CHAPITRE DEUXIÈME
Publication et chronologie des Satires. Différences de forme dans les Satires.
H. afiirme (S. I, 4, 71) qu'il ne met pas ses S. en vente chez les libraires. Naturellement il faut le croire ; car il ne lui eût servi de rien d'aller contre l'évidence des faits; il est donc impossible qu'il ne dise pas la vérité. Bien entendu, l'assertion n'a de valeur que jusqu'à la S. I, 4 inclusivement. Il ne prend pas là un engagement à toujours; il se borne à constater une habitude; mais nous n'avons aucune preuve qu'il l'ait modifiée dans la suite en ce qui concerne les S. isolées.
Cependant les ennemis d'H. déclaraient qu il ne se gênait point pour donner de la publicité à ses productions satiriques (S. I, 4, 36 sq.) et le fait qu'ils protestaient contre ses attaques montre qu'ils les connaissaient. H., du reste, convient lui-même qu'il ne gardait pas ses S. pour lui. S'il évitait de les lire à tout venant (S. I, 4. 23), il avait un cercle d'amis, auxquels il les récitait, lorsqu'on l'en priait instamment, v. 73 sq. : Nec recito cuiquam nisi amicis idque coactus. Non ubiuis coramue quibuslibet. Il existait donc une publicité au moins restreinte, partant des indiscrétions. Ces indiscrétions étaient-elles purement orales? Il ne le semble pas. P]n effet, lorsque dans la S. I, 2 H. révéla les mystères de la société galante qu'il fréquentait et accomplit ce qu'on dut appeler « sa grande trahison », ses victimes s'émurent et il est probable qu'elles tinrent, avant de protester, à avoir en main la pièce elle-même. D'où il est probable qu'il en courut des copies.
D'autre part, le sujet d'un certain nombre de S. du l*""" 1. est de ceux qui réclament une publication immédiate. Les S. anecdo-
4i KTIDE SLR LKS SATIKKS d'hORACE
tiques 7 et 8 ne pouvaient guère dormir dans les cartons en attendant une publicité éloip^née. Il en est de même des S. de polémicjue littéraire I, i et 10. La S, I, 5 dut être communiquée, aussitôt écrite, à tout le groupe qui avait fait le voyag-e de lirindes. Si la S. I, 3 a été conçue sous l'impulsion de la reconnaissance d'H. envers Virji^ile et Varius. il dut être pressé de leur faire connaître ses sentiments. La S. I, 6, qui est une réponse à des avances de Mécène, dut être mise immédiatement sous ses yeux. Pour les S. I, 1 et 0 les mêmes raisons n'existent pas au même degré et la chose reste incertaine.
Pour les S . du 2'' livre, le rapport n'est pas le même que pour celles du l'^^ (juelques-unes cependant, nées de petits faits particuliers et ayant de l'actualité, avaient besoin de voir immédiatement le jour ; ce sont l'aventure de Mécène chez Nasidienus, S. Il, 8, et la S. II, 4, si elle a été inspirée par l'apparition d un ouvrage culinaire, qui faisait du bruit pour le moment. La S. II, () n'est ni un remerciement adressé à Mécène aussitôt après le don de la propriété de la Sabine, ni, comme 1 Ép. I, 7, un avertissement qu'on verra désormais H. moins souvent à la ville. Elle pouvait attendre l'incorporation au recueil; de même les S. II, 2, 3, T), 7. A ce point de vue encore, il y a une différence entre les S. du l*""" livre et celles du second. Toutefois il n'est pas vraisemblable qu'H. ait renoncé au procédé de la lecture entre amis, lorsqu'il avait terminé une pièce. Il écrivait peu^ Il fallait bien que de temps en temps il montrât quelque chose.
H. a-t-il publié ■' les deux livres des S. ensemble ou séparément'^? Bien entendu, pour que la seconde hypothèse soit
1. S. II, :!. I si|. : ul loto non qualcr anno Membranam poscas, scriploruni qua('(jiu' relexens. Il y a 18 satires ot 17 épodes= 3o pièces; si l'on compte (le l'an i-1 à 30, cela ne fait pas (juatre pièces par an et par conséquent rasscrtion est jiisle. Mien entendu, ce n'est là (lu'une moyenne et H. écrivait tantôt plus, tantôt moins.
:>. \V. S. Teuffel, Zrv7,sT/(W/y/-. (/!// ,v//jw//is/r., 1842, p. IlOTsq., pense contre Sanadon, Dacier et Peerlkamp que la publication a été faite par II. lui-même et non par ses amis après sa mort. Il n'admet pas (contre Fiirstenau) (pi'II. ait relouché ses poèmes lorsqu'il les publia.
.'{. Après Bentley, Grotefend, Franke, W. TeufTel se sont déclarés pour la piil)lication .séparée des deux livres. C'est la théorie que soutient C. Brandes, />(• ('(lilinne iilritist/iie Ul)ri snlirariiin lloralii (I)isserl. inaug. de Halle, l«8:i), |). 21 s(|. C'est aussi le système d'Orelli-llirschfelder ^ t. I, |). xxx, de Ad. rii. ilermann l'rit/.sche, Scrmonen..., t. I, p. 10 sq.. de Schiit/.-', i*^'" Tlieil. p. f» sq.. de Luc. Midler, édit. de Vienne, p. xxi. D'après Luc.
PUBLICATION Eï CUKONOLOCilE DES SATIRES 4o
admissible, il faut que le i'^'' 1. ne contienne pas de S. datées postérieures aux S. datées du second. C'est en effet le cas; mais nous allons voir d'abord si la forme même des deux recueils traditionnels ne contient pas des indications en faveur de la publication séparée.
La S. I, 10 se termine par le v. suivant : I, puer, atque meo citus haec subscribe libello, qui a été interprété de deux manières différentes : d'après la 1'"*' « haec » signifie les injures qu'H. vient de proférer contre Démétrius et Tigellius, « libello » la 10® S. elle-même ' : H. recommanderait à son secrétaire de ne pas oublier d'ajouter à sa pièce ces dernières aménités; d après la seconde « haec » signifie la S. 10 tout entière, « libello » le recueil des 9 premières S. tout prêt pour l'édition - ; H. recommanderait à son secrétaire de ne pas laisser partir le recueil sans y ajouter cette dernière pièce. Le texte s'accommode de l'une et de l'autre explication. Au v. 37 c haec » signifie les satires en général; aux V. 83 et 88 le sens est le même ; mais cela ne nous éclaire pas définitivement sur la façon dont il faut entendre le mot au v. 92. S. 1,4, 7 1 , (( libellos » ne peut désigner que les S . isolées d'H . , dont chacune est un « libellus », puisqu'il n'est pas encore question de les réunir. Mais Ep. I, 13. 4, « libellis » désigne les trois livres des odes formant chacun un (( libellus ». Ce sont les « signala uolumina » du v. 2 (Cf. v. 13 : fasciculum... librorum.) Les autres passages où le mot figure chez H. ne sont pas décisifs et « libello », au V. qui nous occupe se prête à l'une et à l'autre acception.
Voyons donc quelle est la fiction poétique. H. dicte à son esclave et, en terminant, il lui enjoint d'aller compléter le « libel-
Miïller, le !<'■' 1. aurait paru séparément en 3."), puis avec le 2™"^ fin de 30. II. aurait ajouté dans cette 2™« édit. le nom de Mécène (S. I, 3, 64). Il aurait biffé les 8 vers conservés par quelques manuscrits en tête de la S. I, 10 et inséré les v. 81-90 de la même S. L'hypothèse de cette 2™^ édit. corrigée a été réfutée par Max. Mueller, Num Horatii satirarum liber prior retractafus sit (Dissert, inaug. de lena, 1899). Kirchner (Cf. édit. de 18o4, I, p. 22 sq.) et Zumpt sont pour la publication simultanée des 2 livres. Martin Hevlz, Analecta, I, 16, revient à cette opinion à cause de la prétendue imitation des Géorgiques dans la S. I, 1. Elle a été réfutée par Brandes, Op. cit., p. 29 sq. Elle est soutenue avec subtilité, mais pour des raisons qui ne sont pas convaincantes, par H. Schrôder, Beziehumjen auf Tagesereignisse und polemische Ausserungen in Ilorazens Satiren chronologisch verwerlet (Festschrifl... des Protest. Gymnasiums zu Strassbuvg, S'^'-Theil, 1888, p. 1-42).