‹ Étude sur les Satires d'HoraceChapitre 18 sur 48 · IX. — Cart.wlt. — Satires d'IIoruce · texte numérisé non relu

IX. — Cart.wlt. — Satires d'IIoruce

1 I )[. ÉTlDi: SI l< I.KS SATIItKS d'hoHaŒ

donc sous-entendre, avant le v. 69, l'idée intermédiaire : (et c"est bien là une véritable aubaine, car...)

Au V. 77 commence par une annonce régulière un nouveau développement sans transition et sans rien qui le rattache à ce qui précède. L'idée intermédiaire sous-entendue est celle-ci : (mais prenons la question d'une façon plus générale) ou (mais laissons-là le cas particulier de Damasippe).

V. 84. Le développement commence par une proposition indépendante, qui, par suite de sa place en tête, paraît la plus importante ; logiquement elle ne l'est pas. L'important, ce n'est pas que les héritiers de Staberius aient fait graver sur son tombeau le chilfre de sa fortune (ce n'est là que le fait matériel), mais qu'ils y aient été contraints par la volonté du défunt. C'est cette volonté qui est la chose capitale.

Avant le v. 104 il y a une idée intermédiaire sous-entendue : un exemple qui résout la cpiestion par la question ne prouve rien (s.-ent. : prenons en donc un autre)...

De même le développement qui va du v. Ml au v. 133 comporte un certain nombre d'idées intermédiaires sous-entendues. V. 108-110. L'avare qui enfouit son or n'est pas plus raisonnable que le maniaque qui achète des outils dont il ne sait pas se servir (s.-ent. avant le V. 111 : Et pourtant...). V. 1 11-121. Le ladreqùi se prive de tout au milieu de l'abondance n'est traité de fou que par un petit nombre de gens, parce que la plupart des hommes sont atteints de la même maladie (s.-ent. avant le v. 122 : Cependant en réalité il est fou : car...) V. 122-123. Est-ce pour son héritier qu'il économise? Est-ce de peur de manquer? (s.-ent. avant le V. 124 : cette raison ne vaut rien; car) il n'écornerait pas beaucoup sa fortune en faisant chaque jour les dépenses nécessaires (ici le particulier au lieu du général : en arrosant ses choux avec de meilleure huile et en graissant sa tète hirsute. De même les v. 111-119 remplacent par des traits particuliers l'idée générale : vivre en se privant de tout au milieu de l'abondance). V. 142. Nouveau développement sans lien apparent avec le précédent et sans que rien indique que nous passons à autre chose. Le cas ici est assez spécial, bien qu'il se retrouve ailleurs chez H. II. vient d'argumenter avec véhémence; il s'est échaulîé, il arrive au bout de sa démonstration, qui est pressante ; puis, comme cela a lieu dans l'usage de la parole réelle, il s'arrête un instant pour souIIUm- et. sans transition, il reprend sur un ton plus calnu'.

Avant lo V. I()8 il y a une idée intermédiaire supprimée : (pre-

nous un exemple) ou (particularisons la chose). En pareil cas H. n'exprime jamais la transition. J'ai déjà dit, p. 85, que les v. 168-178 sont simplement destinés à démontrer la justesse de l'assertion contenue dans les v. 166-167, à savoir que la prodigalité est un excès aussi condamnable que l'avarice.

Dans le développement sur l'ambition il j a deux j^arties : l'ambition conduit à la ruine (v. 179-186); l'ambition conduit au crime (v. 187-223). La seconde partie commence au v. 187 sans aucun lien apparent avec ce qui précède et après une argumentation véhémente. Même cas qu'au v. 142. On peut sousentendre avant le v. 187 : (prenons la chose à un autre point de vue).

A partir du v. 214 nouvelle manière de présenter l'argument qu'en sacrifiant sa fille Agamemnon a commis une folie. La première insiste surtout sur le côté criminel (conséquemment insensé) de l'acte, la seconde sur l'absurdité. Ici encore, après une sortie véhémente, un nouveau développement commence sans lien apparent avec le précédent. S.-ent. avant le v. 214 : (examinons la chose par un autre côté).

Dans le développement sur la « luxuria ))H. cite trois exemples de folle dissipation (v. 226-238, 239-242, 243-2i6), qui se succèdent sans être réunis par rien. Au v. 2i7 nous passons à un autre ordre d'idées : il ne s'agit plus des prodigalités, mais de la conduite déraisonnable des amoureux. Rien n'indique qu'H. entame une subdivision du chapitre et l'annonce du v. 224 n'est même pas complète ; car le mot « luxuriam » (cf. v. 79 luxuria) s'applique bien aux dépenses exagérées des viveurs (v. 226-246) ; il ne fait pas prévoir les enfantillages auxquels les amoureux se livrent (v. 247-273). Au v. 258 commence la démonstration annoncée au v. 230 sq ; elle est précédée d'une digression qui se termine au v. 237; il faut sous-entendre après le v. 237 une idée intermédiaire : (or cette démonstration — que l'amoureux est pire qu'un enfant — la voici). Après un premier exemple d'enfantillage de l'amoureux (v. 258-271) H. en cite deux autres, qu'il introduit — contrairement à l'usage souvent signalé — par des transitions : v. 272, Quid? cum...? v. 27i, Quid? cum...? Au milieu du V. 273 commence la troisième subdivision du développement sur la « luxuria » — l'amour menant au crime — , qui n'est pas plus que la deuxième annoncée clairement au v. 22i, mais qui est précédée d'une transition : Adde...

J'ai fait observer précédemment que le quatrième grand développement de Damasippe-Stertinius n'était pas introduit par une

il() ÉTLDK SLK Li:S SATIKKS l/nOUACE

transition '. Après le premier exemple de superstition (v. 2(Sl-287), le deuxième (v. 288-295) est ég-alement inti-oduit sans transition aucune.

V. 314. Récit d'une fable. Elle est introduite brusquement sans lien avec ce qui précède et sans que rien fasse prévoir l'application à H., qui n'a lieu qu'une fois la narration terminée (v. 320). J'ai souvent signalé le procédé, qui consiste à commencer un développement nouveau sous forme narrative, sans qu'on sache où l'auteur veut en venir. Evidemment il cherche à piquer la curiosité et ce n'est qu'ensuite qu'il révèle son intention. Entre le v, 343 et le v. 314 il y a une idée intermédiaire sous-entendue. Damasippe vient de dire qu'il, a tort de vouloir rivaliser avec Mécène; (s.-ent. : cela est dangereux); témoin la grenouille, qui a fini par crever.

S. II, 4. Dans l'exposition de Catius il y a des choses assez did'érentes: un grand nombre de préceptes particuliers, des assertions générales (v. 35-38, 47-50), des passages où l'auteur signale ses propres inventions (v. 45-46, 73-75). Il est bien certain qu'au V. 76 sq. Catius aborde un nouveau chapitre de son livre de cuisine, les prescriptions sur le service et des généralités sur la propreté. Tout cela se suit sans transition ; il ne pouvait guère en être autrement; Catius ne nous donne en etl'et que des fragments et ces fragments n'ont point de lien entre eux. En outre, il n'y a pas à établir de transitions entre des recettes culinaires ditl'érentes. Il scmlîle bien qu'H. ait cherché un eifet comique, en reproduisant ainsi tout uniment les prescriptions forcément hachées d'un manuel de ce genre.

Dans la S, II, 5 l'exposition de Tirésias se compose d'un certain nombre de conseils de conduite et de précautions à prendre. Au V. 27, le conseil très développé de s'occuper des alfaires judiciaires du vieillard qu'on veut capter est introduit sans transition; l'idée intermédiaire sous-entendue est : (voici un certain nombre de préceptes importants). Au v. 45 leconseil de prudence, qui suit le précepte de conduite précédent, est introduit par « praeterea ». En revanche, au v. 51 , une autre recommandation, sur les précautions à prendre afin de ne pas être dupe, est introduite brusquement et sans transition. La leçon est rendue plus vivante par une anecdote, et cette anecdote se termine sans conclusion, v. 6ÎI ; la conclusion est, du reste, facile à tirer. Au v. 70 le nouveau

l.Ce n est pcul-èlro pjvs une raison suiïîsante pour supposer avec I.uc. iMullor, éclit. de Vienne, une lacune avant le v. 281.

précepte de conduite est précédé d'une transition formelle : Illud ad haec iubeo. Autre transition, v. 72, et idée g-énérale dominant le conseil suivant et en faisant ressortir l'importance : sed uincit longe prius ipsum Expuii;nare caput.

Au V. 84 sq. Tirésias passe a un précepte nouveau : ne pas se rendre importun. Or le développement commence brusquement, sans lien avec ce qui précède et, en outre, par une anecdote, qui pique notre curiosité, mais dont nous n'apercevons le sens que par la conclusion. Au v. 93 le précepte suivant vient brusquement et sans transition. Ainsi, dans cette suite de conseils, qui, évidemment, ne tiennent pas nécessairement les uns aux autres, H. supprime habituellement les transitions, sans faire de cette suppression une loi absolue. J'ai souvent signalé déjà sa tendance à ne pas les exprimer; à plus forte raison n'en invente-t-il jamais d'artificielles.

Au V. 89 les deux idées : Neu desis operae, neue inmoderatus abundes, sont mises grammaticalement sur le même pied, tandis que la seconde est logiquement la principale, la première ne venant qu'en sous-ordre ; le rapport logique est:... ne inmoderatus abundes, cum tamen cauendum sit ne desis operae. Les propositions indépendantes :Scribet... v. 7i, scortator erit, v. 73, Inportunus amat laudari, v. 96, remplacent des propositions hypothétiques ; c'est la coordination au lieu de la subordination.

S. Il, 6, iO. Développement commençant brusquement sans lien avec ce qui précède et comme le récit d'une chose toute nouvelle. H. veut piquer la curiosité. L'idée principale n'est point (ju'il y a sept ans bientôt révolus qu'H. est l'ami de Mécène , mais que c'est depuis qu'il est l'ami de Mécène que les importuns le persécutent : or il y a de cela sept ans bientôt révolus. La suite logique serait : (toutes ces importunités m'assaillent, transition s.-ent.), depuis que Mécène — d y a bientôt sept ans de cela — m'a admis au nombre de ses amis, uniquement pour... etc. Au lieu de cela, H. fait saillir en premier lieu le souvenir — sans doute capital pour lui — que la liaison avec Mécène dure depuis bientôt sept ans ; puis il en définit le caractère initial et il montre quelle répercussion le fait a eu sur son existence. Au V. 42 sq. particulier au lieu du général. H. veut dire que Mécène n'a cherché en lui qu un camarade agréable ; au lieu de cela, il cite quelques détails caractéristiques.

Aux v. 48 et 50 coordination au lieu de subordination ; des propositions indépendantes renqolacent des propositions hypothétiques.

118 K'iiDi-: SIM Li;s satirks d'hohace

s. II, 7, 37. Avant « etenim » il y a une idée intermédiaire sousentendue : (et ils ont raison de t'injurier), car...

Au V. 46 la proposition indépendante remplace une proposition hypothétique. Il faut le remarquer et le retenir, pour bien comprendre le développement suivant. Si Dave énonçait un fait, nous devrions avoir tout de suite la protestation du v. 72 : « Non sum moechus » ais. C'est parce quH. sait bien que ce n'est qu'une supposition de Dave qu'il le laisse aller, et la protestation du V. 72 n'a pas pour but d'infirmer la démonstration de Dave, que la débauche l'atîinée est pire que le naturalisme grossier — démonstration à laquelle H. ne serait peut-être pas loin de souscrire — , mais de faire observer que la théorie laisse H. très froid, puis([u'ellene s'applique pas à lui, et de répondre à l'assertion du V. 22 ; Ad te inquam.

Au V. 68, euasti, proposition indépendante, remplace une proposition hypothétique. De même, v. 73, toile periclum.

Au V. 75 Dave entame une démonstration nouvelle — à savoir que le maître n'est pas plus libre que l'esclave — . Le développement paraît introduit sans aucun lien avec ce qui précède ; mais ici ce n'est ([u'une apparence. La suite log-ique des idées est : Adde super, dictis quod non leuius ualeat, te mihi non esse dominum... : nam... C'est un nouveau point de vue aussi important que ce (jui a été dit précédemment (dictis). Nous avons donc le procédé de la coordination au lieu de la subordination et celui de la mise en tête du développement d'une idée qui frappe le lecteur. Je propose de lire, v. 75 sq. : Tune mihi dominus, rerum imperiis hoininumque Tôt tantisque minor, quem ter uindicta quaterque Inposita haud umquam misera formidine priuet? (Adde super, dictis quod non leuius ualeat). Nam, Siue uicarius est... etc.; nam fait suite, non pas au v. 78, qui est une parenthèse, mais aux v. 75-77, et, avant /lam, il faut sous-entendre la réponse forcée à l'interrogation : (évidemment non).

A partir du v. 1)5, Dave établit entre le maître et l'esclave un certain nombre de rapprochements, qui ne sont pas à l'honneur du maître. Le premier (v. 1)5-101) est introduit par une transition, « uel » ; le second (v. 1 02-1 09) sans transition ; le troisième (v. 1 09- 111) par (( an » ; le (juatrième (v. 1 ll-l 15) par « Adde quod... ».

S. II, 1, 2i- s([. IL veut dire : chacun a sa manie ; l'idée générale, V. 27 s([. : ()uot capitum uiuunt, totidem studiorum Milia, devrait logicjucini'iil se trouver en tète du développement et non entre les exemples : Milonius... Castor... ouo prt)gnatus eodem... me... C est un jjroeédé iléjà signalé, p. 99, à propos du préambule de la S. 1, 2.

PKdCÉDÉS DR DÉVEI.OPPKMK.N'I ET DE RAISONNEMENT 119

V. 47. Développement qui commence brusquement et sans transition. Au lieu de mettre en tète l'idée générale : chacun se défend avec les armes que lui a données la nature, H. cite d'abord un certain nombre d'exemples de gens qui se protègent énergiquement contre leurs ennemis, puis il montre que c'est là un fait naturel. La suite des idées gagnerait en rigueur, si l'on transportait les v. 47-i9 après le v. oG; mais ce serait peut-être corriger H. lui-même, car il aime à entamer un développement par une anecdote, par un nom propre, pour éveiller la curiosité.

En résumé, les principaux procédés de développement d'H. sont les suivants :

Suppression fréquente d'une idée intermédiaire, représentant une transition, qu'il faut suppléer pour rétablir la suite logique.

Rapport logique entre deux idées très différent du rapport exprimé grammaticalement. Coordination au lieu de subordination. Habitude de mettre en tête du développement, sous une forme indépendante, une idée, qui paraît prendre ainsi plus d'importance qu'elle n'en a réellement.

Particulier au lieu du général. Il faut, pour bien comprendre la valeur de la pensée, substituer mentalement au particulier exprimé le général sous-entendu.

Le raisonnement, qui naturellement tient une très grande place dans les S. de discussion, est très varié de forme et de nature.

S. I, 2, 1-36. C'est une série de constatations psychologiques à propos desquelles H. formule la loi du phénomène (v. 24 et 28). Le procédé est celui de l'observation et de l'induction.

V. 37-46 et 64-67. Il ne s'agit pas ici d'une démonstration, mais d'une simple exposition (Audirestoperaepretium..., v. 37). Le but est de signaler les dangers que courent les moechi. H. procède par l'énumération d'un certain nombre d'exemples.

V. 53-63. Ici. au contraire, c'est une véritable discussion, dont le ton devient oratoire. Certaines gens se ruinent avec les affranchies et se retranchent dei'Hère cette excuse qu'ils respectent les

120 ÉTUDE SUR LKS SATIRES d'hORACE

matrones. Il s'agit de les convaincre qu'ils n'aperçoivent qu'un côté des choses. Peu importe la personne avec qui on commet le scandale : ce qui est coupable, c'est de compromettre sa fortune et sa réputation. H. leur montre qu'ils font un faux calcul. Le raisonnement est un raisonnement de bon sens et, au fond^ un syllogisme, sans les formes syllogistiques.

V. 08-79. Autre démonstration, celle-ci dirigée contre les moechi. Ils s'exposent à de grands dangers pour courir après des plaisirs d'imagination. Or la nature ne demande que la satisfaction toute «unie de ses besoins réels. Ils sont donc le jouet d'une idée fausse. Ici le raisonnement a une base philosopiiique. C'est un rappel au principe épicurien : nécessité de contenter les exigences très simples de la nature, mais sans aller au delà et sans s'exposer par sa faute à des souffrances.

V. 80-105. Il s'agit de démontrer que le commerce des affranchies est plus agréable que celui des matrones. Cela résulte d'une double constatation : la matrone n'est pas mieux faite que la courtisane; elle s'enveloppe de mystères, on peut donc être trompé avec elle ; la courtisane se montre telle qu'elle est ; avec elle on ne se jette point dans l'inconnu. Raisonnement de bon sens, qui est au fond un syllogisme, sans les formes de lécole.

V. 105-118. H. rencontre une objection : le plaisir de la difficulté vaincue. Il la réfute en s'élevant au ton oratoire. Il ne nie pas le plaisir, mais il montre qu'il est disproportionné avec les souffrances réelles qu'on encourt, lorsqu'on ne veut pas se borner à satisfaire simplement les exigences de la nature. Le raisonnement est très analogue à celui des v. 68-79. C'est un rappel au principe épicurien fondamental. Dans ces deux cas spéciaux le raisonnement n'a de valeur que si l'on admet le principe épicurien; les autres raisonnements de la S. I, 2 sont de simple bon sens et acceptables pour tous.

V. 119-134. II. communique les résultats de son expérience" Il se trouve fort bien du commerce des atlVanchies et n'a pas à craindre les périls de l'adultère. Ce sont des confidences personnelles, mais c'est en même temps une sorte de démonstration, d'une valeur évidemment relative, puisqu'elle n'est cjue l'expression d'un sentiment individuel.

S. I, 3, 1-27. II. constate par des exemples un défaut humain, dont l'examen et la condamnation vont faire le sujet de la pièce (v. 1-23). Puis il formule cette vérité qu'on a tort d'être indulgent envers soi-même et sévère à l'égard de ses amis (v. 24). Et il complète son assertion par les v. 25-27 nettement agressifs. Ce

sont les prémisses d'un sjUog-isme. Suit la démonstration ; elle est faite par trois arg^uments : le premier, v. 27-28, est une simple constatation : on s'expose à des représailles (donc : stultus... hic amor est) ; le deuxième, v. 29-3i, rappelle que tout homme a des qualités à côté de ses défauts ; (s.-ent. : il faut donc tenir compte des unes aussi bien que des autres ; inprobus hic amor est). Non seulement la conclusion nest pas exprimée^ mais ici H. abandonne la forme du raisonnement ; il le remplace par le portrait d'un individu à lui connu, dont il énumère les qualités à côté des défauts ; c'est au lecteur à rétablir le raisonnement non formulé et à en tirer la conclusion, l.e troisième arg'ument, V. 34-37, peut s exprimer ainsi : nous aussi, nous avons nos défauts ; (s.-ent. : par conséquent, nous n'avons pas le droit d'être indulgents pour les nôtres, sévères pour ceux des autres; stultus et inprobus hic amor est). La conclusion n'est pas formulée ; c'est au lecteur à la suppléer. En outre, l'argument — bien que très réel — n'a pas la forme d'un raisonnement, mais celui d'un conseil, v. 34 : Denique te ipsum Concute... Ce qui est particulier ici, c'est que dans deux cas le raisonnement n'est qu'à l'état latent. C'est à nous à le dégager de formes toutes différentes.

La démonstration — qu'il ne faut pas être sévères envers nos amis — est reprise par H. aux v. GG-9o et de nouveau par trois arguments. Le premier, v. 66-(j9, est une simple constatation : nous légitimons des représailles, car nul ne naît sans défauts (c'est à peu près la même chose qu'aux v. 27-28). Le deuxième, V. G9-7o, peut s'exprimer ainsi : il est juste d'établir une compensation entre les défauts et les qualités de nos amis et même de faire pencher la balancer en faveur de celles-ci ; car nous ne pouvons réclamer l'indulgence que si nous la pratiquons. Au début l'argumentation se dissimule sous la forme du conseil (l'idée est très analogue à celle des v. 29-34 ; mais ici, sans prendre des formes absolument rigoureuses, le raisonnement existe cependant et est accentué). Le troisième argument, v.76-9o, est nouveau: il faut proportionner le châtiment aux fautes: car les châtiments disproportionnés sont une marque de folie, et, en outre, si on frappe trop fort pour des peccadilles, on reste désarmé en face des fautes graves.

Toute cette démonstration est une démonstration de^bon sens, qui s'impose en dehors de tout système philosophique. Au v. 96, H. rencontre la théorie stoïcienne de l'égalité des fautes et il se prépare à la réfuter, v. 97 sq. : mores sensusque répugnant

122 ÉTUDE SUR lp:s satiuks o'noRAr.E

Atque ipsa utilitas iusti prope mater et aequi^ Mais sa réfutation se borne à prouver la justesse de 1 idée contenue dans le v. 98 : donc, sensus moresque répugnant est une allusion aux v. 76-9o dans lesquels la doctrine, avant même d'être formulée, a été combattue au nom du bon sens et des coutumes,

L'arg-umentation d'H. repose sur un exposé emprunté à Lucrèce du développement de la civilisation aux premiers âges de l'humanité (v. 99-112). Il s'agit donc de la constatation d'un fait : les lois n'ont été rédigées que pour réprimer les violences. H. ne paraît pas se douter que, tout en étant très vraisemblable, cette histoire des premiers hommes n'est pourtant qu'une reconstruction logicfue et ne ressort pas de documents ; en outre, il ne s'aperçoit pas que, de ce que la justice sociale ne s'est dégagée dans la pratique que pour faire face à des délits sociaux, cela ne prouve en aucune façon que les idées du juste et de l'honnête ne préexistaient point dans la conscience humaine aux lois, qui ont eu pour but de faire cesser le régime de la force. Il adopte, il répète la doctrine épicurienne, voilà tout, et cela est assez curieux chez un homme qui a fait plus tard profession de n'être le champion d'aucune doctrine philosophique et de conserver sur tout son libre arbitre.

V. 113-117. Il ajoute deux choses : la nature ne peut distinguer le juste de l'injuste, comme elle distingue l'objet à rechercher de l'objet à fuir; le raisonnement ne saurait prouver victorieusement que la destruction des légumes d'un jardin soit aussi coupable qu'un sacrilège. Ce sont là de simples atrirmations, des choses qu'il, ne démontre point, soit parce qu'il ne conçoit pas la S. comme un raisonnement perpétuel, soit parce qu'elles lui paraissent tomber sous le sens. Or il ne témoigne ni d'une grande perspicacité, ni du désir d'approfondir. Il ne soupçonne point l'existence du sens moral, il ne se demande pas si la distinction du bien et du mal n'est pas une chose innée en nous et que l'expérience se borne à développer. Il ne voit pas (jue l'antagonisme entre les Stoïciens et les Epicuriens résulte de la dillérence du point de vue, les uns considérant la violation de la loi morale en soi, les autres les conséquences plus ou moins graves qui en dérivent. Il apporte, sur le problème, la solution épicurienne plus conforme au sens coni-

1. Le sons do cos vers osl : elle osl rôfuloe par le sens commun, par la coulumo (les liommos et par ce fait qu'on somme c'est rinféivl ipii est la stimro (le la justice cl de réquilc.

PROCÉDÉS dp: DÉVKr.OPPK^IRNT KT DK RAISONNEMENT 128

mun ; il ne fait pas preuve d'un véritable esprit philosophique.

Le V. 420 est assez curieux. H. s'aperçoit en effet que théoriquement la doctrine de l'égalité des fautes peut conduire à l'indulgence absolue aussi bien qu'à la sévérité exagérée et il n'échappe à la difficulté que par allusion à la rigueur bien connue des Stoïciens'. Il remarque un peu tardivement que sa démonstration est boiteuse et il essaie de l'étaver.

Les V. 124-136 sont consacrés au paradoxe stoïcien sur la

royauté du sage. H. n'essaie point une réfutation en règle. Il se

borne à lironie et se place sur le terrain du sens commun. C'est

.prendre la question par le côté superficiel et facile; le passage

peut être spirituel ; philosophiquement il n'a aucune valeur.

Aux V. 137-142 H., comme à la tin de la S. précédente, exprime son sentiment personnel ; c'est une opinion individuelle qui a son poids comme émanant d'un homme intelligent et éclairé, mais qui n'a pas la valeur d'une démonstration.

La S. I, 4 commence par des jugements littéraires, par des confidences d'H. sur la théorie du bon style et les rapports de l'écrivain avec le public; c'est a partir du v. 38 que la pièce prend la tournure d'un plaidoyer apologétique.

H. débute par une digression sur le fait de savoir si la S., accessoirement la comédie, doivent être rangées parmi les genres poétiques. Cela témoigne d'une certaine tranquillité d'esprit visà-vis des griefs formulés contre lui et ne va pas sans quelque ironie envers ses victimes, dont c'était évidemment le moindre souci. La chose n'est du reste pas examinée à fond. H. constate que l'élévation du ton ne constitue pas la poésie ; il faut un génie supérieur et surtout, comme cela résulte de la citation d'Ennius, un style tout particulier; il y a là des questions délicates, qui ne se prêtent peut-être pas à une solution absolue; H. se borne à des indications de sens commun; il n'épuise pas le sujet, il remet à plus tard une discussion approfondie-. C'est un trait caractéristique de la manière d'H, d'aborder une idée et de ne pas la soumettre à une démonstration totale et définitive. La preuve qu'il ajoute peu d'importance

1. Au V. 121 Luc. Mûller, édit. de Vionne et edit. stereotypa maior'^, adopte la conj. de A. Palmer, nunc au lieu de non des niss. Le sens reste le même ; mais nunc ne parait pas acceptable, car H. a déjà combattu la rigueur exagérée, v. 76-95.

2. Luc. Mûller, édit. de Vienne, t. Il, p. 343 et éd. stercot. maior^, p. XXXV, suspecte gratuitement le v. G3.

i24 ÉTUDE SUR LES SATIRES d'iIORACE

à ce qu'il jette ici en passant, c'est qu'il y a contradiction dans les termes avec le v. 141 sq. Ici il se défend d'être poète; \k il appelle ses confrères à son secours : Multa poetarum ueniet manus, auxilio quae Sit mihi : nam multo plures sumus. Ce serait sans doute une façon bien subtile de lever la contradiction ^ que de supposer qu'au v. 141 sq. H. pense à ses ïambes, et par suite peut se donner comme poète.

L'apologie sérieuse s'engage au v. 60 par le raisonnement suivant : en admettant que tu sois un cocjuin. je ne suis pas un accusateur public, puisque je ne mets point mes satires en vente ; donc, tu n'as aucune raison de me redouter. La forme est plus libre (pie dans ce résumé, car H. ne reproduit jamais dans toute sa rigueur la ligure du syllogisme; mais les éléments y sont bien. On notera la façon cavalière dont il traite ses victimes ; on ne saurait être plus désobligeant, et l'apologie se double d'une attaque nouvelle. Mais, en outre, l'argument n'est pas bien sérieux. H. avoue, en effet, qu'il lisait ses S. à ses amis ; elles étaient donc connues, et ses victimes avaient le droit de se plaindre ; la demi-publicité ne faisait guère mieux leur affaire que la publicité complète, qui, du reste, allait venir par l'édition du premier livre des S. Là était le point délicat ; H. ne le touche point ; il pratique ici l'apologie agressive et le raisonnement à côté.

Sur le reproche de méchanceté, v. 78-79, il se défend par divers arguments. Le premier, v. 79-81 , est la simple constatation d'un fait. Ses amis ne le jugent pas ainsi. Le deuxième, V. 8l-!Ki, repose sur la définition de la méchanceté et de la franche raillerie. H. affirme que son genre n'a rien de commun avec la première et se rapporte à la seconde. Le raisonnement est bien déduit et il répond exactement à l'objection des v. 7iS- 79. Les adversaires d'il, sont réduits au silence, en admettant que les v. 78-79 soient bien exactement l'expression de leur pensée ; jnais ils auraient répli([ué sans doute que ses intentions importaient peu, cpie, d'une façon ou de l'autre, leurs noms

1. Oostorlen, A', u. II., !>*'«'* Hcft, 1885, p. 28, voit dans cette contradiction un Irait d'iunnour. Je ratlrilnierais plutôt an dédain d'il, pour la stricte log;i(|ue. D'une façon analog^ue, au début de la S. 1, :\, il se donne lui-nu'nie comme exemple de la malif^nité naturelle envers le prochain ; ce qui ne rempèche pas de dire au v. 1 VO, en parlant de ses amis : hupie uiceni illorum patiar di-licla liliriilcr. On pcul uiei' la eonlradiclion en ilisant (pu> Ti^ellius est pour H. une simple connaissance el non lui ami véritable ; mais c'est subtiliser.

PROCÉDÉS DE DÉVKLOPPEMENT ET DE RAISONNEMENT 1 2o

étaient devenus la fable de la ville, et que c'était de cela qu'ils se plaignaient. En troisième lieu, v. 93-103, H. donne un exemple concret de la malignité hypocrite et promet île n'y jamais tomber. Ce n'est pas, à proprement parler, un argument. Du reste, comme plus haut, H. pratique l'apologie agressive; il est bien plus préoccupé de sauvegarder sa réputation morale que de guérir les blessures qu'il a faites.

Du V, lOo au V. 139 il se livre à des confidences personnelles. J'ai dit, p. 73, que, dans ces confidences, il fallait voir une argumentation latente. En montrant que la S. personnelle est une vieille habitude d'esprit, qui lui a été inculquée par son père et qui a servi à son éducation morale, H. laisse entendre qu'elle ne lui a pas été suggérée par sa malignité propre. En disant qu elle sert à son amélioration individuelle, il écarte le reproche de médisance et de méchanceté. Mais, sur le premier point, les adversaires d'H. pouvaient répondre que le procédé ne leur était pas moins désagréable, de quelque façon qu'H. fût venu à s'en servir. Sur le second, H. ne pouvait pas être sincère; car à quoi bon publier ces noms propres? Gela l'amusait, soit, mais non pas ses victimes, et ce n'est pas ainsi que son père avait entendu la chose. •

En somme, l'apologie d"H. est vive et spirituelle; mais ses raisonnements n'ont qu'une valeur relative. Toute la question était de savoir si on a le droit, pour combattre les vices, de prendre des noms propres, dont on fait le type de ces vices dans un ouvrage destiné plus ou moins à la publicité. H. ne l'a-t-il pas vue, ou a t-il, de parti pris, passé à côté? C'est la seconde hypothèse qui est la plus vraisemblable. Il se joue autour du sujet, parce qu'il ne peut l'aborder franchement sans confesser ses torts, v. 139 : Hoc est mediocribus illis Ex uitiis unimi. Tout en étant très agressif, il plaide au fond les circonstances atténuantes : la publicité est restreinte, il n'agit point par méchanceté, il ne fait que reproduire les habitudes paternelles (le cas de son père était très différent), il travaille à son amélioration morale. S'il n'a pas dit mieux, c'est qu'il n'y avait pas mieux à dire, la cause étant embarrassante et mauvaise.

Il se rend compte, du reste, que le terrain n'est pas fameux pour lui, car il finit par refuser la discussion, et il termine par une plaisanterie (v. 140-143). Au fond, bien que le raisonnement occupe dans ses S. une place importante, il ne tient pourtant jamais à le pousser à l'extrême. Ses S. sont des vues sur le sujet traité, plutôt que les démonstrations en règle d'un logicien qu'on ne saurait prendre en faute.

12»i ÉruDi-: SLK li:s satiuks i/iiokace

Les deux sujets de la S. 1,6 — si les envieux ont raison de reprocher k H. la faveur de Mécène, si les petites gens doivent aspirer aux honneurs — sont traités d'une façon très différente. Pour le premier, v. 45-98, H. se borne à rappeler les circonstances dans lesquelles il a été présenté — circonstances qui excluent toute arrière-pensée d'intrigue et d'ambition —, ses qualités morales, qui le rendent digne des plus hautes amitiés, le dévouement et la clairvoyance de son père, qui a fait de lui ce qu'il est et auquel il doit une reconnaissance profonde. Il n'argumente pas, il raconte, ou plutôt il laisse les choses parler d'elles-mêmes. Sur l'autre question, il raisonne. Il commence par constater l'aversion des électeurs pour les candidats obscurs, V. 19-20. Ceci est un fait dont il n'y a pas à douter. Mais de nombreux exemples prouvent que le mérite peut triompher de cette aversion. Il y aurait là un point à examiner et qu'il laisse de côté. Il ajoute, v. 20-21, qu'un censeur austère sévirait contre un homme qui, comme lui, ne serait pas né d'un père ingénu, v. 21 : Ingenuo si non essem pâtre natus. Ceci est très intéressant, mais mériterait d'être discuté de près. Si, en effet, l'opinion libérale de Mécène, v. 7 : Cum referre negas, quali sit quisque parente Natus dum iivjenuus ', se heurtait contre la loi, la discussion était close. Or H. la poursuit, ce qui prouve que la chose n'était pas aussi sûre qu'il le dit. Le v. 22 : Vel merito, quoniam in propria non pelle quiessem, résout la question par la question, puisqu'il s'agit justement de savoir si l'on doit rester enfermé dans sa condition . Quant h l'exemple de Tillius, V. 24 sq., il paraît s'appliquer assez mal, puisque, d'après l'interprétation courante, Tillius est un sénateur privé de son rang et qui le recouvre, et que le cas à discuter est celui d'un homme d'humble naissance, qui n'a point d'antécédents feicheux. Th. Mommsen - pense que Tillius est le fils d'un sénateur, qui, après avoir déposé la prétexte (depositum clauum) est entré dans la carrière des honneurs par le grade de tribunus militum laticlauius. Mais la dilBculté n'est pas moindre. Le fils d'un sénateur est tout naturellement désigné pour les magistratures, et ce n'est nullement le cas que discute H. Que l'on adopte l'une ou l'autre explication, la suite des idées, v. 19 sq., paraît être celle-ci : (s.-ent. : la question mérite d'être posée) ; en effet, le peuple préférerait un nol)le taré à un homme nouveau,

t. Le rapprocheinoiil monlro i[u'f«//c/iuus, dans ce vers, doit être luis au sens propre et non au sens moral.

Page 1