‹ Étude sur les Satires d'HoraceChapitre 45 sur 48 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

La genèse et la valeur des idées morales et des idées littéraires dans les Satires.

Les S. morales d'H. contiennent une partie de destruction et une partie de construction ; en dautres termes une partie satirique et une partie proprement morale. Ce sont deux faces de la même œuvre, mais elles sont étroitement soudées entre elles ; on peut les distinguer, non les séparer.

Il faut d'abord établir le bilan de la S. dans H. ; nous verrons ensuite comment la morale s'en dégag'e. H. signale un certain nombre de vices capitaux, et de travers de moindre importance; il ne s'est point cantonné dans l'une de ces deux catégories. Il ne paraît pas s'être tracé d'avance un programme dont il a mis en œuvre méthodiquement les diverses parties, bien que les v. 26- 32 de la S. I, 4 contiennent une sorte de résumé de son œuvre satirique. Il a pris les vices et les défauts des hommes au fur et à mesure qu'ils s'offraient à lui, et suivant les données de ses observations personnelles. Il en est sur lesquels il est revenu avec une insistance significative : ce sont ceux qu'il jugeait les plus importants; il en est d'autres qu'il n'a fait que signaler en passant.

Les deux questions qui l'ont le plus vivement préoccupé sont la question d'argent et la question des mœurs ; cette dernière traitée parfois isolément, mais qui se rattache par certains côtés à. la première, lorsqu il s'agit de la dissipation et de la prodigalité.

En ce qui concerne la question d'argent, il attaque très vigoureusement l'avidité et l'avarice, deux passions qui se tiennent de

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près, mais qui sont pourtant diirérentes et qu'il aurait pu distinguer plus nettement. Le type de l'homme avide, c'est pour lui le trafiquant sur mer qui ne recule devant aucun danger, S. l, 4, 29 sq. Il y revient, S. l, 1, 28 sq., mais en l'associant au paysan, au soldat, au petit commerçant. Ce qu'il leur reproche dans ce dernier passage, ce n'est pas seulement de s'exposer à tous les périls pour amasser, mais aussi de ne pas savoir s'arrêter pour jouir. Il a consacré une S. entière, II, 5, à un moyen de s'enrichir moins dangereux peut-être, mais tout aussi laborieux et plus bas , la captation des testaments.

C'est surtout à l'avarice qu'il en veut. S. I, 4, 26, Aut ob auaritiam... Il n'y a pas de vice sur lequel il s'acharne avec autant de persistance, et, bien qu'il ne se répète jamais textuellement, les traits ne sont pas extrêmement variés, parce que l'avarice se manifeste toujours à peu près de la même façon. S. I, 2, 4 sq., c'est l'anonyme qui laisse mourir un ami de froid et de faim ; V. 12 sq., dans la personne de Fufidius se réunissent la passion de l'usure et la parcimonie qui se refuse le nécessaire. S. I, 3, 86 sq., Ruso, l'usurier âpre aux rentrées, reçoit un coup en passant; de même, S. I, 6, 120 sq., le cadet des Xovius. S. I, 1. 41 sq., l'avare anonyme enfouit son or et n'ose y toucher de peur de diminuer son trésor ; il veut avoir beaucoup, pour pouvoir puiser à pleines mains, et il professe que la considération est en raison directe de la richesse; v. 64 sq., l'anonyme athénien se console des sifflets en contemplant ses écus ; v. 69 sq., H. peint l'avare dormant sur ses sacs d'or auxquels il n'ose toucher, se privant de tout, dévoré du souci qu'on ne le vole, s'aliénant sa famille, et, pour terminer, v. 9 i sq., Ummidius, qui se fait assassiner par une alfranchie. S. II, 2, 5o sq., Avidienus, le Chien, s'impose des privations encore plus strictes que Fufidius et l'avare de la S. l, 1, mais il est bien de la même famille. S. II, 3, Damasippe reprend (piel([ues-uns des traits d'il., en ajoute d'autres, et renouvelle le tout par des exagérations extravagantes : v. 84 sq., Staberius, qui fait graver le chiffre de sa fortune sur sa pierre funéraire, est persuadé, comme l'avare de la S. I, I, 62, que la richesse est la véritable mesure de la valeur de l'homme ; l'avare anonyme des v. 108 sq. n'est qu'un nouvel exemplaire de celui de la S. I, 1, 69 sq., avec cette dilVérence ([u'il est colossalement riche, et parcimonieux jusqu'à l'invraisemblance ; il va jusqu'au crime, puis([u"il assassine sa femme et sa mère; v. 1 12 s(j., 0[)imius pousse la manie des privations plus loin encore que ses congénères Fuhdius, Avidienus, les anonymes, puisqu'il se laisse

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mourir; v. 173 sq., l'un des fils d'Oppidius, Tiberlus, esl un avare en herbe occupé à compter ses osselets et à les cacher dans des trous. On voit, par l'abondance même des passages, que l'avarice sordide est un des vices qu'H. déteste le plus.

La prodigalité ne lui est pas moins antipathique ; naturellement, elle revêt des formes plus variées ; il n'}' a qu'un moyen de garder son argent : il v en a une foule pour s'en débarrasser. S. I, 2, 1 sq., Tigellius le Sarde donne à tort et à travers; il entretient tous les bohèmes; v. 48 sq., Salluste se ruine avec des affranchies, et Marsaeus fait cadeau à une mime de la maison et de la propriété de son père. S. I, 4, 109 scj., il s'agit de lils de famille, qui ont dissipé leur patrimoine, sans qu'H. nous dise comment. Les prodigues paraissent à Damasippe des exemples typiques de la folie des gens vicieux et, suivant' sa coutume, il cite des traits bien plus extravagants cjue ceux mentionnés par H. lorsqu il parle en son nom. S. II, 3, 100 sq., Aristippe fait jeter son or par ses esclaves pour les soulager ; v. 1 71 sq., l'un des fils d'Oppidius, Aulus, perd par sa négligence ses noix et ses osselets, les joue elles donne; v. 220 sq., un fils de comédie distribue une partie de son avoir à ses fournisseurs; v. 23!) sq., le fils d'Aesopus s ingénie à engloutir en une fois un million de sesterces; il se ruine par dilettantisme. Une des formes les plus dangereuses delà pi^odigalité, au temps d'H . , c'est le luxe de la table; il y fait allusion, S. 1, 2, 7 sq., et lui consacre toute une S., II, 2. Il le considère comme une aifaire non pas de délicatesse du palais, mais de mode bizarre et ridicule, de fantaisie, de coutume passagère, comme funeste à la santé, alourdissant pour Tâme, comme nous privant de la possibilité d'améliorer notre ordinaire en cas de maladie ou dans la vieillesse, de recevoir honorablement nos amis, comme nuisant à la réputation et à la fortune, comme nous laissant sans ressources pour les usages vraiment nobles de 1 argent et nous livrant sans défense aux coups possibles de l'adversité, S. II, 3, 243 sq., il cite les fils d'Arrius, qui mangent à grands frais des rossignols. Il tourne en ridicule, S. II, 4, les gens qui font de l'art culinaire une science importante et compliquée, S, II, 8, les amphitryons qui gâtent le menu en le faisant trop valoir. Dave, S. II, 7, 102 sq,, revient sur les ell'ets de la gourmandise, désastreuse pour la santé et pour la bourse.

H. n'est pas moins explicite sur la question des nueurs que sur la question d'argent. Il est extrêmement sévère pour l'adultère. S. I, 4, 27, Hic nuptarum insanit amoribus... S. I, 2, 37 sq., il prend vigoureusement à partie les mocchi ; il énumère les

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dangers qu'ils courent, il montre quils vont contre les indications de la nature, que les difficultés et le mystère qui les attirent cachent souvent une réalité peu séduisante, et (ju'il est ridicule de faire de l'obstacle vaincu un plaisir qui sera chèrement payé. Etre pris en flagrant délit est peu agréable, v, 134, et déshonorant, S. I, 4, 114. Dave, S. II, 7, 4(> sq., reprend le sujet avec la brutalité qui est dans son caractère, mais sans aller plus loin qu'H. parlant en son nom personnel; il représente les déguisements avilissants qu'impose 1 adultère, les frayeurs qu'on éprouve, les situations pénibles auxquelles il faut se résigner, les dangers courus, l'asservissement de la passion qui nous ramène vers le péril auquel nous avons échappé une fois. Le rapport est évident avec la S. I, 2, mais il y a des traits nouveaux. H. flétrit à deux reprises, mais sans y^insister, la basse débauche, S. I, 2, 30 et S. I, 4, 111 sq. C'est par une sorte de gageure que Dave la déclare supérieure à l'adultère. H. touche en passant aux vices contre nature, S. I, 4, 27 et S. II, 3, 325. Nous avons vu qu'il condamnait les dépenses exagérées avec les affranchies et les scandales qui portent atteinte à l'honorabilité, S. I, 2, 48 sq. Damasippe va plus loin, S. II, 3, 247 sq.. et réprouve la passion elle-même, comme l'avait fait Lucrèce : ici le stoïcisme et l'épicurisme se rencontrent. L'amoureux n'est pas plus sensé qu'un enfant de trois ans ; il a tort de vouloir prendre des résolutions comme un homme raisonnable ; il ferait bien mieux de s'abandonner, puisque les fluctuations aveugles sont 1 essence même de son état; la croyance aux oracles d'amour, les gentillesses surannées des vieux barbons sont choses ridicules ; l'amour conduit au meurtre et au suicide. Dave, S. II, 7, 89 sq., montre ([u'il nous fait perdre notre libre arbitre et la possession rélléchie de nous-mêmes.

H. signale encore d'autres vices, mais en y insistant beaucoup moins : l'ambition, S. I, 4, 20, misera ambitione laborat. Il lui a consacré toute une S., la S. 1, 0, mais en prenant le sujet à un point de vue spécial. II s'agit des petites gens, qui se laissent guider par la vanité et se heurtent à la malveillance des électeurs, à la jalousie de leurs concitoyens cpii font sur leur personne, sur leur famille des enquêtes et des observations fort déplaisantes ; en outre, mille désagréments accompagnent pour eux le changement de condition. Damasippe se place à un autre point de vue : l'ambition conduit à la ruine, S. Il, 3, 179 sq. ; elle conduit au crime, v. 187 sc[. L'exemple d'.Vgamemnon sacrilianl sa fille témoigne des ravages qu'elle exerce dans l'àme des plus grands.

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.A l'Hiiibition il faut joindre l'esprit d'intrigue, dont H. se défend, S. I, 6, 58 sq., et qu'il nous présente sous une forme vivante dans la S. I, 0. Naturellement, l'art de se pousser et de faire fortune mérite plutôt les traits ironiques de l'épigramme que la violence de la satire, et c'est ainsi que l'entend H.

Bien que la superstition lui fût antipathique, S. I, 5, 100 sq. et S. I, 9, 70 sq., il laisse à Damasippe le soin de la flageller, S. II, 3, 281 sq., sous les traits de l'affranchi qui demande à ne pas mourir, et de la mère s'obligeant par un vœu qui tuera son enfant.

Viennent ensuite des défauts moins graves :

S. I, 3, 1 sq., la bizarrerie des artistes, et en général l'inconstance des hommes. Dave revient sur ce défaut, S. II, 7, 7 sq., pour en faire l'application à H.

S. I, 3,19sq., la tendance que nous avons à excuser nos défauts et à être sévères pour ceux de nos amis. C'est le sujet principal de la pièce. H. s'y étend pour des raisons spéciales ; il a. à ce moment, des motifs particuliers de se montrer tendre pour ses amis.

S. 1. i, 28, la manie des collectionneurs : Hune capit argenti splendor; stupet Albius aère. Il la fait figurer d'une façon inattendue parmi les grands vices ; ailleurs il se borne à en plaisanter, S. I. 3, 90 sq., S. II, 3, 20 sq. L'exemple de Damasippe prouve que les marchands d'objets d'art pouvaient se ruiner; il en était de même parfois des acheteurs. Dave, S. II, 7, 9o sq., paraît faire un grand crime aux amateurs de peinture d'un enthousiasme qui les hypnotise. Il y a là une certaine exagération stoïcienne.

S. 1, 4, 93 sq., la médisance hypocrite.

S. I, fi, 14 sq., la sottise du vulgaire, qui dans les élections préfère les nobles, même dégénérés, aux honnêtes gens inconnus.

S. I, 1, 1 sq., le mécontentement où les hommes sont de leur condition, et leur hésitation à en changer le cas échéant.

Telle est la matière des satires d"H. Il n'est pas douteux quil n'ait en vue directement ses contemporains, et c'est pour imiter les procédés de la diatribe stoïcienne, qu'il laisse Damasippe mettre en scène Agamemnon et les viveurs de la comédie grecque cf. S. II, 7, 89 sq.), dont les originaux provenaient d'Athènes, mais qui du reste avaient leurs semblables à Rome du temps d'il. Lorsque H. peint le vice, il le peint soit avec les souvenirs de ses lectures grecques, soit sous des traits romains, tel qu il le voit autour de lui, et sans vouloir lui donner une couleur simplement humaine, indépendante du lieu et du temps, ce qui ne lui per-

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mettrait du reste d'atteindre que des abstractions, et ce qui serait absolument contraire à son tempérament. Il en résulte qu'une partie de la S. d'H. n'a qu'une valeur historique. Chez nous les moochi risquent encore parfois leur vie ; mais il est des mésaventures et des mutilations qui leur sont épargnées : les idées du jurisconsulte Galba ont fait leur chemin. L'usure s'attache toujours aux viveurs, mais elle n'opère plus au grand jour comme à Rome ; nous ne considérons plus le tratic sur mer comme une audace insensée ; l'ambition est permise aux petites gens; en ce qui concerne la captation des testaments, le tableau si vivant de la S. II, 5 ne s'applique plus guère à nos mœurs, quoique nous ayons Tartufe. Le luxe de la table a changé de caractère : il v a toujours des gourmands, mais ils se plaisent moins aux choses extraordinaires, et recherchent davantage ce qui plaît au o-oût ; le gourmet actuel ne se sentirait pas absolument atteint par là S. II, 2. Nous sommes indulgents pour les collectionneurs, qui, du reste, font de nos jours de grosses fortunes, et ce n'est pas folie pour nous que de se pâmer devant un chef-d'œuvre. Il y a donc dans les S. d'H. des choses qui ont vieilli; mais à côté de cela beaucoup subsistent; car, s'il s'est attaqué aux manifestations romaines de certains vices, ces vices sont de ceux qui sont mhérents à l'humanité, et le fond de l'humanité ne change pas. Il y a toujours des avares, des prodigues, des gourmands, des ambitieux, etc. Et c'est pour cela que, tout en peignant des vices strictement contemporains, H. s'est trouvé peindre des vices universels; ses S. ne sont pas des pièces de musée, dans lesquelles nous étudions avec curiosité l'humanité antérieure à nous, mais un miroir ([ui nous renvoie jusqu'à un certain point notre image.

II. ne s'est pas uniquement proposé de nous découvrir nos maux, mais de les guérir. II a greffé la morale sur la satire. II sendjle bien qu'il y avait dans son tempérament deux tendances en somme distinctes : l'une, qui le portait à saisir le vice et le ridicule pour s'en moquer, l'autre, qui l'attirait vers les questions d'amélioration morale. Il essaie dans la S. I, i de montrer qu'elles forment un tout indissoluble. Je ne me propose pas de discuter sa théorie, mais de montrer comment le satirique se transforme en moraliste.

Logiquement la valeur d'un sermon ne déjiend pas de l'honorabilité du prédicateur; en fait, l'honnêteté du moraliste ajoute beaucouj) à son autorité ; quel était donc l'étal moral d'il, au moment où il écrivait ses S.?

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