‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 91 sur 224 · Die frohen Freunde laden dich · texte numérisé non relu

Die frohen Freunde laden dich

komm an unsre Brust !

Und was du auch verlorea hast, Veriraure den Verlust.

a Ihr lârmt und rauscht und ahnet nîcht, Was mich den Armen quâlt.

Ach nein, verloren hab* ich*s nicht, So sehr es mir auch fehlt. »

• 2« Ou bien « confie ta perte », si Ton adopte la leçon également bonne Vertraueden Verlust.

qu'ii n*a pas encore obtenu, il peut donc faire effort pour Tatteindre.

« Eh bien! relève-toi promptement ; tu es jeune; à ton âge on a la force et Tardeur de la conquête.

« Hélas, non! ce bien, je ne puis le conquérir, il est trop loin de moi. Il plane là-haut, il brille d'un éclat pareil à celte étoile*. »

C'est la même image que dans la lettre à madame de Stein, mais envisagée sous un autre jour, appliquée à une situation d'un autre ordre. Dans la réalité, l'obstacle qui les sépare, ce n'est pas le rang, mais le mariage de celle qu'il aime; dans le lied^ la fraîcheur, la pureté du sentiment serait ternie par l'expression d'un amour coupable. Le poète, tout en puisant dans son cœur la matière de ses chants, n'épanche pas son sentiment avec la lie qui s'y mêle; par un artifice qui lui est familier, il purifie l'expression de son amour, il idéalise sa douleur.

Cependant ses amis lui font l'objection du bon sens et de la vulgaire sagesse :

« Les étoiles, on ne les désire point, on jouit de leur splendeur et on lève les yeux avec ravissement dans chaque nuit sereine.

<x Et je lève les yeux avec ravissement pendant des jours

So raffe denn dich eilig auf, Du bist ein junges Blut.

In deinen Jahren hat man Kraft Und zum Erwerben Muth.

« Ach nein» erwerben kann ich*s nicht, Es steht mir gar zu fern .

Es weilt so hoch, es blinkt so schon»

Wie droben jener Stern. »

et des jours. Laissez-moi passer ies nuits à pleurer, tant que j'aurai des larmes*. »

La poésie se termine, comme elle a commencé, par l'expression simple et directe du sentiment. Après en avoir marqué le motif et désigné l'objet, le poète se replonge dans sa douleur. C'est bien là le développement naturel, j'allais presque dire logique, de la passion.

Nous abordons ici un sujet délicat que nous aurions voulu éviter; mais la lumière que l'étude des poésies de Gœthe jette sur ses relations avec madame de Stein nous oblige à le traiter.

Cette liaison garda-t-elle toujours ce caractère de platonisme où elle avait su se maintenir pendant cinq années? ou bien y eut-il un jour où Charlotte céda aux obsessions de son amant et lui accorda les faveurs longtemps refusées?

Presque tous les critiques, notamment les biographes les plus récents et les plus autorisés de Gœthe et de ma-

i . Die sterne, die begehrt man nicht,

Man freut sich ihrer Pracht, Und mit Entziicken blickt man auf In jeder heitern Nacht, « Uixd mit Entziicken blick* ich auf So manchen lieben Tag; Verweinen lasst die Nachte mich»

So lang ich weinen raag. »

dame de Stein^^ exaltent la fermeté de Charlotte et repoussent tout soupçon de faiblesse.il ne nous est pas permis de partager leur avis.

Après une étude attentive et simultanée de la correspondance de Gœthe et de madame de Stein et des poésies qui s'y rattachent, nous aboutissons à une conclusion tout opposée. Nous demandons à nos lecteurs la permission de développer les motifs de notre jugement, puisqu'il s'agit d'une opinion généralement condamnée et d'un fait très important dans la biographie de Gœthe.

Nous avons vu que, dès la première année de son séjour à Weimar, Gœthe ayait prétendu à des faveurs qu'excusaient les mœurs de l'époque et de la société qui les entourait; sa passion éclatait en explosions que Charlotte réprimait, pour ainsi dire, avec une indulgente sévérité; Gœthe se plaignait; puis, par crainte d*une rupture, il se résignait à reprendre le ton d'une amitié enthousiaste, non sans lui faire sentir que cette retenue le faisait souffrir et qu'il tournait comme une mouche autour de la lumière.

Peu à peu ses révoltes deviennent plus rares, il se résigne à ne posséder que l'âme de Charlotte; il lui confie même les caprices qui le portent vers d'autres femmes : son goût pour Corona Schrœter, la belle actrice qui créa le rôle d'Iphigénie, est pour son amour le divertissement le plus efficace. Dans ses voyages, surtout dans son excursion en Suisse avec le duc de Weimar, il peut se livrer pleinement aux spectacles variés qui s'offrent à ses regards; l'absence ne le tourmente point;

i, DuNTZER, Charlotte von Stein; H. Grimm» Gœlhef 1777; H#ziÈRES, Gœthe,

il se félicite de n'être enchaîné par aucune passion; il a des yeux pour contempler à Lausanne la beauté de madame Branconi.

Nous le retrouvons ainsi à son retour de Suisse, dans les premiers mois de 1780; il va même jusqu'à faire à Charlotte, dans des vers qu'il lui envoie, un aveu peu déguisé des légèretés de sa conduite pendant l'absence de son amie. Puis, vers la fin de cette même année, le ton change ; nous tombons tout à coup sur des phrases voilées, mystérieuses, sur des allusions à des entretiens intimes; nous devinons qu'il s'agit de luttes nouvelles, de nouveaux orages, dont nous entendons les derniers grondements sans assister à leur éclat. Que se passa-t-ii entre eux? Gœthe fit-il de nouveaux efforts pour conquérir les faveurs de Charlotte? lui exposa-t-il la longueur de son noviciat, les tortures de son amour, les exigences de sa passion? Elle-même se laissa-t-elle attendrir par les prières de son amant? son cœur fut-il surpris et gagné par ces retours d'une ardeur plus vive que jamais? la durée de cet attachement imposa-t-elle silence à ses scrupules longtemps éveillés, ou bien se turent-ils parce qu'elle était à bout de forces et que sa résistance devait fléchir à la première attaque? la jalousie enfin que lui inspirait Corona Schrœler* fit-elle, comme on l'a supposé, tomber les barrières que l'amour seul n'avait pas réussi à renverser?

Quoi qu'il en soit, dès les premiers mois de l'année 1781, il n'est plus question dans les lettres de Gœthe de

1. Voir sur Corona Schrœter le livre publié par Keil en 1875 : Vor hundert Jahren, et la réplique de Duntzer : Charlotte von Stein und Corona Schrœter,

caprices étrangers ni de plaintes sur les mouvements impétueux de son cœur qu'il est obligé de dompter et de refouler; c'est la joie qui déborde à toutes les pages, l'ivresse de l'amour heureux.

(( Je ne puis te dire ni comprendre la révolution que ton amour produit au plus profond de mon. être. C'est un état que, tout vieux que je suis, je ne connais pas encore. Qui finit d'apprendre dans l'amour? — Adieu, ma nourvelle^. » (( Hier au soir, j'étais tenté de jeter, comme Polycrate, mon anneau dans Tonde, car j'additionnai pendant la Auit silencieuse ma félicité, et je trouvais un total immense... Adieu, ma meilleure amie, toi qui as exaucé les mille vœux de mon cœur^ » « Mon àme est fortement attachée à la tienne. Tu sais que je ne puis me séparer de toi, et qu'aucune vicissitude ne peut mé détacher. Je voudrais qu'il y eût quelque vœu ou quelque sacrement qui, visiblement et légalement, me fit tien. Quel prix il aurait pour moi ! Mon noviciat a été assez long. Adieu, je ne peux plus écrire vouSy comme longtemps je n'ai pu dire tu... Les juifs ont des cordons qu'ils attachent è^ leurs bras pendant la prière. Moi, j'attache au mien ton cher ruban, lorsque je t'adresse mes prières et que je demande à participer de ta bonté, de ta sagesse, de ta modération et de ta patience. Je t'en prie à genoux, rends-moi tout à fait bon. Non seulement tu le peux, si tu m'aimes; mais ta puissance sera infiniment plus forte si tu crois que je t'aime ^ . »

On s'est mépris *, selon nous, sur l'expression presque

i. Lettres de Gœthe à madame de Stein, II» p. 51, 52. .2. /d., II, p. 66.

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