyrique et personnelle le suit au milieu des fêtes et des affaires, toujours prête à recevoir ses confidences. Tantôt ce sont quelques vers jetés au hasard dans sa correspondance, sans valeur ni prétention poétique, comme le caprice en dictait à Hamilton, à Frédéric II, à Voltaire ; tantôt c'est un simple vœu, une aspiration, un soupir, relevés par la pureté de l'expression, ou bien encore, une vive et brève image où se concentre son expérience; tantôt une ample allégorie où se développent ses vues sur la destinée humaine, sur la nature morale de l'homme, sur la carrière qu'il est appelé lui-même à parcourir,
1, Goethe, XXU, p. 279,
MADAME DE S'TÏllN. 139
En 1776, un nouvel amour occupait déjà son cœun Madame de Stein, dont il avait, pour ainsi dire, pressent la séduction avant de la connattre^ ^e distinguait, à la cour de Weimar, par le charme de sa figure, par l'élévation de son intelligence, par la noblesse de son âme* Dans son audace juvénile, Gœlhe crut pouvoir tout espérer; mais Charlotte le contraignit à modérer ses désirs, à se contenter d'une liaison où les sens n'auraient point de part, où les cœurs seuls pourraient s'abandonner l'un à l'autre et échanger leurs plus vives effusions.
Nous verrons tout à l'heure s'ils restèrent fidèles à ce pacte. Gœthe, dès l'abord, s'y soumit avec peine, et les premières poésies qu'il adresse à Charlotte reflètent son trouble intérieur, ses révoltes contre la destinée qui le sépare d'elle.
Dans le premier Chant de nuit du Voyageur ^ il gémit sur cette agitation constante de son âme. A peine dégagé des liens de Lili, le voilà retombé sous un autre joug; il implore la paix.
fL Toi qui viens du ciel, toi qui apaises toute peine et » toute douleur, qui verses double mesure de rafraîchis- 1^ sèment à qui est doublement ma^lheureux, hélas! je suis » las de cette vie agitée! que me veulent toute cette dour y> leur et toute cette joie? Douce paix, viens, ah! viens » dans mon cœur*. >
1. Lettres à madame de Steinj XYf. Der junge Gœthe f Uf, p. 101.
2. Der du von dem Himmel bist, Ailes Leid und Schmerzen stillest, Den, der doppelt eleiid ist, Doppelt mit Erquickung flUlest, Âch, ich bin des Treibens mude/ Wass soll ail der Schmerz und Lust?
Quoique l'amour ne soit pas nommé, c'est bien de lui que le poète se plaint; car il adresse ce soupir à madame de Stein*, et il allie dans un seul vers ces mouvements confus de douleur et de joie qui, dans leur brusque alternative, dans leur soudain contraste, sont à ses yeux la marque même de l'amour. C'est, en effet, une des idées sur lesquelles il aime à revenir à cette époque, en prose et en vers. Il insiste sans cesse sur la rapide succession des plaisirs et des souffrances qui forment le cortège de l'amour, sur l'intensité de la joie, sur la violence de la douleur, sur l'alliance même et la simultanéité de ces deux sentiments. Il semble tantôt que notre amené puisse contenir le flot de bonheur qui vient soudain l'envahir et que du milieu de son extase comme de l'ivresse des sens se dégage « je ne sais quelle amertume qui nous oppresse au sein des fleurs »^; tantôt nous reconnaissons jusque dans la douleur de la séparation ou du renoncement la force bienfaisante et purificatrice de Tamour. Claire chante dans Egmont : « Pousser jusqu'au ciel un cri » d'allégresse, être affligé jusqu'à la mort!... heureux » seul est le cœur qui aime^! » Faust partage l'opinion
Susser Friede, Komm, ach komm in meine Brust!
Goethe, I, p, 78.
i . Lettres à madame de Stein, I, p. 10.
2. Medio de fonte Icporum Surgit amari aliquid quod in ipsis fioribus angat.
Lucrèce, IV, v. 1126.