‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 96 sur 224 · Lessing, Lascoan, chap. xx · texte numérisé non relu

Lessing, Lascoan, chap. xx

Gœthe lisaient avec délices. Partout où se rencontrent l'esprit et la grâce, une invention ingénieuse et un goût délicat, il y a charme et profit à s'arrêter. Ce n'est pas sans doute la peinture de la passion naïve, du sentiment dans sa fleur première; ce n'est pas la simplicité, la force, la beauté d'Homère et de Sapho, de Sophocle et d'Alcée. Mais après Raphaël et Poussin, est-ce un crime de se plaire à Boucher et à Watteau ? après Michel-Ange, n'y a-t-il pas de place pour Canova?Pour goûter les Épigrammes de l'Anthologie et les odes anacréontiques, il suffit qu'on y respire encore cet arôme exquis et léger, ce parfum inimitable de la muse grecque.

Sans doute, la convention remplace souvent l'inspiration; le délire y vient de la tète, non du cœur et des sens. Le poète n'est pas doucement sollicité par une émotion présente, dont le charme s'insinue dans ses vers; il brode sur un thème connu des variations brillantes; il dessine des cadres nouveaux pour y introduire les mêmes figures. Les dieux et les héros ne sont plus vivants dans son cœur et dans son imagination; ils sont devenus des types commodes, des termes de comparaison ou d'antithèse toujours prêts à son usage. Toutes ces critiques sont fondées, mais elles n'excluent point les qualités précieuses de ces odes : la finesse du trait, la sobriété de l'exécution, l'esprit dans l'invention et l'agencement des motifs, le goût natif de la grâce et de la beauté, souvent même une image fraîche et délicate, une expression vive qui traduit une sensation. La retraite où Anacréon convie Bathylle est digne des entretiens de Phèdre et de Socrate. Que de jolis traits dans \ti Colombe, ddinsY Amour mouillé. Mais les deux perles de l'écrin sont, selon nous, la Cigale et le Vieillard amoureux : toutes deux ont inspiré Gœthe. Il a emprunté

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Tiroage de la dernière dans son Élégie sur Hermann et Dorothée; il a traduit et publié la première dans le Journal de Tiefurt en même temps que la Coupe et la Pensée de nuit.

Comment Goethe eut-il l'idée d'imiter ces odes? pourquoi fut-il infidèle au lied qu'il modulait avec tant d'art et de génie ! obéit-il à un pur caprice d'artiste, désireux d'exercer ses doigts sur un instrument nouveau? Nous pensons qu'un instinct sûr le guidait, soutenu sans doute par une vue claire et pénétrante des lois de l'art et de l'accord nécessaire du rythme avec le sujet et le sentiment. Goethe, pour la première fois, voulait célébrer le bonheur de la possession, de l'amour satisfait. S'il avait adopté l'allure vive et pressée du lied, s'il avait prodigué les séductions de la rime et donné à l'expression de son sentiment la même vérité, la même vivacité qu'autrefois^ sa poésie serait plus colorée sans doute et entraînerait d'un mouvement plus impétueux les imaginations de ses lecteurs, mais elle toucherait leurs sens plutôt que leur âme, elle exciterait eh eux un trouble malsain au lieu d'éveiller l'admiration que doit donner la lecture d'un beau poème. Voilà ce qui fait choisir à Goethe ce rythme antique, dont il ralentit encore la cadence en allongeant le vers d'un pied, en négligeant l'iambe pour le trochée ; voilà ce qui lui fait accumuler dans la Coupe comme plus tard dans les Élégies romaines, les souvenirs de la mythologie auxquels il se complaît trop à notre gré, mais qu'il évoque pour ennoblir ses images et les transporter en un lointain qui adoucit les tons trop criards. Il adopte pour le même motif un cadre artificiel et il oppose à la coupe pleine d'un vin délicieux le vase de la beauté que lui oflre l'Amour^ en le remplissant d'un nectar plus divin.

Nous sommes retombés, en apparence, dans Timitation fade et convenue que nous reprochions tout à Theure aux poètes du dix-huitième siècle; mais la différence d'inspiration explique la différence d'impression. L'absence d'un sentiment personnel refroidit les odes d'Uz et de Gleim, et cette émotion suffit ici à animer ces formes conventionnelles d'une flamme secrète. D'ailleurs, tandis que les prédécesseurs de Gœthe se contentent d'une aimable banalité d'expression et d'un vernis d'élégance uniforme, le poète de la Coupe excelle à trouver ces tours délicats, ces alliances de mots heureuses que recommande Horace*, à donner aux termes toute leur valeur par la place qu'il leur assigne et par le choix habile de leurs en tours.

Si nous nous sommes séparé sur un point de la plupart des critiques, nous nous empressons de reconnaître avec eux l'influence bienfaisante que madame de Stein exerça sur l'esprit de Gœthe. Lui-même lui fait honneur de sa métamorphose, de la clarté qui se répand peu à peu en son âme et qui chasse les vapeurs où il se complaisait, de l'apaisement de ses passions, de la modération de ses désirs, de sa soumission volontaire aux lois de la nature.

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