CHAPITRE SEPTIÈME
L'emploi des noms propres dans les Satires.
Je ne m'occupe ici que des noms propres employés dans une intention satirique ; il faut commencer par distinguer à ce point de vue les ïambes et les S. Parmi les ïambes, il y a des pièces de nature très différente ; nous n'avons affaire qu'à celles qui sont réellement satiriques, et, ce qui est remarquable, c'est que les noms propres y sont rares. L'Épod. 2 est conclue d'une façon épigrammatique, et, v. 67, elle contient un trait contre l'usurier Alfîus, simplement mentionné comme un homme qui ne s'eng^oue un instant de la nature, que pour revenir bien vite aux choses pratiques. Dans l'Epod. o Canidia est violemment prise à partie, sans qu'H. s'adresse directement à elle, et, accessoirement, Sag-ana v. 2o, Veia v. 29, Folia d'Ariminum v. 42. Dans l'Epod. 17 il apostrophe directement Canidia, en apparence pour guérir la blessure, en réalité pour la raAdver. Enfin 1 Epod. 10 renferme d'énergiques malédictions contre Maevius au moment d'un embarquement. Ce sont là les seuls cas où H. se permette l'usage des noms propres avec une intention satirique, en }• ajoutant toutefois le coup indirect que reçoit Varus,Epod. 5, 73, par la bouche de Canidia. Le plus souvent, et c'est justement lorsque l'injure est de la dernière violence, H. ne nomme passes victimes. Epod. 4, il invective avec la plus grande énergie un ancien esclaA e, qui avait eu maille à partir avec la justice, qui s'était enrichi, avait usurpé le rang de chevalier, et trouvé moyen d'obtenir le grade de tribun légionnaire dans l'armée levée contre Sext. Pompée. Epod. (), il défie une espèce d'insulteur, qui ne s'atfaquait qu'à des gens inoffensifs et qu'il menace de traiter comme il
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le mérite. Epod. 8, il injurie une vieille femme noble, riche, débauchée, qui se piquait de philosophie; Epod. 12, peut-être la même personne, qui comblait H. de cadeaux, et dont celui-ci était l'amant fort dég-oûté. Si l'on considère les victimes nommées, il semble que c'étaient de petites gens, qui ne pouvaient pas faire grand tort à H. Canidia et ses acolytes étaient des sorcières et passaient pour des empoisonneuses ; Maevius était un mauvais poète; quanta Allius, c'était un usurier connu, et d'ailleurs l'épigramme très légère, que lui lance H., ne pouvait que le faire sourire. En ce qui concerne les victimes anonymes, le procédé d'H. peut s'expliquer de diverses façons. On a supposé que les pièces, où H. les maltraite, ne sont que de simples imitations littéraires de pièces correspondantes d'Archiloque, et qu'en réalité l'injure ne s'adressait à personne '. Mais l'hypothèse est peu vraisemblable. L'anonyme de l'Epod. 4 est un tribun légionnaire, qu'H. nous met sous les yeux, qu'on rencontrait sur la voie Sacrée, sur la voie Appia, dont on connaissait les propriétés à Falerne. Il y avait beaucoup de ces aventuriers à Rome, et, dans les guerres civiles, on ne regarde pas de près aux in.struments dont on se sert. La provocation de l'Epod. 6 n'aurait pas grand sel, si elle était en l'air. Les vieilles débauchées n'étaient pas rares dans le monde interlope; celle de l'Epod. 8 est caractérisée d'une façon très nette par son physique, par sa famille, par son luxe, par ses prétentions philosophiques. II. est en rapport direct avec elle. Il l'est encore davantage, s'il est possible, avec celle de l'Epod. 12, et l'aventure n'est pas assez honorable pour qu'on puisse penser qu'il l'invente à plaisir. Il est donc beaucoup plus vraisemblable que tous ces anonymes sont des personnages réels, qu'ils étaient facilement reconnaissablés au lecteur, et que chacun à Rome murmurait leur nom tout bas. Si H. ne l'a pas dit tout haut, ce doit être uniquement parce qu'il savait qu'il y avait contre la ditfamation des lois, qui dormaient, mais qu'on pouvait réveiller, S. II, 1, 82 sq. : Si mala condiderit in quem quis carmina, ius est ludiciumque. Or les ïambes tombaient justement sous le coup de ces lois ; il ne s'agissait point là d'enseignement moral, mais d'invectives virulentes lancées par H. contre des gens qui lui déplaisaient. L'anonymat n'était donc qu'une mesure de prudence; c'est sans doute également par prudence que, suivant le renseignement donné par les scholiastes, et dont nous n'avons pas lieu de
1. C'est r()|iiinon do 1. I. ll;irtin;nui. Hy). (•(7.,p. 16 sq.
suspecter la véracité, le nom de Gratidia a été défiguré en celui de Canidia.
Quelles sont les raisons qui ont décidé H. à introduire des noms propres dans ses S.? La première et la principale, c'est sans doute l'habitude de son esprit de voir les choses par le côté particulier et concret. S. I, 1, 08, bien qu'il s'ag-isse d'un torrent quelconque, qui n'a nul besoin d'être déterminé, c'est le nom de l'Aufidus qui vient naturellement sous sa plume. Dans les S. il emploie les noms propres, non pas seulement dans un but satirique, mais également pour personnifier une qualité. S. I, 2, 126, Ilia et Eg-eria désignent pour lui, dans une circonstance assez scabreuse, l'idéal de la femme. S. I (i 20 im homme nouveau digne de la faveur du peuple, c'est un Decius; 20 sq., un censeur austère un Appius; 41 sq., un grand personnage un Paullus ou un Messalla. S. 1, 10, 28 sq., un grand orateur, c'est un Pedius Publicola ou un Corvinus. S. II, 3, 161, un excellent médecin, c'est un Craterus. S. II, 4, 3, voulant parler des plus grands philosophes, il cite Pythagore, Socrate, Platon. Étant donnée cette habitude de tout ramener au concret, il est naturel que les vices se précisent chez lui par des noms propres. Les victimes d'H. ne furent pas sans protester; de là des polémiques, qui l'obligèrent à justifier son procédé. Il l'a fait de diverses façons, et la multiplicité des raisons qu'il donne montre qu'aucune n'était tout à lait satisfaisante. S. I, 4, lOo sq., il se retranche derrière l'exemple de son père, qui, pour le mettre en garde contre un vice, appelait son attention, lorsqu'il était jeune, sur un personnage qui en était atteint, et lui montrait les inconvénients palpables qui en résultaient pour l'intéressé ; c'était une sorte de morale en actions à rebours. Mais si le procédé est à sa place dans des conversations intimes entre un père et un fils, destinées à la formation morale d'une àme jeune et inexpérimentée, s'il peut servir même à l'homme fait dans ses méditations intérieures, il change d'aspect lorsqu'il est appliqué dans des S., qui eurent une publication restreinte d'abord, mais ensuite complète. Aussi, tout en insistant sur l'utilité morale de l'emploi des noms propres, H. convient-il qu'il a voulu rire : risi (S, I, 4, 91]. Il ne s'agit plus, comme dans les ïambes, d'invectives sûrement blessantes, mais de plaisanteries inolfensives suivant lui. Il se défend seulement d'y avoir appoi-té une méchanceté hypocrite (S. L 4, 78 sq.), ce qu'on peut lui accorder, et d'avoir attaqué ses amis (S. I, 4, 35), reproche formulé sans doute par les débauchés de la S. I, 2 et par les poètes du groupe des TigcUius, avec lesquels H.
n'a probablement jamais été lié d'affection, mais qu'il a coudoyés et qui, pendant un certain temps, ont pu le considérer comme un des leurs. Ceci ne suffisant pas sans doute, même à ses yeux, il se retranche derrière les privautés qu'on accorde aux scurrae (S. I, 4, 8() s({.), et se réclame des libertés de l'ancienne Comédie atlique (S. I, i, \ sq.). Il déclare enfin qu'il ne s'en prend qu'à des coquins (S. 1, 4, 25 sq. et 05 sq.), contre lesquels les protestations des honnêtes gens sont une œuvre de salubrité publique. La différence dans l'emploi des noms propres entre les ïambes et les S. est donc que, dans les S., H. ne se propose plus uniquement de satisfaire ses colères personnelles, mais qu'il accomplit une besogne morale, qu'il quitte le ton de l'invective pour prendre celui de la plaisanterie.
La justification lui paraissait tellement nécessaire qu'il y est revenu, et que, dans la S. 11, 1, il introduit des arguments nouveaux; V. 02 sq., il s'autorise de Lucilius, comme il s'est abrité précédemment derrière les poètes comiques grecs, — argument qui ne valait pas pour Rome, — et il est bien certain que l'usage de désigner les vicieux par leur nom lui vient bien moins de son père que de Lucilius ; c'est Lucilius qu'il a voulu imiter dans ses S., bien que, comme nous le verrons plus loin, il n'ait reproduit du vieux poète, au point de vue qui nous occupe, qu'une image assez affaiblie. 11 a voulu faire de la satire et il le dit franchement à une époque où il se sent assez fort et assez soutenu pour l'avouer. 11 semble insinuer en outre qu'il n'a pas été l'agresseur, v. 41 sq., qu'il s'est servi pour se défendre des armes que lui fournissait sa nature. Mais il n'ose pas le dire trop haut, parce que cette assertion n'était pas d'accord avec la réalité des faits, et qu'au demeurant c'est bien H. qui avait attaqué sans provocation (cf. p. 38).
A propos de la nature des noms propres insérés par H. dans ses S. comme types de vices, la question qui se pose est de savoir si nous avons affaire à des noms fictifs ou à des noms réels. Si ce sont des noms fictifs, ils ont pu être forgés ou empruntés. S'ils ont été forgés, ils ont pu l'être de deux fayons ; de là deux hypothèses qui ont été proposées. H. aurait suivi le procédé connu des élégiaquos latins, en ce qui concerne la personne célébrée dans leurs vers, c'est-à-dire qu'au nom réel il aurait substitué un nom inventé, tl'une même valeur métrique, auquel les lecteurs avertis pouvaient sul>stituer mentalement le nom véritable. Dans ce cas il y aurait eu pour les S. des clefs, dont la connaissance les aurait rendues plus piquantes pour
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les initiés, sans que les victimes pussent exercer leur droit de plainte. Nous savons que, dans les ïambes, H. a agi ainsi pour Canidia = Gratidia. Mais ce renseignement unique, nous ne pouvons le transporter de notre propre autorité aux S., d'abord parce que ce serait un acte arbitraire, et ensuite parce que l'emploi des noms propres, comme nous venons de le voir, n'est pas régi dans les S. par les mêmes lois que dans les ïambes.
On a supposé d'autre part qu'il, a fabriqué des noms parlants, dont la signification était donnée par l'étymologie, et qui étaient Texpression même du vice mis en scène ' : Opimius (opimus) serait le richard, Cupiennius (cupere) l'homme passionné, Nouius (nouus) l'homme nouveau, Cicuta (cicuta) l'usurier qui tue comme le poison, Mulvius (miluus) le parasite qui s'abat sur ses victimes comme un oiseau de proie, Cicirrus (onomatopée imitant le cri du coq) le braillard, Albucius (albus) le fiancé aux cheveux blancs, Albius (albus) le visage pâle etc.. Mais, pour les noms mêmes qui se prêtent à ce jeu étymologique, si le sens convient parfois très bien à la situation, il est d'autres cas où l'application ne donne rien de bien sastifaisant; en outre le renvoi à l'étymologie n'est possible que dans un nombre de cas restreint ; enfin la plupart des noms propres employés par H. appartiennent réellement à des familles romaines connues et se retrouvent soit chez d'autres écrivains, soit dans les inscriptions. La dérivation étymologique n'aurait donc pas atteint son but, et la malignité pouvait toujours faire ressortir l'allusion désobligeante à des individus en chair et en os.
Luc. Millier a émis l'opinion que la majeure partie des noms propres insérés par H. dans ses S. proviennent de Lucilius'. Mais cette théorie ne concorde pas avec la réalité des faits. Si on laisse de côté Lupus et Metellus cités par H. comme des victimes de Lucilius, S. Il, 1, 67 sq., et qui n'ont rien à voir avec ses propres personnages, et Gallonius qu'il donne textuellement comme un représentant du temps passé, S. II, 1, 40 sq., il ne reste que Pacideianus, Maenius et Nomentanus ^. Pacideianus,
1. S. Obbarius, Ueher einen hesondern gebrauch der eigennamen bei Iloraz, Philologus, t. VII, 1852, p. 484-494. Il a été réfuté par S. JalTe, De personis Horadanis capita tria (Diss. inaug. de Halle, 1885), p. 12 sij.
2. C. Lucili S'a/, reliq., p. 167: «■ nec abhorret a vero maiorem partem personarum, quas solet ponere in exemplis Horatius, assumptam ex Lucilio ».
3. L'attribution du viveur Pantolabus à Lucilius ne repose que sur une scholie évidemment fautive du Ps. Acr., ad S. II, 1, 22, de laquelle C. Fr. Hermann a fait disparaître avec raison le renvoi à Lucilius.
288 ÉTUDE SUR LKS SATIRES d'hORACK
S. II, 7, 97. est un nom de gladiateur célèbre, qui a pu être rejn-is après sa mort par d'autres artistes : H. ne l'emploie pas du reste dans une intention satirique. Maenius est cité comme un dissipateur dans l'Épîtr. I, 1o, 26 sq., mais c'est par conjecture qu'il a été introduit en qualité de viveur typique dans la S. I, i, 101 ; les manuscrits- et les scholiastes ont Naeuius '. S. I, 3, 21 et 23, il représente un médisant et non un prodif^ue. 11 ne lig^ure qu'une fois dans les frag-ments de Lucilius 2, et Luc. Millier reconnaît que Porphyrion a dû faire une confusion et qu'il s'agit là non pas d'un prodigue, mais de G. Maenius, le consul de l'an de Rome 416. Quant à Nomentanus, c'est chez H. le type du dissipateur; mais c'est un personnage vivant, puisqu'il fait les honneurs du repas de Nasidienus; chez Lucilius nous le trouvons deux fois II, ly et v. Dans le premier passa«-e le nom a été rétabli par une conjecture de Scaliger; dans aucun des deux le texte de Lucilius n'indique nettement qu'il s'agisse d'un parasite comme le Nomentanus d'H. Le théorie de Luc. Millier ne repose donc que sur des bases très faibles ^.
Contre les trois systèmes, que je viens d'exposer, on peut faire valoir une raison décisive : la S. I, 4 nous apprend que la S. I, 2, à laquelle il est fait une allusion directe, "v. 92, avait causé du scandale, et que les individus nommés avaient protesté; or ces protestations ne se comprennent que si les noms propres choisis par H. étaient bien ceux de personnes déterminées ; s'il se fût agi de noms en l'air, personne ne se serait senti directement touché ; les intéressés eussent feint sans doute de ne pas se reconnaître et il n'y aurait pas eu un /o//c des victimes atteintes et des gens qui craignaient pour eux dans l'avenir un sort pareil. En outre, dans la S. II, 1, H. revendique hautement pour son usage personnel la liberté dont Lucilius n'a pas craint de se servir, c'està-dire celle d'introduire en toutes lettres dans ses S. les individus corrompus, qui lui paraissaient mériter d'être stigmatisés comme exemples typiques de certains vices. II pratique "pour son propre compte dans cette pièce la liberté qu'il réclame et il sait (jue,