‹ Étude sur les Satires d'HoraceChapitre 19 sur 48 · Hennés, l. 33, 1898, p · texte numérisé non relu

Hennés, l. 33, 1898, p

PROCÉDÉS DK DÉVELOPPKMKNT Kï DE RAISONNEMENT 127

fût-il capable, et un censeur sévère me noterait d'infamie. Ce serait une juste punition de n'avoir pas su rester dans ma condition. Mais la vanité ne séduit pas moins les petites gens que les nobles ; (s -ent. : ils ont tort, car) l'exemple de Tillius montre que l'élévation aux honneurs engendre des désagréments même pour les nobles dans certains cas... etc. Toute cette discussion est donc embarrassée et l'exemple de Tillius est une digression. Il semble qu'H. cherche des prétextes, plutôt qu'il n'aborde franchement la question.

Au contraire, à partir du v. 26, il entre bien dans le sujet, mais il le prend par un côté spécial : les inconvénients qui attendent les petites gens candidats aux honneurs. Ils s'exposent à deux désagréments. D'abord, v. 26-39, ils provoquent une enquête désagréable sur leur famille. Ensuite, v. 40-4i-, ils se voient préférer des gens grossiers, mais dans lesquels le peuple reconnaît les siens. Enfin, v. 99-111, — car, après une longue digression, H. revient à sa discussion — , ils se préparent des ennuis de toute sorte : nécessité d'augmenter leurs ressources, de subir l'incommodité de relations plus étendues, d'avoir, lorsqu'on sort de Rome, un train de maison, valets, chevaux et voitures, sous peine de se faire traiter de ladre, etc. Tout ceci ce sont des constatations contre lesquelles il n'y a rien à objecter. Il est clair qu H. déploie une grande perspicacité à découvrir et à mettre en lumière tous les tracas qui atteignent l'homme de rien, lorsqu'il veut s'élever aux honneurs. Il est certain pourtant qu'il n'aborde pas la question abstraite, qui est de savoir si l'homme de mérite ne doit point passer sur ces inconvénients et s'il n'arrive pas à en triompher. La justesse d'observation est très frappante, le raisonnement consiste simplement à tirer des faits leurs conséquences naturelles, à déduire ce qui est, sans aborder ce qui devrait être. C'est qu'au fond H. ne tenait pas à avoir raison au point de vue théorique ; ce qu'il voulait, c'était, comme l'indique la fin de sa pièce, v. 111-131, ne pas renoncer k ses commodités personnelles. Il nous donne son sentiment raisonné plus qu'une démonstration en règle. Nulle part le procédé n'est plus sensible qu'ici.

S. 1, 10, 1 sq. H. veut justifier son jugement sur Lucilius ; il n'en démontre pas directement l'exactitude. Il se borne à affirmer que sa critique est tellement évidente qu'elle est acceptée par tout le monde (c'est l'affirmation tenant lieu du raisonnement), et il ajoute qu'elle est tempérée par une dose suffisante de compliments.

128 ÉTLDE SUR LES SATIRES d'hORACE

V. 20 sq. Ici il rencontre l'objection : « Mais Liicilius a mêlé des mots grecs aux mots latins ». Il répond que la chose n'est pas bien difficile, puisque le Rhodien Pitholëon v a réussi. Il ne donne pas au raisonnement sa forme rég-ulière, mais c'est un syllogisme abrégé. Quant à la valeur de l'argument, il ne se fait sûrement pas illusion là-dessus. Il ne s'agit pas, en effet, de la difficulté de la chose, mais de l'agrément, comme le lui répond son interlocuteur, v. 23 sq.; H. lui demande alors à lui-même s'il appliquerait cette méthode à une œuvre sérieuse en prose, comme un plaidoyer. C'est un argument ad hominem, qui ne revêt pas les formes logiques, puisqu'il se borne à une simple question. En outre, II. déplace la question, et son argument n'a pas de valeur; il veut réduire son adversaire à l'absurde, mais il n'y arrive pas; ce qui ne serait pas convenable en prose peut l'être en vers. Il prend donc la chose par le côté facile, mais qui au fond ne prouve rien. Enfin, il n'aborde pas le point mtéressant : Lucilius ne paraît pas avoir employé les mots grecs au hasard ; (quelquefois il le fait ironiquement ; ailleure, il cherche un effet : ou bien il employait le grec dans des cas spéciaux où les Romains l'employaient eux-mêmes, lorsqu'il s'agissait de choses grecques n'ayant pas d'équivalent dans leur langue, comme le fait Lucrèce lorsqu'il veut reproduire le langage de la galanterie. Il y aurait là toute une série de recherches intéressantes, qu'H. n'a même pas abordées. Son argumentation est superficielle et à côté'.

^. 31 sq. H. ajoute que l'on ne doit pas écrire dans une langue autre que sa langue maternelle. Comme cela n'a rien à faire avec Lucilius , il faut admettre que, suivant sa coutume, il se laisse aller à traiter une idée voisine qui lui vient à l'esprit! La chose est à démontrer : or H. ne donne aucune raison, n esquisse même pas une argumentation. Il la remplace par son exemple personnel et par l'injonction de Quirinus. Il n'aime pas les démonstrations en règle ; il leur substitue volontiers une snnple appréciation. Il est certain qu'ici il pouvait s'en référer au simple bon sens ; mais le pourcpioi de la chose eût ' été intéressant à démêler.

V. 3G sq. En ce qui concerne les motifs qui l'ont décidé à choisir la S., H. rappelle que c'était un genre inoccupé, v. i() sq • experte, frustra Varrone Atacino Atque ([uibusdam aliis, et il ajoute ((ue e était cehii (pii lui convenait le mieux, v. 17 : melius

I. Sur 1;, UmIu.v .los v. 27-30. cf. liovuc de I^liilologio, t. XXI 1897 p. 240-242. ' '

PROCÉDÉS DE DÉVELOPPEMENT ET DE RAISONNEMENï 129

quod scribere possem. Le raisonnement n'a ici qu'une valeur approximative; en effet, H. n'énumère pas tous les genres vacants ; il j en avait d'autres, par exemple , la poésie lyrique qu'il a cultivée plus tard.

V. oO : At dixi fluere hune lutulentum... Ici, de même qu'au début, H. ne 'démontre pas la justesse de son appréciation. Il se borne à se retrancher d'une façon g-énérale derrière les droits de la critique ; pour juger équitablement son argumentation , il faudrait connaître exactement la nature des objections de ses adversaires ; il est possible qu'on lui eût surtout reproché de manquer de respect ; c'est de cela qu'il se défend; quant à l'exactitude de ses appréciations, il ne la considère pas comme pouvant être sérieusement contestée. En outre, il ne traite pas d'une manière abstraite et logique la question des droits de la critique. Il cite des exemples, derrière lesquels il s'abrite. Ici encore il prend la chose par le côté facile ; au lieu d'un raisonnement fondé sur les principes, il invoque l'usage et l'autorité.

Au V. 57 sq. : Quaerere num illius, num rerum dura negarit Versiculos natura magis factos et euntes Mollius... etc., H. pose une question : si la dureté de la versification de Lucilius provient de son tempérament ou de l'époque où il a vécu. Or, ces recherches (quaerere) qu'il nous promet, il ne nous les donne pas ; il se borne à une affirmation, v. 68 sq. : si Lucilius avait vécu de nos jours, il serait plus châtié (conclusion s,-ent. : donc la faute est à son temps). Cela est vraisemblable, mais non prouvé, attendu qu'au v. o9 sq. l'imperfection de sa versification paraît attribuée à ses habitudes d'improvisation. Or, du temps d'H., il y avait des improvisateurs. Il y a donc ici deux éléments qu'il fallait démêler, et le raisonnement est boiteux. En outre, on se demande s'il n'y a pas dans la conclusion autre chose que dans les prémisses. La question posée au v. o7 sq. concerne exclusivement la versification; or les v. 69 sq. : Detereret sibi multa, recideret omne, quod ultra Perfectum traheretur, paraissent s'appliquer au style. 11 est vrai que la double critique paraît contenue dans le v. 50 : At dixi fluere hune lutulentum..., etc. Mais la dureté de la versification et 1 imperfection du style sont deux choses distinctes et, logiquement, elles auraient dû être traitées à part.

Les V. 72 sq. : Saepe stilum uertas... neque te ut miretur turbalabores, Contentus paucis lectoribus, présentent un procédé caractéristique. La première partie — nécessité d'être correct — est la conclusion de ce qui précède. Lucilius lui-même aurait

Page 1