‹ Étude sur les Satires d'HoraceChapitre 20 sur 48 · IX. — Cartault. — Satires d'Horace · texte numérisé non relu

IX. — Cartault. — Satires d'Horace

.]30 KTIDI-; sut I.KS SATJUKS UIKMtACK

été plus châtié s'il avait vécu de notre temps : nous devons donc l'être nous-mêmes. Mais la seconde partie paraît introduite subrepticement ; car elle ne ressort pas directement de Targumentation antérieure : il semble qu'on puisse avoir un bon style et cherchera plaire au grand public. D'oii la nécessité de s.-çnt. avec ncque: et (d'autrepart). Toutefois limperfectioif du raisonnement est plus apparente que réelle ; car, pour H., avoir un bon stvle et ne plaire ({u'à une élite sont deux choses étroitement unies. L'écrivain né^^-ligenl et l'écrivain populaire sont les deux faces du même personnage. Cf. S. I, i, 13-2.].

Au V. 70 s(i. II. ne démontre pas que Técrivain doive se réserver pour un petit nombre de lecteurs, il se borne à dire que c'est son tempérament. J'ai souvent signalé ce procédé, qui consiste à substituer au raisonnement fondé sur les principes le sentiment personnel. Cf. S. I, 2, 119 sq., 3, 139 sq., 4, 139 sq., 0,130 sq. C'est une simple indication, qui tire son autorité de la valeur de celui qui l'exprime.

La S. I, 1 se compose de deux parties distinctes : la première, V. 1-22, est de simple observation psychologique. IL y signale une illusion humaine, il ne cherche ni à l'expliquer ni à la combattre ; la deuxième, v. 23-107, est de raisonnement. H. y signale une autre illusion ; il la discute, il démontre qu'elle repose sur une appréciation inexacte des faits. Il commence par l'exposer, v. 28-35 (après la transition, v. 23-27) : les hommes se donnent une peine infinie sous prétexte d'amasser pour leurs vieux jours; puis il entame la réfutation, v. 30 sq., qui consiste à démontrer qu'en réalité ils ne s'arrêtent jamais pour jouir.

'V. 36-40. IL commence par contester la justesse de Lexemple cité, celui de la fourmi. La fourmi consomme pendant l'hiver les provisions amassées l'été. L'homme avide ne s'interrompt jamais d'acquérir. Le raisonnement consiste à rétal)lir la réalité des

faits .

V. 41 sq., à l'objection : il ne faut pas toucher à son trésor de peur de l'épuiser, il répond : alors, à quoi sert-il ? Le riche n a pas un estomac plus grand que le pauvre. En outre, les besoins de la nature sont bornés : il importe donc peu d'être riche. Il y a là deux arguments, auxquels H. n'impose pas la forme rigoureuse du syllogisme, mais ([ui n existent pas moins. Le premier est tiré du sens commun, et il a une valeur générale. Le second est fondé sur la théoiie épicurienne cpie les besoins naturels sont limités, et il n'a de portée qu'autant cju'on admet la théorie et qu'on ne croit pas que le superilu est une chose

PROCÉDÉS DE DÉVELOPl'E.Mli.NÏ ET DE RAISONNEMENT 131

très nécessaire. Ni l'un ni l'autre ne réfutent directement l'objection : si je touche à mon trésor, je l'épuiserai et je n'aurai plus rien. L'argument topique serait : on peut user modérément de ce qu'on a et sans arriver à l'épuisement total. C'est le procédé indiqué v. 92 sq. : l'usage modéré. Ici nous sommes en présence d'une polémique plus que d'une réfutation en règle.

V. ol sq. Nouvelle objection : le plaisir de l'abondance; le V. ol : At suauest... etc., pose nettement la question de l'agrément du superflu. Ici encore H. répond à côté. Il se déclare satisfait du nécessaire. En outre il restreint la chose à un trait particulier : quand on n'a besoin que d'une petite quantité de liquide, il vaut mieux puiser à une source qu'à un fleuve, dont les eaux sont boueuses et qui peut vous noyer dans le courant. Le raisonnement — auquel H. ne donne point la forme strictement logique — ne réfute pas l'objection. Il laisse subsister le fait que le superflu est agréable. 11 se borne à opposer le danger de l'abondance au plaisir qu'elle procure, et il ne semble pas que le danger soit aussi menaçant dans tous les cas que dans celui qu'il a choisi. Il insinue que l'abondance est parfois en raison inverse de la qualité (turbatam... aquam); mais ce n'est là qu'un trait jeté en passant; et il n'en est pas toujours nécessairement ainsi.

Après une autre objection, v. 62, H. — et ceci est caractéristique — renonce absolument à la discussion ; il se renferme dans l'ironie. Puis, v. (58-79, il se livre à de violentes invectives, qui ont pour but de mettre à nu la folie et la stupidité de 1 avare, et, v. 78 sq., il expi'ime, suivant sa méthode, son opinion personnelle sur la question.

Le raisonnement reprend, v. 80 sq., par une objection qui vise un cas particulier : l'avare aura du moins qui le soignera en cas de maladie. H. se borne à lui ouvrir les yeux en lui montrant qu'il se rend odieux même à sa famille. Le raisonnement consiste à rétablir les faits et à dissiper une illusion.

A partir du v. 92 H. passe du raisonnement aux conseils de conduite. Sur l'imperfection de la conclusion, v. 108 sq., voir p. 78 sq. Elle se rapporte, au moins en l'état actuel du texte, uniquement à la première partie de la pièce : l'état de mécontentement où les hommes sont de leur sort (sans revenir sur l'idée accessoire qu'ils n'en voudraient pas changer) , et glisse à 1 improviste une explication peu admissible, empruntée à la seconde partie (où elle ne joue du reste qu'un rôle secondaire), à savoir que ce mécontentement provient de la jalousie et du

132 ÉTUDI-; suit Li:s satires d'horace

désir de ne pas se laisser distancer dans l'acquisition des biens matériels.

La S. II, 2 se compose d'abord d'une partie de raisonnement — II. montre l'absurdité du luxe exagéré de la table — , ensuite d'une partie de constatations — il énumère les avantages de la sobriété — , enfin, il revient à la discussion à propos des revers possibles de fortune.

Partant de l'axiome suivant, v. 8-9 : Maie uerum examinât omnis Corruptus iudex, H. l'applique aux jouissances du goût par un raisonnement auquel il ne donne pas sa forme rigoureuse, mais qu'on peut formuler ainsi, v. 9-22 : un exercice pénible te fait trouver bons les mets les plus vulgaires. D'autre part un estomac affadi par les ratFmements culinaires est dégoûté des mets les plus recherchés. Donc le plaisir de la table dépend de nous-mêmes et non d'ingrédients plus ou moins succulents. Il faut nous ouvrir l'appétit par la fatigue physique. C'est là une vérité d'expérience à laquelle il n'y a rien à redire.

La discussion contre l'absurdité de la gourmandise contemporaine commence au v. 23. Suivant son usage, II. formule les raisons de ses adversaires et les réfute ; v. 23-2() : on se laisse guider par des considérations extérieures : la cherté et la beauté d'un paon. Il est à remarquer qu'H. laisse tomber la première raison (l'élévation du prix) et ne discute que la seconde (l'apparence séduisante de l'animal). Réponse, v. 27-30 : on ne se nourrit pas d'apparences ; une fois cuit, Tanimal n'a plus son magnili(jue ])lumage. Toutefois H. s'aperçoit lui-même que l'argument est faible ; le côté esthétique a de la valeur pour un gourmet ; il passe donc condamnation là-dessus (esto) et serre la (juestion de plus près. Deuxième argument, v. 31-33, sous forme de sinq)lo interrogation ; le raisonnement restitué serait : il est impossible d'apprécier les différences de goût, que prétendent sentir les gourmets. Ceci encore n'est pas décisif : le palais des gourmets a des délicatesses inconnues aux simples mortels et qu'il, ne paraît pas soupçonner. Troisième argument, v. 33-38, qu'on peut formuler ainsi, plus rigoureusement (pie ne le fait II. : il est absurde de vouloir contrarier la nature en recherchant la grosseur chez, les poissons qu'elle a faits petits, la petitesse chez ceux (pi'elle a faits gros;on ne peut voir là que des fantaisies de blasé'. Ce sont, en ell'et, des bizarreries condamnables, et l'argument esl hou.

I. l.iic. Millier, clans ses doux doniièros éditions, ivjelto après Boni U\v lo V. :\H, h lorl à c(> (ju'il siMnhK' : ioiunus raro sloniachus rappelle corruptus iudox, V. '.), ot i)inyui-ui uiliis albunupio, v. 21.

H. se fait alors opposer, v. 39-iO, une objection, qui se rapporte à une partie de ce qu'il vient de dire (v. 33 sq. : laudas, insane, trilibrem Mullum), mais non à l'autre (v. 36 : Proceros odisse lupos). C'est une exclamation de glouton : Porrectum mag-no mag-num spectare catino Vellem. Ici, suivant un usage constaté ailleurs, il se refuse à continuer une discussion si impertinente et il exhale sa colère en imprécations, v. 40-46. Puis il reprend — selon son usage après un éclat — la discussion raisonnée. Quatrième argument, v. 46-52 : La gourmandise n'est qu'une affaire de mode. 11 le prouve par un exemple célèbre et termine par un trait ironique. Appliqué aux us et coutumes des viveurs romains, l'argument paraît fort juste.

Arrivé là H. se retourne contre la parcimonie sordide, v. o3-62. Seulement, tandis qu'il avait attaqué la gourmandise par des raisonnements directs, ici le raisonnement n'existe pas, même sous forme embryonnaire. H. se borne à faire le portrait d'un ladre, qui se prive de tout. C'est au lecteur à tirer la conclusion de ce spectacle repoussant. L'argumentation n'est pas formulée ; mais elle existe à l'état latent.

Après avoir exposé, v. 63-69, la théorie du juste milieu, H. recommande la sobriété, et, pour cela, il se borne à énumérer les avantages qu'elle procure. Il n'y a plus à discuter, mais simplement à constater. Elle donne la santé, v. 71-81, elle laisse la faculté d'améliorer au besoin son ordinaire, v. 82-88, elle constitue des réserves qui permettent de recsA^oir un hôte non attendu, V. 89-93; (au v. 92 sq. H. exprime son sentiment personnel sur la question).

V. 94 sq., il recommence sa polémique contre la gourmandise. Elle mène au déshonneur et à la ruine, v. 94-99. A l'objection (qui ne vise que la seconde partie du raisonnement), V. 99-100 : ce sont là des considérations qui n'atteignent pas une grande fortune, H. répond par deux arguments nouveaux, sans leur donner la forme stricte du raisonnement : il vaut mieux faire de son argent un emploi plus utile, v. 101-105 ; on peut tomber dans l'adversité, et l'homme sobre est mieux préparé à la subir que le viveur, v. 106-111. Ce sont là des vérités de sens commun, qui ont une grande force.

Le discours d'Ofellus, v. 116-136, paraît être un simple exposé de conduite. Mais, logiquement, il a une autre valeur; il sert à prouver, par un exemple, la vérité de la théorie d'H, aux v. 106-111. C'est une argumentation latente, et ici H, nous en avertit lui-même, v. 112 : Quo magis his credas...

134 KTiDi': srn i.i:s saiihhs D'iiORAni-:

Sauf dans rintroduction dialof^uée, v. 1-31, la S. Il, 3 est une S. de raisonnement. Le raisonnement y a une forme spéciale. Il s'agit de démontrer, en se plaçant au point de vue stoïcien, que les sfulti ne sont pas seulement des g-ens vicieux, mais des fous; voici comment on y arrive : on prend, comme termes de comparaison, des fous avérés, des gens reconnus tels par le sens commun, on en rapproche les stulti^ que l'opinion vulgaire considère simplement comme vicieux, et on montre qu ils ne diffèrent en rien des fous avérés; d'où suit l'identification. Toutefois, cette identification, on ne peut l'obtenir qu'à la condition de prendre comme exemples non pas les vicieux ordinaires, mais ceux qui poussent la dépravation jusqu'à ses dernières limites, qui sont véritablement des insensés. C'est bien là la précaution que prend Stertinius, sans nous en avertir, et c'est là le point faible de son argumentation : il choisit des types exceptionnels et sort du courant habituel de la vie. Son avare, très différent de celui d'H. dans la S. I, 1, ne boit que de la piquette, et il a chez lui trois cent mille barriques de vins des premiers crûs, v. H5 sq.; il se laisse entraîner jusqu'à assassiner sa femme et sa mère,v. 431. L'ambition d'Agamemnon le conduit à innnoler sa fille, y. 199 sq. Le viveur des v. 226 sq. ne se borne pas à dépenser son patrimoine pour satisfaire ses fantaisies; il le distribue bêtement à ses fournisseurs. L'amoureux des V. 275 sq. tue sa maîtresse et se tue ensuite. Parmi les dévots, l'un, v. 281 s(j[., demande aux dieux de le préserver de la mort; l'autre, v. 288 sq., fera sûrement périr son propre fils. Ce sont là des excès qui ne sont pas ordinaires, mais ces exagérations étaient commandées par la nature même de la démonstration. En ce qui concerne la forme, cette démonstration étant identique dans tous les cas et devant être répétée à propos de chacun d'eux, il était très difïicile de ne pas tomber dans une grande monotonie. Nous allons voir comment H. a échappé à ce danger.

La démonstration, dans son application à Damasippe, est d'abord présentée par Stertinius dans toute sa rigueur et avec les formes dévelopjjées. Nous avons la définition de la folie, V. il -il), l'énoncé de ce qui doit être démontré, v. 4()-53, la mention de types opposés représentant bien les extrêmes de la folie, mais qui ne st)nt tpie des cas particuliers de l'extravagance commune à tous les humains, v. 53-03, puis enfin la comparaison de Damasippe avec son créancier, v. ()4-7(). Damasippe est traité de fou, parce (pi'il se ruine en achetant de vieilles

statues ; mais le créancier se ruine bien plus sûrement en prêtant à Damasippe de l'argent que celui-ci ne lui rendra jamais ; il est donc encore bien plus fou. La démonstration est faite. Il ne reste qu'à la répéter pour tous les autres cas.

Damasippe-Stertinius commence par l'exemple de Staberius, qui s'est proposé pour l)ut de son existence d'entasser et qui a voulu immortaliser les résultats de son avarice en exig^eant de ses héritiers que le chiffre de sa fortune fût gravé sur son tombeau, V. 84-00. Puis il le met en parallèle avec Aristippe, qui a fait jeter son or dans les déserts de Lil)ve, v. 00-102, et qui, aux 3'eux du sens commun, est évidemment un insensé. Toutefois il s'aperçoit que le raisonnement n'est pas probant. Il faudrait, en effet, qu'il fût admis que, se faire un dieu de l'argent, c'est être aussi fou que de le traiter comme une quantité négligeable. Or c'est justement la question; v. 103 : Nil agit exemplum, litem quod lite resoluit. C'est là un cas assez curieux — déjà signalé chez H. — et qui semble avoir pour but de rapprocher la démonstration écrite de la démonstration improvisée, et de donner l'illusion d'une discussion réelle. Il arrive en effet, dans la conversation, qu'on s'embarque dans un raisonnement, qui, finalement, ne donne pas ce qu'on attendait.

Damasippe reprend donc la chose à un autre point de vue, V. 104-108 : un individu, qui achèterait des outils sans avoir les connaissances techniques nécessaires pour s'en servir, passerait pour un fou. C'est là le type de comparaison, et cette fois il semble topique, v. 107 sq. : delirus et amens Vndique dicatur nierito. Or n'est-ce point là le cas de l'avare, v. 108-110? Toutefois, ici encore, Damasippe se heurte à une difficulté. On est tellement enclin à l'avarice que peu de gens acceptent l'identité avec la folie, v. 120-121. Damasippe en est donc réduit à chercher la preuve directe, telle que la fournit H. luimême, quand il parle en son nom ; cf. S. I, 1, 41 sq. Son argumentation est la suivante : il n'est pas raisonnable d'épargner pour son fils ou pour son affranchi. On ne tombe point dans 1 indigence pour arroser ses choux avec de l'huile passable ou pour se nettoyer la tète avec un peu de pommade. Si nos besoins sont bornés, à quoi bon se parjurer et voler, v. 122-128? Mais ce genre de raisonnement ne donne pas encore à Damasippe ce qu'il attendait ; il prouve l'absurdité, non la folie. Damasippe trouve enfin son terme de comparaison définitif dans l'individu qui lapide les passants ou met à mort ses propres esclaves ; celui-là est bien un fou reconnu, v. 128-130. Or l'avare qui

c'lr;in<'le sa femme et empoisonne sa mère lui est bien identique, V. lî^l-132. La léo;ende qui fait d'Oreste un insensé après le meurtre de sa mère n'est pas exacte ; c'est au moment même du meurtre qu'il était fou ; depuis, sa folie s'est plutôt atténuée, V. 132-141.

Damasippe est arrivé à ses fins, mais assez péniblement. H. a-t-il voulu montrer en lui un néophyte, qui n'est pas encore bien en possession de l'argumentation de Stertinius ? ou bien at-il voulu faire ressortir, par une ironie secrète, les difficultés de cette argumenlation et les obstacles qu'elle rencontre? ou encore la tâche était-elle particulièrement ingrate dans ce cas particulier, à cause des préjugés du vulgaire et parce que l'avarice était un vice essentiellement romain? C'est ce que nous ne saurions dire au juste.

Après Staberius, Damasippe cite im autre exemple, celui d'Opimius, v. 142-1.^7. Logiquement, il devrait lui appliquer la même argumentation ; il la supprime et se borne à raconter l'anecdote. Elle est choisie de façon à ce que nous tirions la conclusion nous-mêmes. Opimius aime mieux se laisser mourir que de payer une potion : sa folie saute aux yeux, et Damasippe peut faire l'économie d'un raisonnement qui serait superflu.

Dans l'anecdote de Servius Oppidius et de ses deux fils, v. 1G8-18G', Damasippe laisse la parole au père de famille; c'est lui qui condamne chez l'un l'avarice, chez l'autre la j)rodigalité, montrant ainsi qu'il y a diverses espèces de vices opposés les uns aux autres, et qui leur défend à tous deux de s'abandonner à l'ambition.

Dans l'épisode d'Agamemnon, v. 187-223, Damasippe n'intervient point, au moins au début. C'est un moyen d'éviter la monotonie. Mais il prête i\u plehcius i\non\me le raisonnement type de Stertinius. Ajax est évidemment un fou. Or qu'a-t-il fait ? Il a mas.sacré un millier de moutons en disant cju'il mettait à mort Ulysse, Ménélas et Agamomnon. Mais Agamemnon a immolé sa propre lîlle. Il est donc plus fou qu'Ajax. Nouvel argument de forme identique-. L'individu, qui traiterait une agnelle comme sa propre fille, la promènerait en litière,

1. Je laisso à S(M-vius Oppidius les v. 182-180, (juo Luc. Miilloi-, dans ses deux di'i-nièpos ôdiliDiis, atlrihuo à llnniasippc-Slorlinius.

i. A |K»rlir du v. 21 i rarf^umcntation prend une couleur nettement romaine: est-ce le plcliciiis du v. 187 s(|. tjui conlinue? Est-ce Damasippe qui reprend la parole? II. ne ]'indi(jue pas et on en est réduit aux conjectures.

l'habillerait, lui donnerait des servantes, des bijoux d'or, un nom de femme, voudrait la marier, serait interdit par le préteur comme n'ayant plus sa raison ; en effet, la folie serait manifeste. Or celui qui sacrifie sa fille comme \nie agnelle est également dépourvu de raison. Ici le raisonnement est formulé dans toute sa rigueur.

Nous passons aux viveurs. Anecdote du viveur anonyme, qui, ayant hérité de mille talents, fait à ses fournisseurs des largesses stupides, V. 226-238. Ce n'est qu'un récit. L'argumentation est laissée à l'état latent, pour mettre de la variété. La conclusion est évidente ; c'est au lecteur à la tirer. Pour le fils d'Ésopus, V. 239-242, le raisonnement n'est point formulé, mais il est indiqué. Le terme de comparaison, c'est l'individu, qui jetterait un million de sesterces dans la rivière ou à l'égout. (On remarquera qu'au V. 99 sq. l'exemple d'Aristippe n'a pas paru suffisant à Damasippe. C'est qu'il s'agissait d'autre chose, de montrer que l'avare n'était pas plus sensé qu'Aristippe ; la folie d'Aristippe ne fait point de doute). Pour les fils d'Arrius, v. 243-246, Damasippe laisse au lecteur à conclure.

Le raisonnement fondamental est reproduit dans tous ses détails pour les amoureux, v. 247-275. Se livrer à des jeux d'enfant, quand on a de la barbe, c'est montrer qu'on est dénué de sens. Or la conduite des amoureux est un tissu d'enfantillages plus ridicules que de bâtir de petites maisons, d'atteler des souris à un chariot, etc. Donc , ils sont fous. En ce qui concerne l'amoureux qui va jusqu'au crime, Damasippe se contente de demander à celui qui l'écoute son avis : il ne saurait faire de doute, V. 273-280.

Quant aux superstitieux, Damasippe se borne à exprimer son opinion sur l'affranchi, qui demande à ne pas mourir, v. 285 sq. : mentem, nisi litigiosus, Exciperet dominus, cum uenderet, et à affirmer qu'il est regardé par Chrysippe comme un fou, v. 286-287. Pour la mère dévote, il la caractérise simplement en son propre nom, v. 293 : délira, et il définit son genre de folie, v. 293 : timoré deorum. 11 serait évidemment fastidieux de reconstituer, à propos de chaque cas, l'argument-type, qui est toujours le même.

A propos d'H., qui déclare qu'il ne se sent pas fou, Damasippe montre, par la comparaison avec Agave lorsqu'elle porte dans ses mains la tête de son fils qu'elle a massacré, v. 303- 304, que les insensés n'ont pas conscience de leur état. H. convenant alors qu'il est stultus et même insanus, Damasippe n'a

138 KTUDI-: SUR LES SATIRES d'uDRACE

plus à discuter avec lui, mais seulement à lui énumérer ses défauts.

Aux V. 314-320 la fable de la grenouille n'est pas racontée pour elle-même. Elle tient la place d'un argument. Damasippe veut prouver qu'il est dangereux pour les petits de rivaliser avec les grands et il donne un exemple, celui de la grenouille qui n'a réussi qu'à se crever. Le raisonnement n'est pas formulé ; c'est au lecteur à le tirer des faits qu'on lui met sous les yeux.

En somme, le raisonnement-type de Damasippe-Stertinius est un raisonnement d'école siii generis, qui ne ressemble pas aux raisonnements habituels d'H., et qu'H. a reproduit un certain nombre de fois, mais qu'il a souvent écourté ou même sous-entendu çà et là pour la variété ; toutefois il domine la pièce tout entière.

La S. 11, 7 débute par une partie de constatations. Dave établit qu'il y a deux catégories de vicieux, ceux qui restent attachés à leur défaut fondamental et ceux qui les pratiquent tous ;i tour de rôle — ce qui est une observation juste. 11 afiirme, sans le prouver (c'était une opinion stoïcienne), que la seconde vaut moins que la première, et il range H. dans la seconde, par suite d'une observation très exacte de son caractère (v. 6-35).

A partir du v. 36 commence le raisonnement, qui a uiie couleur franchement stoïcienne, comme lefait prévoir le V. io. Il s'agit de démontrer que le professeur de morale ne vaut pas mieux, qu'il vaut quelquefois moins que les vicieux avérés, et. pour circonscrire le déliât, que le maître est pire que son esclave, v. 37-45. Dave prend comme point particulier la débauche naturaliste de l'esclave et la débauche raflinée du maître. 11 montre, par des faits, que le maître est plus coupable, v. 47 : Peccat uter nostrum cruce dignius ? Le maître s'avilit davantage, il subit les ravaj^es de la passion, il s'expose à des châtiments graves et mérités, il est incapable de résister à la tentation. V. 46-71. S'il s'alistient de radultère. comme c'est le cas d'il., il le fait par peur du danger — exactement comme l'esclave qui s'abstient de voler, v. 72-74.

On peut aller plus loin, v. 75-94. H. est assujetti à ses passions; il est donc aussi esclave que son propre esclave ; il n'est pas à proprement parler le maître do celui-ci, mais son compagnon d'esclavage ou son suppléant, v. 7î)-80, comme Dave le lui dit spiriluellcment. Ici le raisonutMuent est très anah)gue à celui de Damasippe-Sertinius dans la S. II. 3. Nous retrouvons

la délinition — ici celle de la liberté — , qui ne saurait manquer dans le raisonnement stoïcien, puis la comparaison avec l'exemple tvpique — ici resclave reconnu comme tel par tout le monde — , enfin l'identification du sujet en question avec celui pris pour comparaison. C'est bien la même nature de raisonnement , avec des formes moins accentuées que dans la S. II, 3.

A partir du v. 95 nous revenons à la constatation des défauts d'H., considérés comme aussi g-raves que ceux de son esclaA'e, avec une protestation contre l'injustice des hommes, qui jugent différemment les uns et les autres. V. 9o-101., H., qui s'hypnotise devant un tableau, passe pour un amateur éclairé; Dave, qui s'extasie devant une affiche de gladiateurs, est un paresseux et un propre à rien; or la passion est la même, v. 9G : Qui peccas minus atque eg-o...? V. 102-109, Dave est un vaurien, s'il cède à l'attrait d'un gâteau fumant; H. ne résiste pas aux tentations d'une bonne table. Or Dave reçoit des coups, il est vrai, mais H. attrape la goutte '; donc, point de différence. V, 109- 110, de même, point de différence entre l'esclave qui vend à la brune une strig-ile volée pour acheter du raisin et le maître qui vend ses propriétés ; ici nous revenons à l'argumentation des V. 7o sq., comme le montre le v. 111 : Nil seruile gulae parens habet? (Le maître n'est pas seulement aussi coupable que l'esclave, il est aussi peu libre que lui.) V. 111 sq., abandonnant l'argumentation, Dave insiste alors sur la versatilité d'H. (retour aux constatations des v. 23 sq.), et il se fait mettre à la porte.

Dans la S. Il, I, la discussion d'H. est très simple : v. 24 sq., il se justifie d'écrire des satires par la constatation que chaque homme a sa passion dominante, à laquelle il ne saurait résister; or la sienne est d'imiter Lucilius. V. 47 sq., il se justifie de

1. Le raisonnement est le suivant : On me traite de vaurien (Nil ego...), si je cède à l'attrait d'un gâteau fumant. Es-tu plus héroïque, plus courageux (tibi ingens Virtus...?) en face d'un dîner somptueux? (Conclusion s.-ent. : Nous sommes donc sur pied d'égalité). Dira-t-on que la gourmandise m'est plus funeste qu'à toi? Pourquoi cela ? Certes, mon dos en pâtit; mais tu n'es pas moins puni de rechercher des mets délicats. Tu attrapes des maux d'estomac et la goutte (Conclusion s.-ent. : donc, ici encore, nous sommes sur pied d'égalité). Au v. 104 sq. il faut lire : Obsequium uentris mihi perniciosius est? Cur? Tergo plector enim. Qui tu... etc ? C'est ici un second point que traite Dave; non seulement la gourmandise de son maître est aussi flagrante que la sienne, mais elle a des conséquences analogues; inpunitior est en parallèle avec tergo plector enim.

140 ÉTUDE SUR LES SATIRES d'hORACF.

répondre aux gens qui l'attaquent par la constatation que tout être se défend avec les armes que la nature lui fournit. V. 62 sq,, il écarte la menace de tomber en défaveur auprès des grands par Texemple de Lucilius et de Scipion, celle d'être traduit en justice par l'assurance de la protection d'Octave.

En résumé, la caractéristique du raisonnement dans les S. est la suivante : H. évite la structure rigoureuse de l'argument, qui donnerait à ses S. une apparence dogmatique. Le raisonnement n'a jamais chez lui, lorsqu'il parle en son propre nom, sa forme scolastique complète. Il faut souvent le deviner sous une confidence personnelle, sous une anecdote, etc.. Mais il est de la plus haute importance de le restituer mentalement pour l'intelligence des S. Quant à sa valeur, elle est très inégale. Bien qu'aimant beaucoup la discussion, H. n'est pas un puissant raisonneur, un de ces logiciens impeccables, qui ne disent que des choses justes et justement enchaînées. Il raisonne parfois à côté, et il se contente de paraître, sur le moment, n'avoir pas tort. Il est fin, ingénieux ; il ne se préoccupe point de construire des démonstrations définitives et qui résistent à toute attaque. Il n'approfondit pas volontiers; il se borne k jeter des idées, toujours intéressantes et qui piquent la curiosité, mais qui, parfois, à~^la réfiexion, sont contestables et auxquelles on voudrait des assises plus solides.

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