Kicsslinir -, ad h. I
comme définitive celle quil avait développée jadis dans la S. I, 3 ; le troisième, c'est la question du souverain bien, commune à toutes les philosophies. Dans l'ensemble H. fait preuve d'une lil^erté d'esprit qu'il n'avait peut-être pas au même deiçré à l'époque du i"'" livre des S. , oîi il était plus enclin à se contenter des solutions épicuriennes, considérées comme incontestables. Ensuite nous voyons que la philosophie est pour H . une préoccupation capitale ; c'est l'objet préféré de ses entretiens avec ses amis, par suite de ses inclinations personnelles ; ce qu'il en sème çà et là dans ses S. n'y figure pas à titre d'ornement rapporté, destiné à leur donner plus d'attrait ou de poids ; il y faut voir le prolongement de ses méditations intimes, indépendantes de ses visées d écrivain. Enfin les questions qu'il mentionne ici sont plus élevées et plus abstraites que celles qu'il aborde ordinairement dans ses S. Il ne faudrait donc pas juger sa pensée philosophique uniquement sur l'expression qu'il lui donne dans ses écrits ; il y avait en lui tout un fonds de réflexion et de doctrine, dont il ne manifeste, suivant les occasions, que ce qui Ivu paraît le plus saillant, le plus approprié aux sujets qu'il traite. Nous n'avons que des vues fragmentaires, qui se complétaient pour lui dans le secret de son intelligence active.
Dans la S. II, 7 H. traite d'un nouveau paradoxe stoïcien : i-'. y.cvc; 0 joobç ÈAeuOspôç. J'ai déjà signalé sa persistance à aborder la doctrine par les paradoxes. Comme précédemment, le support du paradoxe est ici un pauvre hère, l'esclave Dave, bien au-dessous, par sa condition même, de Damasippe;il ne tient ses connaissances que du portier de Grispinus, celui-ci des bribes de l'enseignement de son maître, et Grispinus lui-même n'avait sans doute point la prétention d'être un philosophe original (cf. S. I, 3, 138 sq.). Dave n'est donc stoïcien c[ue par ricochet, et par un ricochet assez lointain : H. n'a pas à se gêner avec lui. Mais l'indignité du personnage n'entraîne pas celle de la doctrine ; sans doute il y a dans le développement bien des exagérations et des violences; mais on ne saurait croire qu'il, na pas aperçu tout ce qu'il y avait de gi-andeur dans la définition du sage stoïcien, supérieur aux brutalités du sort et affirmant malgré tout sa sublime indépendance, dans cette théorie que l'homme esclave de ses passions est moins libre que l'esclave véritable, jouet des caprices de son maître ; il y a là une beauté morale qui transparaît à travers l'ironie d'H., et c'est .sans doute pour la manifester qu'il a composé la pièce. Ce qui est certain, c'est qu'il témoigne, comme dans la S, II, 3, d'une connaissance approfon-
,'JiO ÉTUDE SUR LES SATIRES DIIOUACE
die du stoïcisme. Dave ne découvre pas son jeu d'emblée, et l'on pourrait croire que les observations du début — haec tam putida, dit H. V. 21 — ne sont que des banalités d'expérience; il n'en est rien et c'est dès le début que son exposition est imprégnée de stoïcisme : v. 5 sq., Pars hominum uitiis gaudet constanter..., d'après les stoïciens les hommes sont mauvais à peu d'exceptions près ; ils ne se distinguent que parce que les uns s'attachent invinciblement à un vice — ce sont les meilleurs — , tandis que les autres flottent entre tous sans préférence (Kiessl. 2, ad h. /.); V. 27 sq., Nequiquam caeno cupiens euellere plantam, c'était une expression de l'école (Kiessl. -, ad li. /,); v. 42, me stultior ipso, c'est le terme philosophique par lequel les stoïciens désignent le non-philosophe ; v. 43, Quingentis empto dragmis. H., quand il achetait des esclaves à Rome, ne les payait sûrement pas en drachmes, et le mot indique qu'il a ici sous les yeux lui passage d'auteur grec, qu'il traduit; v. 70, 0, totiens seruus, l'image est usuelle chez les stoïciens ' ; v. 72, « Non sum moechus » ais, c'était une idée stoïcienne que celui qui s'abstient du mal , mais qui en nourrit en lui le désir, y tombera quand l'occasion se présentera - ; v. 86 sq., l'image de la boule, pour caractériser le fait que le sage ne donne aucune prise sur lui aux choses extérieures, est familière aux stoïciens-^; v. 89 sq., l'exemple de la perte de la liberté par l'acceptation de la domination d'une femme se trouve déjà dans Gicéron ^. 11 était donc courant dans l'école, et sans doute il s'appuyait sur une de ces scènes de comédie que les stoïciens aimaient à citer; v. 95 sq., la condamnation du plaisir esthétique par les stoïciens nous est également attestée par Gicéron ', dans des termes qui nous montrent qu H. n'invente rien, mais qu'il suit sa source. Elle nous étonne comme une exagération bizarre; elle s'explique dans la l)ouche des stoïciens romains, parce que les œuvres d'art, qui ornaient les maisons et les villas des grands seigneurs, avaient été en grande partie volées aux Grecs, et que beaucoup de leurs possesseurs actuels, qui fei-
1. Cf. EpicL, IV, 1, 7, cilé par Kiessl. -, <((/ /(./. : tûv Tpt; ~$npau.=v(>)v ojo;v Siaçépei? Tcpôç tÔ [i.7) xat aùiôç 8oùXoç etvai.
2. Kiessl. 2, ml h. /., cite Kleanthèsdans Stob., Anth., 6, 19 : ooti; inOuawv OLviyî-' a.\nypo\j 7:pâY[j.aTo;, o-jto; Ttoir^asi tout' Èàv xatpôv Xâër,.
:i. Cf. Marc-Aurèle, Vlll, 41, cité par Kiessl. '-, ,)(//). /. 4. l'unuL, î>, 30, cilé par Kiessl. -, ,i(} h. I. !). PnrinL, .">, 37, eilé par Kiessl. -, ;nl h. l.
LA PHILOSOPHIE DANS LES SATIUES 3 il
gnaient de se pâmer devant elles, n'y entendaient rien, et n'agissaient que par mode. — Ici, plus que partout ailleurs, on voit par quelle étude approfondie H. s'était approprié les traits ordinaires de l'argumentation stoïcienne.
Nous venons de voir dans quelles proportions H. a introduit la philosophie dans ses S., et quelle philosophie '.En ce qui concerne la forme, R. Heinze '^ a soutenu qu H. avait pris pour modèle les diatribes de Bion 3. Les rapprochements qu'il a institués entre Bion et les S. d'H.. ceux qu'on trouve chez 0. Hense ^ ne laissent pas de doute sur l'existence de rapports entre les deux genres. Toute la question est de savoir si H. a utilisé directement Bion, ou s il n'a eu sous les yeux que les dissertations populaires des philosophes postérieurs qui se rattachaient à la manière de Bion. Or aucun des rapprochements signalés ne me paraît démontrer l'existence de relations directes entre H. et Bion. Il y a eu des intermédiaires, et c'est de ces intermédiaires qu'H. s'est servi.
L'origine de la discussion, ce sont les vers o9 sq. de
1. W. Gemoll, Die Realien..., H. 3, p. 106, conclut ainsi son étude sur la philosophie d'H. : « Kurz, wer die eigenartige Stellung der miltleren Stoa zwisclien dem alteren Stoïcismus und dem Epikurâismus erkannthat, wird nicht anstehen, ihr Horaz zuzuweisen ». Il a le tort de ne pas suivre la méthode chronologique.
2. Dans la diss. inaug. citée plus haut. Cf. R. Heinze, Arislon von Chios bei Plutarch und Horaz, Rhein. Mus., t. 45, 1890, p. 497-.j23, Otto Hense, Ariston hei Plutarch, Rhein. ]\Ius., t. 45, 1890, p. 541-5.54, Frid. Marx, Interpret. hexas, dans Tlnd. lect. de Rostock, 1889-90, p. 10, V.
3. P. Wendland und O. Kern, Beitrage zur Geschichte der griecliischen Philosophie und Religion, Berlin, G. Reimer, 1895, p. 3 sq. : « Ein ausserst lebendiger, oft durch Anrede der Hôrer oder durch Einfiihrung fingirter Gegner oder Personificationen dialogisch gestalteter Vortrag, eine vorwiegend polemische Tendenz, ein iiberreicher Schmuck von Versen der Lieblingsdichter, ein ebenso roichlicher Gebrauch von Apophthegmen und Anekdoten, eine Vorliebe fiir wilzige Pointen und Antithesen, fur stets trelTende, nicht immer gewahlte Vergleiche, kurz ein Vortrag, in allem berechnet, die Menge zu packen und zu fesseln, dazu ein Stil, der durch Satzlôsung und Bevorzugung der Parataxe scheinbar auf aile Mittel kunstvoller Rede verzichtet, und der doch hierin wie im Gebrauche vulgarer Ausdriicke unter scheinbarer Kunstlosigkeit das hôchste Raffinement und rhetorische Berechnung birgt, — das ungefahr sind die Kennzeichon der ijionischen Diatribe... ».
4. Telefisreliquiae..., Friburgi in Brisgavia. I. C. B. Mohr. 1889, p. 88-94, Index Bioneus.
l'Épîtr. II, 2, dans lesquels H., s'excusant envers Florus de ne pas lui envoyer de vers, met plaisamment son inaction sur le compte de la différence de goûts de ses lecteurs : Carminé tu gaudes, hic delectatur iambis, Ille Bioneis sermonibus et sale nii^ro. On en a conclu qu'il, convenait qu'il avait imité Bion dans ses S. Mais il faut se rappeler l'époque à laquelle II. a écrit ce passag-e ; c'est tout à la lin de sa production littéraire. Or, si réellement il s'était inspiré de Bion dans ses S., on ne voit pas pourquoi il eût attendu si longtemps avant d'en faire l'aveu ; il ne cache pas, dans ses S., ce qu'il doit à Lucilius ; il n'avait aucune raison pour ne pas se reconnaître tributaire de Bion. L'hypothèse qu'il n'en a point parlé parce que c'était une chose connue, ou , au contraire, parce qu'il A^oulait paraître original, est trop visiblement inspirée par le désir d'expliquer tant bien ({ue mal un silence embarrassant. Au contraire il est tout naturel de penser qu'H., qui n'a pas cessé d'entretenir commerce avec les Grecs, qui a sans cesse étendu par des lectures le cercle de ses connaissances philosophiques, ne s'est familiarisé avec Bion qu'assez tard, à l'époque des Kpîtres, qu'il a constaté certaines ressemblances entre les diatribes de Bion et ses propres S., et qu'il a gratifié celles-ci du titre de Bionei sermones, titre auquel il n'avait point pensé auparavant et qu'il ne leur donne du reste qu'en se jouant.
Il faut examiner dans quelles circonstances se produit cette appellation, et comment H. l'entend. Pour désigner ses ïambes et ses carniina, il emploie les mots propres, ceux dont il s'est toujours servi — iambis, carminé — . Pour ses S., il avait à sa disposition un terme qu'il avait employé jadis et qui convenait parfaitement, saturis, S. II, C^, 17. Il lui a préféré celui de Bionei sermones, et il en est résulté qu'il ne les a désignées que d'une façon fragmentaire. Il ne peut être question que de ses S. morales. Les S. I, 4, 5, 7, 8, 1), 10 ; II, 1, 4, (î, 8 ne sont en aucune façon des sermones Bionei. Pourquoi donc cette désignation fragmentaire, et dans c[uel sons IL en use-t-il ? Yeut-il signaler celles de ses S. (pi'il juge les plus romarcjuables, et caractériser l'ensemble n poliori] Ou. au coniraire. emploie-t-il une expression un peu dédaigneuse pour un genre qu'il a cessé depuis longtemps de cultiver ? 11 n'y aurait rien d'extraordinaire à ce cpiIL, après avoir composé des poésies lyriques et le premier livre des l^pîti-es, regardât d'un peu haut ses premières productions. Mais nous n en sommes pas réduits Iti-dessus aux hypothèses ; il a résolu la question lui-même en ajoutant : et sale nigro.
Des ouvrag'es, qu'il considère comme assaisonnés de 'jrossel, de sel de cuisine, n'étaient pas ceux que préférait un délicat comme lui, et le mot ne saurait passer pour un compliment '. Donc l'expression est employée par H. dans un sens défavorable, et ceci se prête bien à l'hypothèse que nous avons formulée 'plus haut. H. en continuant ses études sur la philosophie grecque a été amené, nous ne savons pas quand, à prendre connaissance des diatribes de Bion ; il les a trouvées assez grossières, et il s'est rappelé que quelques-unes de ses S. leur ressemblaient ; il a jugé plaisant de les qualifier de Bionei sermones.
Mais comment expliquer la ressemblance ? H., qui, à l'époque des S., ne paraît pas éprouver le besoin d'exagérer son originalité, qui, au contraire, en présence des attaques dont il est l'objet, cherche à s'abriter derrière des autorités, se donne formellement comme le disciple de Lucilius : sequor hune, S. II, I, 34. Or, c'est une supposition tout à fait en l'air de croire que Lucilius avait imité Bion et que c'est ainsi que s'expliquent les rapports entre Bion et H. Prétendre qu'H. s'est inspiré de Lucilius dans son premier livre et de Bion dans le second n'est guère plus vraisemblable-, puisque l'aveu, fait avec beaucoup d'assurance et non sans fierté : sequor hune, se trouve justement dans une pièce destinée à servir de préface au second livre. Mais de ce qu'H. a pris pour modèle principal Lucilius il ne s'ensuit pas qu'il se soit strictement borné à lui et qu'il n'ait pas subi d'autres influences. Or il nous donne justement sur ce point quelques indications. S. I, 1, 13 sq., après avoir énuméré un certain nombre d'individus mécontents de leur sort, il ajoute : Cetera de génère hoc (adeo sunt multa) loquacem Delassare ualent Fabium. II ne dit pas : uideunt^ mais: ualcnl; c'est-à-dire qu'il n'exprime pas une possibilité, mais un fait. Fabius, qui était un bavard, se complaisait dans ces catalogues, qu'on peut prolong-er à l'infini, et qui n'apprennent rien au lecteur tant qu'on n'en tire pas la conclusion. H. se défend de tomber dans l'amplification banale et s'empresse de conclure ; il n'en est pas moins vrai que c'est là un procédé qu'il trouvait
1. C'esl ce qui interdit de penser qu'il comprend aussi ses Epitres sous la dénomination de Bionei sermones. Il n'y a pas de gros sel dans les Épitres. Et, du reste, ce n'est pas au moment où il en écrivait une de 216 vers, qu'il pouvait dire à Florus qu'il n'en composait plus. Les Epitres sont évidemment exclues du passage ; c'était le seul genre qu'H. pratiquât encore.
2. Birt, Zwii polit. <iat. f/^.s alten Rom, Marburg, 1888, p. 26, noie 3.
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chez Fabius, et dont il se vante simplement de faire un meilleur usage que lui. Le v. 120 sq. est encore [dus sig-nificatif : Ne me Crispini scrinia lippi Conpilasse putes, uerl)um non amplius addam. H. se défend d'avoir pillé Crispinus ; il avaitdonc besoin de le dire pour prévenir des suppositions désoblig^eantes, et il en résulte de toute évidence que la S. I, 1 offrait quelque ressemblance, au moins pour le fond, avec les dissertations de Crispinus, qui, du reste, écrivait lui aussi en vers. La provocation de Crispinus, S. I, 4, 13 sq., ne s'expliquerait guère, si l'on n'admet qu'il cultivait un genre assez analogue à celui d'H. D'autre part, j'ai déjà remarqué que, dès ses premières S., H. était familiarisé avec la terminologie stoïcienne ; la S. II, 3 prouve clairement qu'il avait entendu des leçons composées comme celles de Stertinius, et que les procédés de la discussion stoïcienne n'avaient point de secrets pour lui. Donc, à son retour d'Athènes, H., curieux de toutes les manifestations de la pensée philosophique, alla entendre les prédicateurs de morale stoïciens qui enseignaient à Rome en latin ' ; il lut leurs ouvrages, et ses satires morales se ressentirent de leur influence; mais les Fabius, les Crispinus, les Stertinius étaient, jusqu'à un certain point, les continuateurs de la manière bionienne, et c'est sans doute leur fréquentation qui explique la couleur bionienne de quelques-unes des S. d'H.
Il serait intéressant de déterminer avec exactitude ce qu'H. doit aux philosophes stoïco-cyniques de son entourage. La chose serait facile, si nous possédions quelques diatribes de Fabius, de Crispinus ou de Stertinius ; en l'absence de pièces de comparaison, nous en sommes réduits à des hj'pothèses; la seule base de ces hypothèses c'est l'examen simultané des S. où II. parle en son nom personnel, et de celles où il met en scène les philosophes stoïcocyniques ; mais cette base n'est pas solide, parce que dans les pièces personnelles H. fait sûrement des emprunts à ces philosophes, et que d'autre part dans les pièces impersonnelles, tout en voulant reproduire jusqu'à un certain point leur manière, il n'en donne cependant pas une copie absolument fidèle, et ({uil leur prête quelques-uns de ses procédés.
Il devait y avoir Ijcaucoup d'analogie pour le fond; ce sont
1. 11. Ilciiizc, De Ilor. liionis imil., p. i) : « ConscMilaïunun osl Iloraliiiin... no(liU' priiifipom cjuenique no(|iio {;ravissiimim adiisso doginaluin interpivti'in sihI »'()s prnocipuo (jui, ut inoruditorum caperout aiiinios. lovioro sci'ili(M-(>iil slilo, poudoi-c lovioro ».
LA PHILOSOPHIE DANS LES SATIRES 34o
les grands vices de rhumanité que combattent H. d'une part, Stertinius-Damasippe et Dave-Crispinus de l'autre : l'avidité et l'avarice, la prodigalité, la débauche; si la superstition manque dans les pièces personnelles, ce n'est que l'effet du hasard : car H. nous laisse voir son opinion à ce sujet. La différence, c'est que Dave et Damasippe parlent au nom d'une secte bien déterminée, dont ils défendent les paradoxes les plus caractéristiques, tandis qu'H. s'exprime comme un philosophe éclectique et comme, un simple observateur de bon sens.
La démonstration devait être plus nette et plus log-icjue chez un Stertinius que chez H., qui se laisse volontiers entraîner par les détours de sa pensée. Le sujet devait offrir plus d'unité, être mieux limité et divisé, les conclusions formulées d'une façon plus didactique, comme étant les résultats forcés d'un raisonnement strict.
L'emploi du nom propre contemporain dans un but de morale venait à H. de son père ; dans un but satirique, de Lucilius. Il le dit trop clairement pour c{ue nous puissions douter de son assertion, tout en remarquant qu'il obéit en dernière analyse à son propre tempérament. C'est donc un procédé qui lui est particulier; non seulement il ne le doit pas aux philosophes ses émules et jusqu'à un certain point ses adversaires ; mais c'est lui qui le prête à Stertinius, et c'est par là qu'il transforme la diatribe en S.
L'emploi de l'interlocuteur fictif est commun aux pièces personnelles et aux pièces impersonnelles. Il est fort différent de celui qui ligure dans les diatribes de Telès. II n'est pas constant; il a une couleur oratoire qu'il n'a pas chez Telès. La rhétorique a remplacé la dialectique. Il ne s'agit plus d'associer l'interlocuteur au raisonnement, de façon à l'amener comme de lui-même à la conclusion, mais de le combattre et de le réduire au silence. Cet emploi est assez analogue à celui que nous trouvons chez Lucrèce, particulièrement dans les morceaux à effet qui terminent plusieurs de ses livres. C'est donc à Lucrèce qu'il, peut l'avoir emprunté en le développant, et il en a fait cadeau à Stertinius pour remplacer les interrogations beaucoup plus familières de l'école.
Il y a chez Dave une certaine grossièreté cynique ; l'usage des termes crus convient au personnage; mais on les trouve déjà dans la S. I, 2 et dans un passage de la S. I, 3. Il est possible qu'il faille voir là un emprunt d'H. aux philosophes stoïcocyniques, et qu'il ait plutôt atténué la chose. Ce qui est certain, c'est que Stertinius est plus violent, plus exagéré qu'il. On s'en
3i() ÉTUDE SUR LES SATIRES d'iIORACE
convaincra en comparant la peinture de l'avare dans la S. I, 1 et dans la S. II, 3,
Les anecdotes fif^urent dans les S. personnelles et dans les S. impersonnelles. Mais, dans ces dernières, elles ont un caractère un peu particulier. Elles proAdennent plus fréquemment du théâtre. Damasippe met en scène Agamemnon, Oreste, Agave. Ce sont là des traits de la manière cynico-stoïcienne.
En résumé l'originalité d'H, dans ses S. morales, malgré les influences ambiantes, semble incontestable ; elle apparaîtrait sans doute plus nettement, si nous pouvions fixer les rapports de la diatribe de Grispinus, de Fabius et deStertinius avec celle de Bion, telle que nous l'entrevoyons d'après les renseignements fragmentaires que nous avons sur Bion lui-même, et d'après les abrégés que nous avons de Telès, qui du reste ne paraît avoir été qu'un homme médiocre et chez qui la diatribe bionienne a beaucoup perdu de sa saveur^. Les diatribes de Telès sont fort différentes delà diatribe de Stertinius-Damasippe refaite par H. Telès cite perpétuellement les philosophes et en particulier Bion; Stertinius- Damasippe le fait beaucoup plus rarement, et jamais Bion. Telès s'inspire largement de l'enseignement philosophique antérieur, dont il est le vulgarisateur; nous n'avons qu un pâle reflet de cette méthode dans la S. 11, 3 (cf. S. 1, 3, 127, S. 11.7, 45). Les interrogations perpétuelles et monotones de Telès ont fait place à des invectives de rhéteur. Telès puise à pleines mains dans la poésie grecque. 11 cite sans cesse des vers d'Homère, des tragiques et des comiques; ces citations n'existent plus chez Damasippe, qui se borne à mettre en scène quelques personnages traditionnels. Damasippe et Dave sont nettement stoïciens; Telès est cynicpie, particulièrement en ce qui concerne la o'.XoTT/vCUTÎa. De sorte qu'on arrive à la conclusion suivante : les caractères de la diatribe cynique sont très atténués dans les S. d'il, impersonnelles; ils le sont encore plus dans les S. personnelles.
1. Sur Tolc's V. U. V. Wilaniowil/.-Mocllendorf, Dcr hi/nische prcdigcr Teles, dans les Philohc/isclie Untcrsuchungen, hrsggb. von A. Kiessling..., /j-K" Ileft, 1881, p. 292-319.