‹ Etude sur les populations bambaras de la vallée du NigerChapitre 14 sur 18 · REPAS · texte numérisé non relu

REPAS

Bien qu'assez sobres en ce sens qu'ils se contentent d'aliments très peu appétissants pour nous autres Européens, les Bambaras, chaque fois qu'ils en trouvent l'occasion, sont de gros mangeurs. Les jours de fête et de victuailles abondantes, ils se gorgent au point d'être souvent sérieusement malades. Quel est l'Européen qui n'a pas eu à distribuer à ses gens ou à leurs amis des doses d'ipéca ou d'huile de ricin?

Ordinairement, ils font trois repas par jour. Le premier, dénommé d'une façon générale Sagoma Darka, a lieu dès le réveil : mais son nom change suivant la nature des mets absorbés. Chez les gens aisés, le menu se compose de boulettes de pâte bouillies daDS l'eau — c'est alors le Moni. Les préférences de certains vont vers une bouillie faite avec la partie dure et externe du grain décortiqué, longtemps cuite dans l'eau chaude — ce plat donne son nom au déjeuner qui devient le Sari. Les pauvres gens se contentent du Dégué, qui est composé de mil, pilé grossièrement et assaisonné d'eau.

Le repas de midi s'appelle Tlérofana. Il se compose d'ordinaire d'une pâte épaisse formée de farine bouillie dans l'eau et assaisonnée d'une sauce (Tô) composée de Gombo ou de Simbala — sorte de drogues à base de poisson sec, dont le goût et l'odeur suffisent pour soulever le cœur des Européens, surtout au début de leur arrivée dans le pays, — car on s'habitue plus ou moins à tout.

Les gens très riches font, vers 6 heures, une sorte de collation légère appelée Oulalafana. Enfin, vers les 9 heures, a lieu le repas du soir, en tout semblable à celui de midi.

Cette alimentation est lourde et indigeste. La viande coulant cher, relativement, son usage est rare. Dans les cantons où le riz pousse naturellement, on en fait une grande consommation, et il remplace souvent les bouillies de farine des Tlérofana. Pour assaisonner ces pâtes et ces bouillies, les Bambaras se

servent de condiments empruntés en grande partie au poisson sec ; ils aiment aussi beaucoup ce poisson dont l'odeur rebute les Européens les plus affamés. La fraîcheur n'est pas, d'ailleurs, une qualité recherchée par eux pour la viande. S'ils ont, par exemple, à dépecer un mouton, ils le découpent en lanières qu'ils font sécher au soleil : celles-ci répandent rapidement une odeur insupportable pour nous autres Blancs. Les Bambaras, au contraire, trouvent que leurs repas assaisonnés avec la viande conservée plusieurs jours sont bien meilleurs que ceux du jour où la bête a été tuée.

Comme beurre, sauf chez certains chefs très riches, qui font usage de beurre de vache, on se sert d'un beurre végétal obtenu avec le fruit d'un bel arbre appelé Karité. Son odeur et son goût sont infects.

Les graines indigènes fermentées servent à confectionner les sauces — ou Tô — lorsque le poisson sec fait défaut.

Les musulmans refusent de manger la chair du sanglier sauvage, celle des serpents et celle de la caille dans les pays où l'on en rencontre. Les non-musulmans, au contraire, se régalent de ces viandes, à l'exception, toutefois, de celles des serpents dont la morsure est mortelle à l'homme. Un mets fort recherché est le boa, dont le goût n'est d'ailleurs pas mauvais. Parmi toutes les populations de la vallée du Niger, les Bambaras sont réputés comme étant les moins difficiles à satisfaire au point de vue alimentation. Ils mangent avec plaisir les sauterelles et la viande du caïman, que dédaignent beaucoup d'autres indigènes.

On chercherait en vain parmi eux — sauf chez les grands chefs — les plats plus fins et réellement agréables que l'on trouve chez les habitants de Djenné, par exemple, ou du côté de Tombouctou — de sorte qu'en résumé la base de l'alimentation de ces peuples est le mil, et, quand ils peuvent les y joindre, le maïs et le riz.

La boisson ordinaire est l'eau — plus ou moins propre. Dans tous les villages, on confectionne en outre avec le mil fermenté une sorte de bière appelée Dolo, dont le principal défaut est d'être très capiteuse. On fait aussi de l'hydromel — car les Bambaras sont friands de miel et le récoltent avec soin.

Ils fabriquent aussi différentes espèces de cidre avec des fruits du pays, comme le Mpégou et le Kouna. Dans les pays où le Rônier est abondant, on obtient avec sa sève une sorte de boisson assez agréable, et ses jeunes pousses donnent pour l'Européen une salade d'un goût fin et délicat fort apprécié.

Les non-musulmans absorbent toutes ces boissons capiteuses d'une façon courante et souvent en abusent. Les sectateurs du Prophète ne les dédaignent pas non plus : ils prétendent que Mahomet n'a pas pu interdire l'usage de ces excellentes boissons faites avec les fruits naturels du pays dans lequel vivent ses disciples : cependant ils se cachent et s'enferment pour satisfaire leur goût pour les liqueurs fortes.

Le chef de famille mange avec ses hôtes et ses amis; les femmes ne sont pas admises à se servir au même plat : elles mangent à part et entre elles. Après chaque repas, les Bambaras, hommes et femmes, se rincent soigneusement la bouche et se lavent les mains.

Les ustensiles de cuisine sont en terre ou en bois. Dans chaque maison, même les plus pauvres, on trouve le grand mortier en bois appelé Kolo, et le pilon ou Kolonkala, nécessaires pour piler le grain. Ce sont les femmes ou même plus souvent les jeunes filles qui se livrent à cet exercice : elles le font généralement en chantant. Chez tous les gens un peu riches on trouve maintenant des marmites en fonte d'importation européenne. Les calebasses, les plats en bois jouent un grand rôle dans la maison. Lorsque les femmes portent dans un de ces plats ou calebasses un aliment quelconque, elles le recouvrent généralement avec des couvercles de paille, ou herbe tressée : il en est de fort joliment ornés.

Pour le repas, on se réunit autour d'une grande calebasse contenant la portion commune, et chacun se sert avec ses doigts ; généralement, tous les convives sont accroupis sur des naltes ou à même le sol, bien que l'usage des chaises et même des fauteuils tende à se répandre de plus en plus chez les gens riches.

Page 1