CULTE DES MORTS
Les Bambaras croient à la transmigration des âmes. Ils enterrent leurs morts et marquent souvent l'emplacement de la tête par une pierre, mais, après la cérémonie, ils ne retournent jamais sur la tombe. Le corps seul y pourrit, disent-ils; dans les vingt-quatre heures qui suivent le décès, l'âme — ou esprit du mort — quitte son enveloppe charnelle, et va s'installer dans le ventre d'une femme de la famille du défunt, — soit à l'endroit du décès, soit ailleurs — et de là s'en va animer un
nouveau-né. Et à l'appui de leur croyance ils citent différents faits.
Beaucoup de femmes, font-ils remarquer, perdent leurs enfants les uns après les autres, en bas âge. — On sait, en effet, combien est grande, surtout à certains mois de l'année, la mortalité infantile chez les Noirs. — Pour eux, c'est le môme esprit qui revient successivement animer tous ces petits êtres. Pour s'en assurer, quand un des enfants de cette femme vient à mourir, ils font au petit cadavre une marque facile à reconnaître, lui cassant un doigt, par exemple, et si, par la suite, la pauvre mère met au monde un autre enfant ayant un doigt cassé (et le fait peut être, ou naturel, ou amené de bien des façons), il n'y a plus de doute à conserver. Le nouveau-né n'est pas autre chose que l'esprit du mort qui revient. Pour indiquer combien cette façon d'agir leur paraît blâmable et répréhensible, ils donnent à l'innocent le prénom de Maloubali, c'est-à-dire l'éhonté. Et ce nom est assez répandu au Soudan pour donner une preuve de la généralité de cette croyance.
Ils affirment aussi que nombre d'enfants en bas âge portent sur le corps des signes, des marques, ayant existé sur certains de leurs parents défunts, et dans cette observation d'autant plus facile à faire qu'il n'y a aucune limite, ni au degré de parenté, ni quant à la forme et à la nature des marques, ils trouvent une nouvelle preuve à invoquer en faveur de leur conviction.
Le culte des morts est général chez tous les Bambaras, il se traduit par des libations ou des sacrifices faits en l'honneur des défunts. Ces sacrifices varient selon l'âge, l'influence sociale, la richesse du disparu, mais ils comportent des règles stables formant un minimum auquel on ne peut se soustraire. Ainsi pour les personnes mortes dans la force de l'âge ou à la guerre, on sacrifie un coq rouge, une noix de Cola, et l'on fait des libations de Dégué (farine de mil mélangée avec de l'eau). Pour un vieillard, on prend un coq blanc, et un Cola blanc, et encore des libations de Dégué...
La chair des animaux sacrifiés est partagée eatre les enfants de la famille, les pauvres, les passants. Si le mort n'était pas
chef de famille, les libations se font à la porte de la case qu'il habitait, et contre la Blonda (porte d'entrée) de son enceinte domestique, si le défunt était chef de famille. Ces offrandes mortuaires se nomment Sou-son, littéralement don au mort. Contrairement à la croyance au Gnâ, le culte des morts est universellement répandu parmi les Bambaras. Il en est de même d'une autre croyance, que l'on retrouve dans tous les villages bambaras, et qui paraît être la religion la plus ancienne de toutes celles en honneur dans ce pays. Nous voulons parler du culte du Dassiri.
CULTE DU DASSIRI
Les Bambaras, sans être des nomades comme certaines tribus du nord de l'Afrique, se déplacent facilement, soit en bandes ou villages, soit individuellement. Ces migrations, même individuelles, ont presque toujours pour cause une prédiction faite par un devin qui promet comme conséquence du changement de résidence des avantages d'ordre spécial ou général.
Le devin indique, non seulement que l'on doit se déplacer, mais aussi l'endroit où l'on doit se fixer, et pour reconnaître ce point, il a généralement recours à des signes cabalistiques, tracés sur le sable. Dans cet endroit choisi par lui, il fait connaître enfin la demeure habitée par les esprits du lieu. Ces esprits ont généralement établi leur résidence sur un arbre. Cet arbre, désigné par le devin, devient sacré pour les nouveaux venus. Pendant toute la durée de l'installation, les guerriers accrochent leurs armes à ses branches ; la tribu couche et campe sous son ombrage, et les travailleurs appuient leurs instruments de travail contre son tronc.
Afin d'obtenir la protection des esprits et pour les rendre favorables au village qui se crée, on leur fait des libations et des offrandes. Le chef élu de la tribu est chargé de ce soin, et agit au nom de ses commettants. Lorsque l'installation est
achevée, le chef du village est chargé lous les ans, au moins une fois, de renouveler ces sacrifices à l'arbre sacré devenu le protecteur du troupeau humain groupé autour de lui. Cet arbre et la divinité qu'il héberge sont alors appelés Dassiri, ce qui veut dire : Celui qui attache la bouche, parce qu'ils doivent empêcher les serpents de mordre les fidèles, et les esprits du mal de les dévorer.
Le chef du village est le serviteur et l'intermédiaire obligatoire du Dassiri. Par suite, ce dernier est considéré à son tour comme le chef de la famille du chef de village, et, pour distinguer les différents Dassiri entre eux, on ajoute à leur nom celui de la famille dont ils sont devenus les chefs. On a ainsi des Dassiri Couloubali, ou Dassiri Diala, ou Dassiri Taraoré... Beaucoup d'indigènes confondent, d'ailleurs, dans leur esprit et leur culte l'esprit logé dans l'arbre, et l'arbre lui-même. C'est donc à ce dernier que s'adressent prières et sacrifices.
Chaque individu peut invoquer la protection du Dassiri dans un but spécial ; mais, pour transmettre sa prière, il doit avoir recours à l'intermédiaire du chef de village. Point n'est besoin, d'ailleurs, de formuler nettement et de spécifier le souhait qui doit être exaucé : le vœu peut demeurer secret. C'est ainsi que souvent des femmes stériles s'adressent au Dassiri pour obtenir, grâce à lui, de devenir mères. Celles qui sont rendues fécondes donnent à leurs enfants le prénom de Triba — grand arbre — et ce nom, à lui seul, indique à ceux qui sont au courant des mœurs bambaras les conditions spéciales dans lesquelles l'enfant fut mis au monde.
En résumé, le genius loci et l'arbre dans lequel il a élu domicile sont désignés par le même vocable : Dassiri.
Généralement, ainsi que l'indique ce que nous venons de dire, la demeure du dieu est un arbre; aussi trouve-t-on, à proximité de presque tous les villages bambaras, un bois sacré dont l'approche est interdite aux profanes. Mais le dieu n'est pas obligatoirement contraint d'habiter sur un arbre. Il peut avoir son domicile sur une montagne, dans une source, dans un accident de terrain.
Il peut se rencontrer par hasard plusieurs Dassiris pour un seul village, mais c'est l'exception; habituellement il n'y en a qu'un.
Lors des cérémonies cultuelles — parmi lesquelles figure naturellement le repas, — qui toutes se font dans l'enceinte sacrée, les approches du lieu habité par le dieu sont gardées par les membres de la famille ou les serviteurs du chef de village. Ceux-ci en iDterdisent l'accès aux ennemis du Dassiri, — qui dans la pratique sont naturellement ceux du chef, — car, pour éviter de terribles malheurs à la population tout entière, il faut qu'il y ait conformité et unanimité de sentiments et de pensées entre tous ceux qui sont admis au repas rituel.
Cette cérémonie constitue par le fait une sorte de communion entre adeptes, et celle-ci est plus ou moins intime, elle engage plus ou moins les communiants entre eux, selon que l'on partage en commun des aliments solides ou liquides. Ces derniers créent de moindres liens que les premiers, aussi les seuls membres de la famille du chef sont-ils admis à se partager les victuailles consacrées. Le dolo est abandonné aux serviteurs. Cette communion crée entre tous ceux qui y prennent part une sorte de pacte d'assistance réciproque.
On trouve des Dassiris dans tous les villages bambaras du Soudan français. Ceux mêmes qui sont devenus, volontairement ou non, mahométans, ont conservé ce culte, qu'ils combinent dans ce cas avec le respect apparent des lois de l'Islam.