STATUT DES MONASTÈRES CELTIQUES
Il y à dans le cas de Lérins un autre signe précurseur l'influence celtique, qui devait jouer un rôle déterminant dans l’histoire de l’exemption, s'y marque déjà. L'abbé saint Faustin était un ancien moine celte, et c’est en s'inspirant des usages celliques qu'il sollicita le privilège.
Les pays peuplés par les Celtes insulaires, c’est-à-dire l’Irlande et les pays bretons, avaient alors un statut ecclésiastique très particulier. Ils n'étaient pas divisés en diocèses, et tout clergé séculier y était inconnu. Leur clergé était exclusivement régulier, et les seuls centres religieux étaient des monastères ayant juridiction sur des territoires plus ou moins précis. Partout, c'était l'abbé, voire un simple moine, qui faisait fonction d’évêque, avait reçu la consécration épiscopale et exerçait le pouvoir d'ordre *. Dans les pays où ce régime s’appliquait, les abbayes ne pouvaient être soumises à l’évêque diocésain, puisqu'il n’y en avait pas. Elles étaient donc totalement indépendantes. D'où la tendance des moines celtes émigrant sur le continent à s'affranchir, tel saint Faustin*, tel, plus tard, saint Colomban, de la tutelle épiscopale.
Mais entre saint Faustin et saint Colomban, il s'écoule un siècle et demi, pendant lequel toute influence celtique à cessé d'exister en Gaule (Armorique exceplée, où
3. Ryan, Irish monaslicism, pp. 163-190 ; Lorn, Le monächisme irlandais. el le monachisme brillon, Annales de Bret., XL, 1933, pp. 387-388; Mer Duonssne, L'Église au VI siècle, pp. 591-624. Voir aussi, spécialement pour la Bretagne armoricaine, la bibliographie citée infra, p. 15, n. 3.
4. L'influence celtique sur le privilège de Lérins à été mise en lumière par RyYAN, op. cil., p. 108. La démonstration de cet auteur affaiblit la Uhèse soutenue par Mile Herex RoBBixs BITTERMANN (The influence of irish monks on merovingian diocesan organisation, Amer. hist. rev., XL, 1935, pp. 232-245), qui a combattu l'opinion traditionnelle attribuant à l'influence irlandaise un rôle prépondérant dans l'origine des libertés des monastères de Gaule. L'un de ses meilleurs arguments élait celui-ci : ces libertés existent dès 455 (Lérins), alors que saint Colomban n'arrive en Gaule qu'en 590; il ne tient plus (sur cet article, cf. LevizLain, Le Moyen Age, XLV, 1935, pp. 236-237). Voir infra, p. 7, n. 3r.
CONCILE DE CARTHAGE ET SAINT BENOÎT 3 les Bretons avaient émigré). Du milieu du V° à la fin du VI siècle, les monastères gaulois furent entièrement soumis au diocésain. Quicherat à écrit une page qui met bien leur statut en lumière : « L'évêque nommait l'abbé, administrail les biens, disposait du numéraire, du mobilier, des objets de prix, venait officier quand bon lui semblait, s’immisçait comme un véritable supérieur dans la profession des religieux”. » C'était, somme toute, la formule de Chalcédoine, reprise, depuis le concile d'Agde (506), dans toute la législation franque du MESièele ?:
Au même moment parlait d'Afrique un nouveau courant d'indépendance”. C’est devenu un lieu commun, depuis des travaux récents*, de dire que la Chrétienté ne forme, de 525 environ à 750, qu'une mosaïque d’églises locales unies par le seul lien d’une foi commune. En 525, précisément, le concile de Carthage proclamait, quant au temporel et à la discipline, la liberté des monastères*; il s’inspirait de la pensée augustinienne ”. Sous la même influence, saint Benoît, composant sa règle moins de dix ans après, se révélait partisan de l’autonomie temporelle des monastères et d’un contrôle limité de l'évêque. Et, à la fin du siècle, saint Grégoire adoptait la même idée et accordait d'importants privilèpes
Nous atteignons l'époque où la mission de saint Colomban en Gaule allait déclancher le mouvement d’émancipation. Parti avec douze moines du monastère irlandais de Bangor, Colomban arrive en Gaule vers 590, et c'est en Bourgogne qu'il s’installe. Il fonde suc-
5. Quicaerart, Critique des deux plus anciennes chartes de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, B.E.C., 1865, p. 549.