CHAPITRE CINQUIÈME Procédés d'exposition dans les Satires
Il y en a trois qui sont particulièrement caractéristiques : l'emploi de l'interlocuteur fictif, l'habitude de donner dans d'autres circonstances la parole en style direct aux personnages, l'introduction fréquente d'anecdotes. Les deux premiers procédés donnent aux S. une couleur dramatique. Sans avoir jamais été poète dramatique (S. I, 10, 38 sq,), H. a toujours eu du g-oût pour la forme scénique, témoin le morceau mimé de la S. I, 1, 15 sq., ses emprunts à Térence, S. I, 2, 20 sq. et II, 3, 259 sq., les personnages de théâtre qu'il évoque, S. II, 3, 60 sq., 226 sq., et qui montrent combien il était familier avec le répertoire, des pièces comme les S. I, 9 et II, 8, qui sont de petites comédies, enfin le fait qu'il s'est acheminé vers la forme dialoguéeet qu'il l'a donnée k six satires sur huit dans le 1. II. On s'explique donc bien que, dans ses S., il ne se contente pas toujours d'un simple exposé, mais qu'il aime k interpeller un adversaire, klui répondre, ailleurs k mettre dans la bouche de ses personnages l'expression directe de leurs idées. En même temps, le premier des deux pro-
1. Oertner, Hor. Bemerk. ûber sich selbst... (Progr. de Gross-Strelitz p. 1883), p. 6, après avoir fait observer que les S. du second livre sont dialoguées, ajoute : « Aber auch manche der iibrigen schildernden Gedichte des ersten Bûches gehen oft plôtzlich in die Gesprachsform ïiber, da der Dichter den, welchen er tadeln oder bessern will, sich gegenùber denkt und se zur Fiktion eines Zwiegesprachs kommt statt bei der schildernden Darstellungsweise zu bleiben. Zwar ist es bei den Lateinern iiblich, in didaktischen Gedichten die Belehrung in der zweiten Person singularis durchweg zu geben, wie in Vergils Georgica, Ovids Ars amandi, aber zum Unterschiede von diesen einfôrmig belehrenden Poesieen tritt in der Horazichen Satire der Dichter selbst noch mit seiner eignen Ansicht in der ersten Person singularis hervor».
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cédés en question lui permet de hausser le ton et de donner à certains passages de ses S. un tour oratoire. Quant au troisième, il accentue au contraire le côté narratif. H. excellait dans le récit, témoin la S. I, 3 ; il a pris pour sujets de quelques S. (I, 7 et (S) de simples anecdotes. Comme il raconte l'anecdote avec beaucoup d'a^n^ément. il est naturel qu'il en ait introduit un certain nombre dans ses S.
Le procédé de Tinterlocuteur fictif consiste à susciter un adversaire, auquel H. cède pour im moment la parole et avec qui il eni^af^e une discussion Nous avons à examiner quelle est l'importance et la fréquence du procédé, quelle place il occupe dans les dilîérentes S. et comment il se répartit entre elles, jusqu'à quel point H. développe le rôle de son interlocuteur, dans quelles limites il consent à le laisser parler à son tour et de quelle manière, enfin quel est cet interlocuteur, un personnage bien déterminé . ayant un caractère propre , ou un être imaginaire exclusivement destiné à donner la réplique et qui se transforme suivant les circonstances et les besoins de la discussion, telle que la conduit H.
S. I, 2, 37 sq., il faut d'abord signaler un procédé ditïérent de celui que nous étudions, mais qui concourt à donner à la pièce une allure oratoire, c'est celui de l'auditoire tictif : Audirest operae pretium... Parcesmots, la S. prend le caractère dune exposition orale devant des auditeurs réunis. Ce procédé paraîtrait devoir exclure celui de l'interlocuteur tictif ; lorsqu'on parle devant un public qui écoute, c'est à lui qu'on s'adresse; on na pas le droit de l'abandonner pour lui substituer un individu vers lequel on se tourne. Cette invraisemblance n'embarrasse pas H., bien qu'ici il n'engage pas le dialogue proprement dit comme ailleurs.
V. 38 s((., il ne s'agit pas ici précisément d'un interlocuteur fictif, mais d'un ])ersonnage nommé, Marsaeus, qui vient de taire une |)rofossi()n de foi, v. 57 ' : >< Nil fuerit mi » inquit *< cun^uxori-
1. Lo V. 57 doit ètio mis dans la houclie de Marsaeus; si on suppose ([u il est prononcé par Sallusle, simplement rapproché de Marsaeus v. 5o-56, il
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bus umquam alienis. » H. le prend vigoureusement à partie, mais dans une apostrophe très courte, v. 58-63, et sans entamer à proprement parler avec lui de discussion, puisqu'il ne lui permet pas la réplique.
Au Y. 73 sq., c'est bien à un personna<i^e imaginaire qu'il a à faire K personnage qu'il n'invente que pour le convaincre de la vérité de ses théories. Il ne lui imprime point de caractère particulier, c'est le moechus représenté par un individu quelconque et destiné à recevoir des objurgations sévères. Après lui avoir donné le conseil de ne point poursuivre les matrones, v. 77 sq., H. l'engage à 'ne pas être aveugle sur les défauts physiques de celle qu'il aime, v. 90 sq., et reproduit en style direct une de ses exclamations naïves, v. 92 : « 0 crus ! o bracchia ! », dont il lui montre la niaiserie. Puis il lui décrit les difficultés qu'il y a à apprécier les charmes véritables d'une matrone, à en approcher même, tandis qu'on voit à plein la courtisane, et le danger qu'il y a d'être pris pour dupe. Ici, v. 103 sq., après une vigoureuse interrogation d'H., une objection de l'interlocuteur présentée en style direct, mais sous une forme spéciale. H. nous la transmet, en parlant de lui à la troisième personne, v. 107 : Cantat et adponit... 11 semble que l'objection, perceptible pour H,, ne le soit pas pour l'auditoire et que l'interlocuteur reste à la cantonade. H. nous donne la sensation d'un dialogue, mais dans lequel il ferait la demande et la réponse. A partir du v. 109 il se tourne du reste vers son adversaire pour lui adresser une violente philippique, à la suite de laquelle ce dernier disparaît^ car on ne saurait supposer qu'il assiste en personnage muet aux confidences d'H. à partir du v. 119.
En somme, dans cette pièce, tout en invectivant très Advement l'interlocuteur fictif, H. n'en fait pas un personnage vivant prenant à la conservation une part bien active. Nous ne l'entendons directement qu'une fois, v. 92, et par une simple exclamation ; une autre fois H. sert d'intermédiaire entre lui et nous, v. lOo sq.; aux v. 74-79 et 94-118 il est bien nettement caractérisé comme un moechus^ dont H. condamne les théories et les pra-
fait tautologie avec le v. 54. En outre au v. aS miDiis rappelle expressément inimae du v. 56. C'est donc bien à Marsaeus que s'adresse H., v. 58 sq. Bien entendu il atteint Salluste par-dessus lui.
l.Cene peut être le Villius du v. 64, personnage du temps de Sylla, disparu à l'époque d'H., puisqu'H. lui dit v. 78: Desine malronas sectarier; c'est l'adultère-type. Villius est interpellé par son animus au v. 69 sq., et c'est l'adultère-type qu'H. interpelle à son tour au v. 73 sq.
tiques scandaleuses. Aux v. 90-93 c'est également l'amoureux d'une grande dame, qui se passionne pour ses qualités et s'aveugle sur ses défauts.
La S. 1, 3 s'annonce comme une exposition orale, non par le mot « dédisses » (v. la), cjui exprime l'indéterminé on, mais par la possibilité d'une interruption indiquée v. 19 : Nunc aliquis dicat mihi... A partir du v. 25 jusqu'au v. 37 H. suscite un interlocuteur fictif et argumente contre lui d'une façon pressante. Toutefois il ne lui donne pas la parole et le réduit au rôle de personnage muet. Il est peu déterminé, assez pourtant pour que nous reconnaissions en kii le représentant-type du défaut qu'H. poursuit, c'est-à-dire l'homme indulgent pour lui-même, sévère pour ses amis. Si H. voulait continuer la fiction du début, c'est luimême qu'il devait prendre à partie, puisqu'il a commencé par se donner comme exemple du défaut en question; il préfère recourir au procédé usuel de l'interlocuteur fictif.
Aux V. 55-5() il adopte pour sa polémique une autre forme : c'est l'ensemble des vicieux dans lesquels il se comprend, V. 5o : nos, qu'il met en scène et dont il condamne la malignité, V. 57-66 (Procédé préparé par la 1'" personne du pluriel, « praeuertamur », v. 38, « nos debemus », v. 43). Cela ne l'empêche pas aux V. 83-89 de revenir à l'interlocuteur individuel des V. 25-37; c'est bien le même personnage, l'ami trop sévère; puis, v. 90-95, H. continue la conversation avec lui-même. En somme, il quitte son interlocuteur, puis il le reprend à sa fantaisie.
Dans la démonstration épicurienne que l'utile est la source du juste, il s'adresse de nouveau à un adversaire : fateare...,uelis, v. 111-112. 11 semble que ce doive être un stoïcien ; mais tout le passage est emprunté à Lucrèce ; la formule elle-même « fateare necessest » est une formule de Lucrèce, si bien qu'il s'agit sans doute du personnage indéterminé, qui apparaît si souvent dans l'exposition de Lucrèce et ([ui est le simple laïc à convertir. A partir du v. 120, l'interlocuteur se précise; c'est bien un Stoïcien imbu des paratloxcs (ki la secte. 11 se détermine encore davantage V. 133 sq. Nous voyons que nous avons à faire à un de ces philosophes de la rue portant longue barbe et bâton et qui étaient la risée des gamins. Le personnage devient donc plus net à nos yeux, à mesuie que la discussion se prolonge. H. rapporte une de ses objections, V. 12()-133, mais il ne la lui met pas directement dans la bouche ; il h» recueille et nous la communique (v. 126. in(iuil r^ il me répond ; ilans le dialogue véritablement drama-
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tique <( inquit » serait naturellement supprimé). C'est le procédé déjà constaté S. I, 2, 105 sq.
En réalité H. suscite dans cette pièce deux interlocuteurs différents, d'abord l'ami trop sévère, puis le stoïcien convaincu de l'ég-alité des fautes et de la royauté du sage. Entre les deux se glisse un instant le catéchumène de Lucrèce, qui ne fait qu'une courte apparition.
S. I, 4, 25, après avoir exprimé son jugement sur Lucilius et caractérisé sa propre manière d'écrire, H. suscite un anon3'me : quemuis média erue ' turba. Cet anonyme est le premier venu, mais c'est en même temps un des individus qui composent la foule corrompue, un de ces gens qui en veulent à H. justement à cause de leurs vices; passant du singulier au pluriel [que/nuis v. 25, omnes hi, v. 33), il leur fait formuler leurs griefs et il déclare qu'il va leur répondre, v. 38; mais l'individu qu'il interpelle au v. 38 : Agedum, pauca accipe contra, est-il le juge impartial auquel il s'est adressé v. 25 « erue » et devant lequel il voudrait plaider sa cause ou bien est-ce justement le « quemuis » du v. 25, c'est-à-dire l'anonyme représentant la collectivité de ses ennemis et avec lequel il va discuter ne pouvant discuter avec tous ? La question est embarrassante ; en effet, si « pauca accipe contra » s'adresse au juge impartial, on peut admettre à la rigueur que c'est avec lui qu'H. converse dans la digression des v. 39-62 ; mais « tibi » du v. 64 désigne sûrement le vicieux ennemi d'H. ; il y aurait là un changement de personnage tellement brusque et inexpliqué qu'il paraît impossible. Le mieux est donc d'admettre que, si, au v. 25 « erue », H, s'adresse à l'observateur impartial, à partir du v. 38 l'interlocuteur fictif est le mandataire de toutes les catégories de vicieux qu'H. se propose de fustiger dans ses S. 11 discute d'abord avec lui (en contestant l'exactitude du mot « poetas » employé au V. 33) la question de savoir si la S., accessoirement la comédie, est un genre poétique. jAu v. 48-52 il lui prête la parole pour faire une objection et cette objection il la réfute. Puis au v. 64 sq. il aborde la question véritablement brûlante, à savoir si on a raison de lui en vouloir d'écrire des S. Ici l'interlocuteur fictif est
1. Bien que, d'après 0. Relier, Epilegom., ad h. 1.," erue «soit moins autorisé que « elige » (lesBland. ont w eripe »), c'est la leçon que j'adopte. Il ne s'agit pas de faire un choix, mais de prendre quelqu'un au hasard, de le tirer de la foule. Le terme familier et énergique convient ici.