‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 90 sur 224 · Trocknet nie ht, trocknet nicht · texte numérisé non relu

Trocknet nie ht, trocknet nicht

Thrânen der ewigeu Liebe!

Ach nur dcm halbgctrockneten Auge Wic ode, wie todt die Welt ihm erscheint!

Trocknet nicht, trocknet nicht, Thrânen ungliicklicher Liebe.

Goethe, I, p. 78.

U2 poésié;s lyriques de gœthë.

qu'elle est tout imprégnée de son étnolion personnelle et qu'elle ne se dégage point de la réalité. Il se plaint à la destinée de leur avoir donné à lous deux une vue trop claire des barrières qui s'opposent à leur amour, du douloureux avenir qui s'ouvre devant eux; il envie le sort du vulgaire frivole, qui s'abandonne tout entier à la joie présente ou à la souffrance inattendue, qiii vogue de rêve en rêve, d'illusion en illusion, sans apercevoir les écueils qui menacent sa barque. Puis, se hissant aller lui-même à un songe décevant, il imagine, dans un passé disparu, une existence heureuse où elle était sa sœur ou sa femme. Ici se place une description admirable de l'influence bienfaisante qu'elle exerçait sur lui dans les meilleurs jours, quand ses sens excités apaisaient leur révolte :

€ Tu connaissais chaque mouvement de mon être; tu

> considérais les tressaillements de mes fibres les plus » minces ; tu pouvais me lire d'un seul regard, moi que les » yeux mortels ont tant de peine à pénétrer. Tu distillais » l'apaisement à mon sang bouillant, tu dirigeais ma ^ course vagabonde et sauvage; dans tes bras angéliques » reposait mon cœur troublé que tu tenais enchaîné par $ des liens légers et magiques et que tu charmais mainte » journée. Quelle félicité est comparable à ces heures » de délices où, plein de reconnaissance, j'étais couché à "» tes pieds, où mon cœur se gonflait près du tien, où je -» goûtais le bonheur dans tes regards, oh je sentais tous

> mes sons è'éclaircir et s'apaiser mon sang en tumulte*.»

1, Kanntcst jeden Zug in meinem Wesen,

Spiihtcst wie die reiaste Nerve klingt, Konntest mich mit einem Blicke lesen, Den so schwer ein sterblich Aug* durchdringt, Tropftcst Mâssigung dem heisscn Blute, Richtetest d^n wilden, irrcn Lauf,

MADAME DE StElN. 143

Il nous est difticile de ne pas reconnaître dans une des plus pures inspirations de la muse de Gœthe, dans le

lied Consolation dans les larmes^ un écho direct des sentiments qui l'agitaient à cette époque. Ici encore, la correspondance nous vient en aide. Le 13 avril 1776, il écrit à madame de Stein : c Je voudrais que quelque chose me fît rire de nouveau et qu'un peu de bonne folie vint fouetter mon sang. > Et dans le billet suivant, il s'écrie : a Pourquoi faut-il que je te tourmente, chère créature? — Pourquoi me tromper et te tourmenter, et ainsi de suite? — Nous ne. pouvons rien être l'un pour l'autre et nous sommes trop l'un à l'autre... Je ne veux plus te revoir... Je te verrai à l'avenir comme on regarde les étoiles t^)^

Ce dernier trait est le motif même de la poésie qui nous occupe. C'est encore du sentiment qu'elle découle tout entière; c'est, comme dans le sonnet d'Arvers, la plainte de l'amour sans espoir qui exhale sa douleur en pleurant :

c D'où vient que tu es si triste, quand tout paraît joyeux? On le voit à tes yeux ; assurément, tu as pleuré. »

€ Si j'ai pleuré solitaire, eh bien! ma douleur est à

Und in deincn Engelsarmen ruhte

Die zerstôrte Brust sich wieder auf ;

Uieltest zauberleicht ihn angebunden

Und vergaukeltest ihni manchen Tag.

Welche Seligkeit glich jenen Wonnestunden,

Da er dankbar dir an Fiissen lag.

Fiihlt* sein Herz en deinem Herzen schweUen,

Fuhlte sich in deinem Auge gut,

AUe seine Sinne sich erhellen

Und beruhigen sein brausend Blut.

Lettres à madame de Stein, l, p. îi.

i. Lettres à madame de Stein, I, p. 23.

lU POÉSIES LYRIQUES DE GOETHE.

moi; et mes larmes coulent doucement, elles soulagent mon cœur*. »

La forme du dialogue ne nuit pas à l'unité d'impression. Les amis ne sont pas là pour eux-mêmes, comme dans un drame ou dans un récit; leur insouciante gaité ne sert qu'à mettre en lumière la tristesse où se complaît le jeune homme. C'est un cadre dont le poète a trouvé le modèle dans les chansons populaires, où le dialogue se rapproche tantôt d'une scène dramatique, tantôt d'une pièce lyrique, comme ici, variée, coupée, dirigée par des interruptions, des questions ou des conseils. L'attaque même du début, l'entrée en matière, appartient à une chanson très répandue en Allemagne. Goethe ne se fait pas scrupule de l'emprunter. Comme Molière, il prend son bien où il le trouve; comme lui, il sait mettre en œuvre ses emprunts, il sait les polir et les enchâsser; il a^un fond d'imagination, d'invention assez riche pour ne pas se laisser traîner à la remorque de son modèle, mais pour le transformer librement et l'animer d'une vie nouvelle. — La réponse du jeune homme est vague, évasive, elle nous dit sa douleur sans en marquer le motif. C'est le mouvement même de la nature, soit que, seuls avec notre cœur, nous éprouvions les commotions de la joie ou du désespoir sans en démêler sur-le-champ le sens et

Wie kommt's, dass du so traurig bist,

Da ailes froh erscheint?

Man sieht dir's an den Àugen an,

Gewiss, du hast geweint.

« Und hab* ich einsam auch geweint,

So ist's mein eigner Schmerz,

Und Thrânen fliessen gar so siiss,

Ërleichtern mir das Herz. »

Goethe, i, p. 69.

sans en mesurer la portée, soit que, pressés par les tendres obsessions d*un ami, nous épanchions en son sein noire souffrance et nos pleurs avant de nous laisser arracher, par lambeaux, la confidence de nos misères. Souvent nous ne nous décidons à cet aveu que pour démentir de fausses suppositions. La source la plus commune des larmes d'un jeune homme, c'est l'abandon de sa maîtresse. Ainsi raisonnent ses gais compagnons * :

« Tes joyeux amis te convient : oh ! viens dans nos bras ! Et, quelque bien que tu aies perdu, cesse de pleurer ta perte*.

« Vous faites vacarme et tapage, et ne soupçonnez pas ce qui tourmente l'infortuné. Non, je ne l'ai pas perdu, si fort que cela me manque. »

Celte expression impersonnelle, ce neutre qui semblerait négligé s'il ne répondait pas à une nuance de sentiment bien délicate, marque sa répugnance à confier au monde son cher et douloureux secret. Il lui échappe cependant, autant du moins qu'il peut le révéler sans nommer celle qu'il aime. Ses amis ne comprennent pas cet aveu enveloppé; ils n'imaginent pas qu'on puisse aimer plus haut que soi, aimer sans espoir de retour : ce

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