LA GENÈSE ET LA VALEUR DES IDÉES MORALES
Il ne se donne pas comme un saint, supérieur à toutes les faiblesses et à toutes les tentations et prêchant la vertu de haut — attitude arrogante et qui éloigne la confiance. 11 n'admet point cependant qu'on le confonde avec les vicieux qu'il combat, ce qui lui enlèverait toute autorité. Il se confesse avec bonhomie et il se défend avec vigueur. De là un mélange d'aveux et d'apologie qui a beaucoup de saveur. H. croit n'avoir point de grands vices; mais il a des défauts, et c'est par là qu il se met de plainpied avec son lecteur. S. I, 3, 19 sq,, il feint de tomber le premier dans le travers qui fait le sujet de la pièce : l'indulgence exagérée pour nous-mêmes, la rigueur envers nos amis ; V. oo sq., il prend sa part du défaut qu'il blâme : At nos uirtutes ipsas inuertimus... ; incidemment, v. 63 sc{., il convient qu'il est un peu naïf : Simplicior quis et est..., mais, v. 90 sq., il se refuse énergiquement à suivre l'ornière vulgaire, et, v. 139 sq., il fait une déclaration de principes : et mihi dulces Ignoscent, siquid peccaro stultus, amici, Inque uicem illorum patiar delicta libenter. Elle est au futur pour montrer que ce n'est qu'un ferme propos et pour éviter la contradiction trop flagrante avec l'aveu du début. S. I, 4. 70 sq.. il se défend du reproche de délation, v. 78 sq., de celui de méchanceté agressive; mais il convient qu'il aime à rire et à se moquer, v. 91 sq. ; il proteste qu'il n'est pas un médisant hypocrite, tout en voulant conserver sa liberté d'appréciation, v. 101 sq., et, après avoir rappelé l'éducation donnée par son père, il ajoute modestement: Ex hoc ego sanus ab illis Perniciem quaecumque ferunt, mediocribus et quis Ignoscas uitiis teneor, v. 129 sq. Il se représente donc comme un homme de moralité moyenne. De même, S. I, 6, 64, tout en attestant qu'il a plu à Mécène uita et pectore puro, il reconnaît que, s'il est à l'abri des vices dégradants, il a pourtant bien des imperfections, v. 65 sq. : Atqui si uitiis mediocribus ac mea paucis Mendosast natura, alioqui recta, uelut si Egregio inspersos reprendas corpore naeuos, Si neque auaritiam neque sordes nec mala lustra Obiciet uere quisquam mihi, purus et insons, Vt me collaudem, si et uiuo carus amicis... Il est obligé de faire son éloge, parce qu'on l'attaque à cause de l'amitié de Mécène, et c'est son protecteur qu'il défend en même temps que lui-même ; mais, par une modestie touchante, en s'accusant de ses défauts, il fait honneur à son père de ses qualités, v. 82 sq. : Quid multa? Pudicum, Qui prinius uirtutis honos, seruauit ab omni Non solum facto, uerum opprobrio quoque turpi. La S. I, 9 jette un jour heureux sur son caractère : v. 48 sq. , il est IX. — Cartallt. — Satires d'Horace. 23
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désintéressé, il n'est pas envieux ; dans son entourage immédiat il rencontre des gens qui ont plus de talent ou plus de fortune que lui, et il ne s'en offusque point; les amis de Mécène ne sont pas des courtisans occupés à s'éclipser réciproquement et à se nuire : donius hac nec purior uUast Xec magis his aliéna malis; nil mi ofïicit. inquam, Ditior hic aut est quia doctior : est locus uni Cuique suus. Le deuxième livre renferme également quelques passages qui prouvent quH. a conscience de sa probité. S. II. (j, 40 sq., il nest ni un vaniteux ni un ambitieux cherchant à tirer gloire et profit de la faveur de Mécène : il ne veut être auprès de son protecteur qu'un ami sûr et dévoué: v. 60 sq.. il est simple dans ses goûts et dans sa manière de vi^Te ; il ne songe pas k jalouser autrui, mais se préoccupe des questions philosophiques qui intéressent l'homme. Enfin, S. II. i. Si sq.. c'est k lui-même qu'il fait allusion en disant : siquis Opprobriis dignum latrauerit integer ipse. Pourtant, dans le deuxième livre, il est beaucoup plus sévère pour lui-même que dans le premier. Soit qu'il fût devenu plus difficile, soit qu'il se sentit mieux connu du puîjlic et plus assuré contre ses ennemis, au lieu de se défendre il s'accuse. Il se fait adresser des reproches, dont il aiguise k plaisir la vivacité pour amuser le lecteur et qu il ne faut pas prendre absolument k la lettre : sous l'exagération voulue il s'agit de démêler la vérité. S. II. 3, i sq.. Damasippe le traite de paresseux, mais c est justement dans la S. la plus longue qu il ait composée. Le reproche se détruit donc de luimême pour le lecteur attentif. Damasippe l'entreprend, v. 307 sq.. sur sa manie de bâtir pour imiter Mécène : il est probable qu'il ne limitait que de loin ; il a pu se faire construire une habitation commode, non pas un palais: v. 323, sur son tempérament colère : H. a avoué k plusieurs re'prises qu'il était irritable : mais horrendam rabiem est évidemment exagéré : V. 323 sq., sur son train de vie supérieur k ses ressources : il est certain qu'il aimait le confortable ; v. 325, sur ses mœurs relâchées : NIille puellarum, puerorum mille furores : c'était Ik son point faible, et, Ik-dessus, il rompt l'entretien. C'est surtout la S. Il, 7, qui nous fait pénétrer profondément dans la conscience d'H., et nous permet d'apprécier sa personnalité morale. Il est certain qu'il est mécontent de lui-même et qu il voudrait se sentir meilleur : v.22 sq.,il se fait dire qu il manque de stabilité dans ses sentiments, qu'il vante la simplicité antique et qu'il n'en voudrait pas pour lui, soit parce qu'il n'est pas bien convaincu de ce qu'il avance, soit parce qu'il n'a pas
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lo courag^c do sortir <\\\ Imurhier. A la oanijvapie. il tit Mre la ville ; à la ville, la campajçno. Libre tljuvitatjou. il parait enchanté de la frugîilité de sa table; au moindre siarno de Metène. il court diner chez lui, Kvidenunent H., \i\ o à
Mécène et auprès de Mécène, dune vie facile et île,
s aj>erçoit qu'il s'y laisst» pn^ndre plus qu'il ne le faudrait ; V. 72 sq.. il semble convenir tpie. s'il ne pralicjue point l'adultère, c'est à cause dis «laui^ers <p>'il pourrait counr. et non par suite d'une dtk^isiou fondée stir le re.spect de la loi morale : cette constatation lui c^use un certain malaise: v. SS st|,, il n'est |>as libre, car il est l'esclave de ses jwssii>ns : 1 amour, le g-oût des arts, la gourmandise ; il est le jouet d'tme inquiétude qiii l'emjW^che de se lixer et q\ii le rend malheureux. Il ne se trouve d«»nc point dans un état mond absolument satisfaisant. Il résulte de tout cela <pi H. est clairxovaut avec lui-même et sincèn^ envers autrui; il n'est pas tellement au-<lessus du lecteur. <|ue celui-ci doive hésiter à le prendre comme conseiller; il lest assez jH)ur que nous espérions trouver dans son commerce trn réel profit.
En outre, ce <jui le rend svMnpathiqtie, c'est qu il travaille sérieusement ;"> son amélioration morale. S, I, 4, 131 sq. : fort assis et istinc l^t^iter abstulerit longa artas. liber amicus, Cousilium propriura : neque enim, cmn lectulus aut me Portions e\oepit, desum mihi. « Hectius hot^ est. Hoc faciens uitiam melius.,, « Ce travail, il ne l'entreprend point avec la rigueur svstemat.ique d'un stoïcien ou limpatjexice é^wuvantée d Un saint. Parmi les moyens sur lescpiels il compte pour se dt^barrasser de ses «Idfautj*. il y en a un qui ne dt>j>end pas île lui : le temps. 1^ docilité au\ conseils indicpie dé^jà un elTttrl de volonté. Nous voyons eetle volonté tout a fait act,ive et luttant contre les diflîcultés dans les réflexions silencieuses d'il, sur ce qui est plus droit, sur ce qui améliore la vie, sur la leçon à tirer de l'exemple. Kutin, dans le deuxième livre, H. donne par la bouche de Damasippe et de Dave une voix retentissante aux nproches qui s'élèvent du fond de son canir. parce cpi'il sent qu'il v a dans ces reproches un fond de vérité. 11 pratique d'abord lexamcu de conscience, puis la confession publicpu. Il nous apj>araît «lonc ci^mme un esprit délicat, scrupuleux, inquiet, qui n'est pas satisfait de lui-même. et qui cherche le mieux.
11. ne se contente pas de se corriger lui-nuMne : il veut eu outre corriger st^s semblables, et \\out cela il part toujours de l'exemple concret du v ice, c'cst-4i-dire qu'il pratique la méthode
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paternelle ', en la transformant par des additions. Ce sont ces additions ([u'il convient d'examiner. Le père d'il, prenait un individu notoirement atteint ^d'un vice et en ayant subi toutes les conséquences ; il faisait toucher du doig't ces conséquences désastreuses, c'est-à-dire qu'il laissait parler la réalité, S. I, 4, 126 sq. Cela sufiit pour des enfants, dont 1 esprit très accessible et sans expérience se laisse facilement eifrayer, qui sont frappés du fait et s'en font l'application. Il faut davantage pour des hommes, qui veulent raisonner et qui demandent des éclaircissements. Aussi H., à propos de chaque cas particulier, ne se contente-t-il pas de laisser parler les choses. Il élève la voix en son nom et il donne son avis: S. I, 2, 121 sq., Non eg-o ; namque parabilem amo... S. I, 3, 41 sq., Vellem... ; v. 53, Opinor... ; v. 139 sq., et mihi dulces Ig'iioscent... amici, In([ue uicem... patiar... S. I, 6, 1)2 sq.. Longe mea discrepat istis Et uox et ratio ; v.97 sq.. nollem... S. I, 1 , 78 sq., Horum Semper ego optarim pauperrimus esse bonorum. S. II, 2, 92 sq., Hos utinam inter Heroas natum tellus me prima tulisset ! S. II, 6, 60 sq., c'est pour son compte qu'il préfère la vie rustique au séjour ù la ville. Il n'y a rien làdedans de dogmatique, et le procédé a son fort et son faible. Le fort, c'est qu'il, n'essaie point de nous imposer une doctrine qui lui est étrangère, qui n'a que son assentiment logique, et dont autrement il se désintéresse. Il ne fait qu'un avec sa morale ; elle est identifiée avec lui-même; or il a assez de valeur morale et intellectuelle pour que ses préférences méritent toute notre attention et notre synipathie. Le faible, c'est que cette morale est all'aire de tempérament ; elle est si exactement accommodée à lui-même, qu'elle paraît surtout faite pour lui. Si considérables que soient des préférences individuelles, elles sollicitent notre adhésion, elles ne la commandent point. A côté de ce procédé de l'intervention directe, IL en emploie dans le deuxième livre un autre, qui en est pour ainsi dire l'envers : c'est l'ironie. Il s'adresse évidemment à des lecteurs avertis et plus subtils. II nous laisse en face de son exposé, et c'est à nous de deviner dans quel sens
i. On a remarqué quo celte méthode n'a pas été inventée par le père d'il, l'ranke, F. II., p. 8, n. 7 : (( consimilem educandi rationem praedicat Demea senex in Terent. Adel[)h. 3, 3, "ID sq. ». Luc. Millier, (,'. Lucili Sat. l'cliq., p. 107 : <i etsi nihil laudi Iloratii parentis vclini detractum, non tamen polest ne^ari Lucilium et ipsum pro[)ositis exeniplis, quae ex principibus civilalis sive ex plebc pro arbitrio assumeret, viliorum perversitatem sive l'oedilalem saepius demonstrasse...»