LE GNA
Beaucoup de Bambaras désignent la divinité d'une façon générale sous le nom de Gnâ. Ils se font d'ailleurs une idée très vague de l'existence et des vertus de cette divinité dont l'influence est soumise à autant d'interprétations différentes qu'il
(1) Il est fort difficile d'amener les indigènes à donner des explications claires et complètes sur leur vie intime, principalement sur leurs croyances et leurs cérémonies cultuelles auxquelles ils ne laissent pas un profane assister. Nous devons une grande partie des renseignements dont nous avons fait usage dans cette étude à l'érudition et aux travaux de M. Ch. Monteil, ancien administrateur du cercle de Djenné, qui s'est livré à un examen approfondi et consciencieux de tout ce qui a trait aux mœurs, aux productions, aux usages de ses administrés. Sa position officielle lui a d'ailleurs permis de connaître bien des choses, et de recueillir des renseignements et des documents que nous avons été particulièrement heureux d'avoir sous les yeux, et dans lesquels nous avons abondamment puisé.
peut y avoir de Gnâ distincts, et ils sont légion. En principe, tout objet ou figure représentant la divinité est un Bôli. Mais on lui donne souvent le nom môme de Gnâ, le mot sert alors pour désigner tout à la fois la divinité et son effigie.
Chacun est libre de s'offrir et d'acheter un Gnâ. Il suffit d'avoir assez d'argent pour se rendre dans un des villages réputés pour contenir ou fabriquer les meilleurs Gnâ, et pour payer en bonnes espèces monnayées le fabricant. Cependant, tout individu désireux d'avoir un Gnâ à lui doit, avant d'aller l'acheter, s'assurer le concours d'un certain nombre de personnes de son village qui lui viendront en aide pour accomplir les cérémonies du culte — ce n'est jamais difficile.
Le marchand donne à l'acheteur quelques leçons pratiques. Il lui apprend comment il faut se comporter pour obtenir les faveurs du Gnâ. Ce dernier est accompagné vers son nouveau foyer par un certain nombre de ses sectateurs du lieu d'origine chargés d'initier les futurs adeptes au nouveau culte.
Le Gnâ arrivé dans le village de l'acquéreur est reçu en grande pompe. Les prêtres qui l'ont accompagné dans son déplacement ont le droit d'avoir toutes sortes d'exigences auxquelles obéissance entière est due par les sectateurs nouveaux. Après avoir installé le dieu et avoir initié les néophytes aux règles à suivre pour honorer convenablement leur maître, ces prêtres s'en retournent vers le vendeur, leur compère.
Le Gnâ en exercice a pour le servir un état-major composé de :
Le propriétaire ou gnatigni ; c'est celui qui a fait les frais d'acquisition ;
Deux waraminadén-ou, intermédiaires entre la divinité et le gnatigui; c'est par leur bouche que s'exprime le dieu;
Un gnadiali, chargé de chanter les louanges du Gnâ;
Un mouroukalatigui, ou sacrificateur;
Enfin les disciples appelés gnakodén ou.
Pour devenir gnakodén, il faut remplir certaines formalités et acquitter différentes impositions. Le postulant doit payer 420 cauries (1) et offrir un poulet. Le mouroukalatigui égorge
(1) Cauries, sorte de petits coquillages servant de monnaie et d'une valeur infime. Selon la façon de compter bambara, il faut mille cauries pour faire la valeur d'un franc de notre monnaie.
ce poulet en présence du postulant, et on implore le gnâ en faveur du nouvel adepte. Celui-ci doit être préservé de la morsure des serpents, du mauvais œil, du poison et des atteintes des sorciers. A la suite de ce sacrifice, le candidat gnakodén est conduit hors du village au lieu ordinaire des réunions des prêtres — généralement un bouquet d'arbres — et baptisé avec de l'eau contenue dans un vase spécialement affecté à cet usage.
Tous les ans, à l'époque de la récolte, les prêtres et les disciples sont tenus de se baigner dans une eau consacrée, c'est une sorte de purification rituelle. Quand le Gnâ vient d'être installé dans le village, ce bain purificateur n'a lieu qu'à la récolte suivant l'installation officielle.
On ne s'improvise pas sacrificateur ou chanteur du Gnâ. Ce sont fonctions honorifiques et lucratives auxquelles il faut être appelé soit par le gnatigui qui, au début du culte, peut faire les nominations, soit en justifiant de connaissances spéciales et en se faisant agréer par les waraminadén-ou.
Ces derniers doivent toujours être nommés par ceux déjà en fonctions ; jamais le gnatigui ne peut en créer par son propre choix. Toute nomination coûte à celui qui en est l'objet un droit fixe de trois cents cauries, un chien, deux poulets et un piment (le chien est comestible chez les Bambaras de certains cantons) : le tout est partagé entre les prêtres et les disciples.
Le dieu fait connaître ses désirs ou ses ordres par l'intermédiaire des waraminadén-ou : il choisit tantôt l'un, tantôt l'autre. Le porte-parole du Gnâ est toujours saisi, dans ce cas, d'une crise d'épilepsie. On va de suite chercher le gnatigni, et celui-ci doit recueillir personnellement de la bouche du malade les révélations du Gnâ.
Fait assez singulier, ce dieu se repose obligatoirement deux fois par semaine : le lundi et le jeudi.
Le gnatigni préside les exercices du culte qui consistent en danses et chants des gnakodén-ou. Le gnadiali accompagne toujours ces cérémonies et a des chants spéciaux pour chaque circonstance. La veille des grandes fêtes, on passe une partie de la nuit à faire des répétitions de la cérémonie du lendemain autour de la case qui sert, dans le village, de temple au Boli ou Gnâ matériel.
Après les danses et les chants, le fond invariable et principal des fêtes publiques est un repas pris en commun, et auquel tout le monde peut être admis, à condition d'apporter sa part contributive. Avant de rien manger ou boire, les prêtres offrent à la divinité toutes les provisions, solides ou liquides, apportées par les fidèles : elles sont consacrées selon des rites assez simples et des libations : on veut ainsi la remercier de sa protection passée et se la rendre favorable pour l'avenir. Nous avons déjà dit que l'un des défauts du Bambara était son ivrognerie et sa goinfrerie : on devine dès lors que ces repas tournent invariablement à l'orgie. On mange énormément et on boit encore plus de Dolo, sorte de bière capiteuse faite de mil fermenté.
Le Gnâ matériel n'est pas exposé nu à la vénération des fidèles. Il est revêtu d'une enveloppe généralement en toile grossière, sur laquelle se font les libations et les sacrifices.
Pour les cérémonies intimes auxquelles participent seuls les prêtres et les disciples, on retire cette couverture : les réunions ont lieu dans Je lieu habituellement consacré à cet usage, et nul profane n'est admis à pénétrer le mystère de ces cérémonies clandestines. Les fidèles croient fermement qu'un étranger qui viendrait surprendre et déranger l'exercice du culte serait puni de mort dans l'année par le Gnâ irrité.
Dans certains cercles et dans divers cantons, les prêtres sortent, à certaines époques, le Gnâ, au bruit d'une musique endiablée ; les femmes doivent alors se tenir enfermées dans les cases : tout homme qui rencontre le dieu doit offrir immédiatement un poulet, sous peine également d'être exposé à mourir dans l'année.
Les prêtres ont le droit de prélever une part spéciale sur les provisions apportées par les fidèles lors des fêtes publiques. Les victuailles ainsi choisies sont l'objet d'une consécration spéciale et font l'objet d'un second banquet effectué entre grands initiés seulement dans le lieu de leurs réunions ordinaires. Cette seconde orgie, pour être plus intime, ne le cède en rien à la première comme licence.
Il y a par an au moins deux grandes fêtes publiques : l'une à l'époque des semailles, l'autre à l'époque de la moisson.
Pour ces deux cérémonies et aussi pour celles qui peuvent se produire dans le courant de l'année, au hasard des événements imprévus, et à des dates indéterminées, les waraminadén-ou absorbent un breuvage spécial composé avec les racines des plantes, quelles qu'elles soient, trouvées dans la terre où l'on a creusé des fosses pour enterrer des morts et additionnées de sel, de poivre et de piment.
Cetle horrible drogue a pour effet spécial, affirment les gnakodén-ou, de donner aux waraminadén-ou le don de seconde vue et l'extra lucidité. Elle a en outre le pouvoir de faire mourir dans d'atroces souffrances les profanes et les incrédules qui se risqueraient à en faire usage. Et, effectivement, il n'est pas très rare d'apprendre que des gens qui avaient voulu en goûter sont morts subitement.
Ce fait, qui peut sembler surprenant, vu de loin, s'explique, au contraire, très facilement. Il est certain que tous les prêtres du Gnâ sont au courant des vertus des simples du pays; les Noirs sont d'ailleurs des empoisonneurs émérites. Il n'est donc pas étonnant, étant donné l'alimentation ordinaire des Bambaras, que l'on puisse faire avaler au délinquant une substance végétale qui punisse rapidement son scepticisme et son acte d'incrédulité. Les prêtres entretiennent ainsi dans la foule populaire le respect du culte, et nos administrateurs ont eu plusieurs fois connaissance de faits de ce genre, fort difficiles à punir, car la preuve est presque impossible à faire.
Comme il peut y avoir plusieurs Gnâ dans un seul village, comme ces Gnâ sont de sexe différent selon le goût de leurs propriétaires, on peut dire que chacun est libre de choisir un dieu à sa convenance. Cependant, il faut remarquer que le Gnâ le plus ancien est toujours réputé comme ayant plus d'importance que ses jeunes confrères.
Un Gnâ est inamovible : il ne peut cesser d'être Gnâ. Il a toujours un état-major composé selon les règles que nous venons d'énoncer, et qui doit lui rester fidèle, quoi qu'il arrive, c'està-dire même s'il se trompe dans ses prédictions. Mais les fidèles peuvent passer d'un Gnâ à un autre au gré de leur fantaisie, abandonner celui-là et s'adresser à tel autre qui leur paraît plus puissant ou mieux inspiré. C'est pour éviter ces désertions
que les interprètes des dieux s'efforcent toujours de rendre leurs oracles en termes assez obscurs et compliqués pour que leurs prédictions puissent s'appliquer aux événements qui se produisent, quels qu'ils soient.
Selon M. Monteil, le culte du Gnâ est en honneur principalement dans les cantons de Say et de Karadougou, dans beaucoup de villages du Séladougou et au Saro. Infiniment moins répandu dans le IVyansannari, on le rencontre dans presque tous les pays bambaras, sans qu'on puisse le donner comme accepté par l'universalité de la race.
L'une des qualités Jes plus appréciées du Gnâ est d'indiquer aux parents de ses adeptes, par l'intermédiaire des waraminadén-ou, la cause de la mort des gnakodén-ou. Lorsque l'un de ceux-ci vient à mourir, un waraminadén, s'enfermant dans la case du Gnâ, interroge le dieu. Celui-ci lui fait connaître, soit en songe, soit au cours d'une attaque d'épilepsie, si c'est par suite de sa volonté ou par suite d'artifices provenant du fait des hommes que le gnakodén en question est mort. Si le décès n'a pas une cause naturelle, le Gnâ venge son disciple en faisant mourir à leur tour le ou les auteurs du crime qui a été commis : et l'on a remarqué que les individus ainsi désignés par le waraminadén succombent tous à une diarrhée incoercible. Le fait n'est pas assez singulier pour avoir besoin d'explication.