‹ Étude sur les sociétés coopératives et leur constitution légale, précédée d'un coup-d'œil surChapitre 3 sur 18 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

(47 FÉVRIER t866).

Sommaire. — La question de savoir si le salarial doit toujours durer fait partie d'une théorie complète des salaires. — Opinions divergentes de Rossi et dé Bastiat sur cette question. — Solution dans Porganisfftion des Sociétés coopérativei. — Cette organisation remédie : 1° à Tincerlitude de la position du salarié ; 2o à la division d'intérêt entre le capital et le travail, par l'application du principe de la mutualité. — Caractères fondamentaux des Sociétés coopératives. — Leur mode d'action. — Différences fondamentales avec les associations préconisées par les écoles socialistes. — Etendue du champ d'action du mouvement coopératif.

MESSrcURS,

Nous voici arrivés à rexamen des derniers problèmes que soulève tout naturellement Tétude d'une théorie des salaires, quand on ne veut pas se contenter seulement de décrire les faits actuels.

En premier lieu, j'ai essayé de caractériser nettement devant vous le salaire, en le définissant : cette part à peu près fixe donnée au travail dans la distribution générale ; dont le chiffre est indépendant des risques de

Vopération industrielle à laquelle concourt le salarié ; que le salarié obtient en vertu d'une espèce de forfait, et qu'il touche avant la réalisation complète du produit ou son application à un besoin; et en développant chacun des termes de cette définition.

En second lieu, nous avons étudié les différentes causes qui peuvent influer sur le taux des salaires, en plaçant au premier rang le chiffre de la population et en parcourant successivement : l'agrément ou le désagrément du métier, le risque économique, certains monopoles actuels, les concurrences subventionnées, l'emploi des machines, et enfin la coutume.

En troisième lieu, je vous ai démontré qu'il était impossible d'agir directement sur le taux des salaires; et, à ce propos, j'ai combattu la chimère qui s'est appelée en 1848 du nom inorganisation du travail. Mais à côté de cette démonstration j ai placé la justification du droit de coalition, surtout et presque exclusivement, quand la coalition a pour objet de combattre l'influence de la* coutume sur le taux des salaires; et, à ce propos, j'ai étudié les différentes lois et les différents monuments de la jurisprudence relatifs aux coalitions.

Nous sommes maintenant mieux armés pour examiner la question capitale de savoir si le salariat est un mode de distribution qui doive éternellement durer, parce qu'il serait l'une des conséquences essentielles des grandes lois économiques , ou bien si, au contraire, on peut le croire destiné à disparaître, comme l'esclavage ou le servage, dont il

représenterait une transformation ou un adoucissement. C'est le quatrième point du programme que je m'étais posé en commençant avec vous l'étude de la théorie des salaires.

La question n'est pas neuve assurément, et sa discussion a donné lieu malheureusement à des luttes passionnées. Il est bien entendu, cependant, que je ne parle que des luttes doctrinales; les batailles de la rue sont de tristes, souvenirs, qu'il faut voiler pour conserver le calme qui convient à l'examen d'une question aussi délicate.

Vous allez, d'ailleurs, pouvoir apprécier de suite la hauteur à laquelle j'entends maintenir ce débat, par cela seul que j'aurai prononcé les noms des économistes aux écrits desquels je vais emprunter le résumé des idées opposées qu'il met en présence. Ce sont deux de nos gloires les plus pures que je vais interroger : Rossi, qui croyait à la disparition du salariat, et Bastiat, qui, au contraire, croyait à sa* perpétuité (1).

Voici les paroles mêmes de M. Rossi dans son cours de 1836 (3® volume publié par ses fils après sa mort) : « Grâce à Dieu, l'esclavage a » disparu d'une grande partie du monde, et aujour- » d'hui plus que jamais on a . l'espoir de le voir » entièrement disparaître. Pourquoi les salaires ne

(1) Ce n'est pas la' première fois que le rapprochement de Fopinion de ces deux grands économistes a été fait. M. Garbouleau, rédacteur en chef de la Revue judiciaire du Midi, qui se publie à Montpellier, a écrit là-dessus dans un livre qu'il a trop modestement appelé : Elément* d'économie politique à Vusage des gens du monde, une page qui résume parfaitement ce débat (V. p. 395). Il opine dans le sens de M. Bastiat.

» seraient-ils pas un fait transitoire, ou du moins un » fait non absolument dominant, une pure variété » des arrangements économiques ?... Le jour où le » travailleur pourra dire : Je ne veux pas vendre » ma portion, je veux conserver mon droit, je suis » associé et je veux courir les chances de la commune » industrie ; réglons seulement quelle sera la loi du » partage; ce jour, sa condition serait changée; » non-seulement sa position économique, mais » même sa dignité d'homme serait complètement » relevée. Maintenant, faut-il arriver à cet état de » choses par voie directe, par des institutions posi- » tives, en appelant à son secours le gouvernement » social ou la loi ? ou bien est-ce là un but auquel » il faut tendre constamment par la force et le » développement naturel des choses, et en travail- » lantjcontinuellement à Tamélioration du sort de » Touvrier, de façon qu'il puisse avoir un jour » devant lui de quoi attendre le résultat final et la » réalisation des produits industriels? Voilà, au fond, » une des plus belles et des plus grandes questions » de la distribution des richesses. »

Et à la 26e leçon du même cours, il fixait ainsi ses principes sur la solution du problème posé par le salariat : « Ces trois idées : emploi des capitaux » et du travail — assurances — association — sont » trois idées intimement liées entre elles. Tout ce » que Ton peut faire pour le progrès de Tune se » trouve nécessairement aider au développement » des autres- Les hommes le demandent, les faits » l'exigent ; les hommes sentent de plus en plus

î que rassociation est un levier puissant dont les » sociétés modernes doivent se servir (1).

Bastiat pose la question absolument comme Rossi : « Les hommes tendent, dit-il, à sortir du » salariat pour devenir capitalistes. Reste à savoir » si les grandes lois du monde économique, si le » jeu naturel des organes sociaux favorisent ou >» contrarient cette tendance (2). » Et, après avoir constaté que les salaires vont toujours haussant, et que cette hausse est la conséquence naturelle de remploi d'une masse toujours croissante de capitaux, — ce qui justifie de plus en plus Tharmonie entre les intérêts du capital et ceux du travail, — et avoir démontré que le salariat est un mode de rémunération avantageux, puisqu'il épargne au travailleur les risques des opérations industrielles, il arrive à cette conclusion qui termine le chapitre : « L'amélioration » du sort de l'ouvrier se trouve dans le salaire » même et dans les lois naturelles qui le régissent,

« 1® L'ouvrier tend à s'élever au rang d'en- » trepreneur capitaliste;

» 2° Le salaire tend à hausser.

» Donc, le passage du salariat à l'entreprise devient toujours moins désirable et plm facile. »

Je n'apprécie point, je ne critique point, je ne fais encore qu'exposer les éléments du débat. Il m'est cependant impossible de me dispenser de vous faire remarquer que cette conclusion, qui pose

(1) Voir Court de M. Roui, 3e vol., p. 48, 49 et 483. Edition de 1851. (2; Bastiat^ Harmonies ; des Salaires, p. 474, 3« édit. de 1863.

une contradiction entre deux grands faits économiques : la facilité d'arriver à la situation de capitaliste, qui va grandissant, et le désir, qui doit aller diminuant, est bien en dehors des habitudes scientifiques de Bastiat, dont Tactivité intellectuelle s'est vigoureusement employée à établir sur une base sérieuse les harmonies économiqttes, en face des contradictions économiques y dont la cause était défendue par Proudhon.

En face de tels hommes, M. Rossi et M. Bastiat, et d'une telle divergence dans leurs doctrines, vous excuèeriez mon hésitation à choisir et à conclure. Mais, comme je me permets d'avoir une croyance et une conviction^ je vous en dois la formule, et je dois surtout vous indiquer scrupuleusement le chemin que Ton peut parcourir pour la rencontrer.

Je crois que, si jaqiais le salariat peut disparaître, cette disparition sera due à Faction du mouvement qui porte les salariés, en Angleterre, en Allemagne et en France, depuis quelque temps, vers les associations dites coopératives^ fondées essentiellement sur le principe de la mutualité. La suite de cette leçon renfermera le développement de cette proposition, ou plutôt sa démonstration la plus rigoureuse possible. Je dis démonstration à dessein, parce que j'ai l'intention de procéder à l'aide de moyens purement rationnels, sans me laisser entraîner à aucune expansion de sentiment.

Examinons le problème du salariat comme un pur problème de mathématiques ; tâchons d'oublier, quoique cela soit bien difficile, que le cœur aurait le

droit d'apporter ici le tribut de ses sympathies pour les douleurs de ceux qui travaillent, et de demander lui aussi à conclure. Mais il ne faut pas que l'on puisse nous accuser d'avoir fait seulement œuvre de charité, et non pas œuvre de science.

Pour guérir une maladie, il faut d'abord bien la nommer. Le salariat a des vices et offre des dangers ; précisons-les bien pour pouvoir trouver le remède ; mais n'oublions pas non plus ses avantages, qu'il faut constater avec impartialité.

1^ Le salariat n'est nullement, comme l'ont dit quelques déclamations passionnées, un mode de répartition dégradant ou avilissant. Si le travail est moins rémunéré que le capital, c'est qu'il n'est qu'un des éléments de la formation du capital.

2° Le salariat suppose un forfait passé entre le travailleur. et le détenteur des capitaux. Qui dit forfait dit contraJty donc consentement. Il constitue donc en réalité un mode d'association entre le capital et le travail.

3° n a trois avantages incontestables : le premier, de ne point exiger que le salarié fasse preuve de beaucoup d'inteUigence pour la direction du travail, et soit ainsi obligé de dépenser beaucoup pour son instruction ; le second, de ne point le soumettre aux risques de l'opération, et le troisième de lui permettre d'être payé avant la fin de cette opération..

Voilà l'actif du salariat. Voyons maintenant son passif, et constatons les plaintes sérieuses et raisonnables des salariés.

ï)'abord, le salarié se plaint de ce que, malgré

ce qu'il y a d'assez fixe dans le chiffre de son salaire, ce mode de rémunération laisse encore bien de la place au hasard, à Yalea. Oui, sans doute, le chiffre du salaire n'est point très- variable ; mais pendant combien de temps le salarié pourra-t-il le toucher? Ses forces physiques peuvent disparaître demain. N'étant point intéressé comme capitaliste dans Tentreprise, ne la dirigeant point, il ne sait point combien de temps elle peut durer, quelles chances de succès elle a. N'ayant point Tintelligence qui permet de diriger, n'étant point, d'ailleurs, associé aux pertes, il ne peut même être consulté par l'entrepreneur. Voilà la première plainte du salarié. Que ceux d'entre eux qui veulent en lire une formule émue et éloquente se reportent au chapitre de Bastiat, cité plus haut.

En second lieu, le salarié croit à im véritable antagonisme d'intérêt entre le travail et le capital.

Scientifiquement parlant, rien n'est plus faux qu'une pareille croyance, et la propagation des idées économiques en fera justice. Pourquoi y aurait-il liUte naturelle^ antagonisme nécessaire entre le capital et le travail ? Le capital n'est que du travail accompli, accumulé, mis en réserve, pour pouvoir réaliser de nouveaux actes de production.

Puis, quand on examine les choses d'un peu plus près, on voit bientôt qu'il y a un certain accord forcé entre les intérêts de l'un et de l'autre de ces deux facteurs essentiels de tout acte de production, et que, notamment, plus est considérable le capital

engagé dans une branche d'industrie, et plus les salaires haussent, et qu'ils diminuent au contraire en même temps que diminue l'emploi du capital. Pour nous, la démonstration de cette double proposition est élémentaire. La multiphcité des capitaux appliqués à une industrie fait qu'il y a entre eux une véritable concurrence, et, pour se faire employer, ils font des conditions meilleures à ceux qui les mettent en œuvre ; ils y sont forcés. Et qu'est-ce que sont ces conditions meilleures ? Une élévation directe dans le salaire. Je ne parle point même de rélévation indirecte se réalisant par rabaissement du prix des objets produits en plus grande quantité, quand les capitaux deviennent abondants dans l'exploitation d'une branche d'industrie, ce qui permet d'acheter plus d'objets ou des objets n?,ieux fabriqués avec la même somme. Au contraire. Ton comprend fort bien que, quand les capitaux se retirent d'une industrie, les salaires doivent baisser, puisque la production est moins active, et que, les consommations étant moins nombreuses, il y a moins de moyens de rémunérer le travail.

Ces idées simples peuvent être comprises et acceptées par tout le monde, à la condition bien entendu que l'on prenne la peine de les exposer sans relâche, et d'écouter leur exposition. Nous pouvons donc supposer, sans trop de témérité, que les salariés se laisseront convaincre qu'il n'y a point antagonisme entre le capital et le travail. Mais ils auront toujours le droit de dire que, s'il n'y a point lutte, antago-

nisme, il y a tout au moins division d'intérêt entre le capital et le travail, quand la répartition se fait entre eux.

n est certain, en effet, que, sur le prix d'un produit égal à 10, le capital prélèvera 6 et le travail 4 ; et on aura beau démontrer aux salariés que, si le capital employé dans la création d'un produit était moindre, leur part au lieu d'être 4 serait 3, ils répondront toujours qu'il serait très-désirable d'essayer de faire cesser cette division d'intérêts, et de trouver une combinaison où le travailleur n'aurait point à jeter un œil d'envie sur ces bénéfices donnés au capital.

Voilà donc le double vice du salariat, voilà sa double maladie :

1° UinceHitude de la position du salarié;

2° La division d'intérêt entre le capital et le travail^ au moins.^ au moment de la répartition ;

Voici, ce me semble, le double remède : le premier, que le travailleur puisse devenir directeur de travaux, intéressé à la direction ; c'est le remède à l'incertitude ;

Le second, que les qualités de travailleur et de capitaliste puissent se trouver réunies sur la même tête; tel est le remède assuré à la division d'intérêt.

Mais c'est bien ici qu'il faut serrer de plus près la démonstration. Ces idées sont pour ainsi dire formulées d'hier, il faut qu'elles puissent être contrôlées avec rigueur.

Et d'abord, quand je parle de certitude, de

sécurité déposition à conquérir par le travailleur, il est bien entendu que je ne parle que de la sécurité ordinaire que Ton peut rencontrer dans les entreprises humaines. L'avènement des salariés à la direction des travaux , à une part dans cette direction, ne saurait avoir cette vertu secrète de mettre la certitude absolue à la place de tous les hasards qu'entraîne forcément le jeu des activités et des institutions humaines. Le salarié ne peut espérer qu'une, chose , c'est de pouvoir obtenir une situation égale ou analogue à celle qu'ont dans nos temps l'entrepreneur et le capitaliste.

Il est plus évident aussi que, si les salariés prennent part à la direction des travaux, ils doivent subir une part dans les pertes, dans les risques de l'opération. La responsabilité effective est la conséquence inévitable de la puissance dans la direction et de l'immixtion dans le maniement de l'opération. Les devoirs sont toujours corrélatifs des droits : c'est un axiome de morale que l'économie politique revendique également comme lui appartenant; ce qui montre bien en passant, quoi que Ton en dise communément, que la science du juste et celle de l'utile ont plus d'un point de contact , et qu'il est bien faux de croire à un antagonisme naturel entre elles.

C'était à la fois une injustice et une absurdité que demander, dans l'intérêt du salarié, comme cela s'est produit dans quelques occasions en 1848, en même temps un salaire fixe et une part dans les

profits, sans aucune participation aux risques. C'étaient là des prétentions tout-à-fait contradictoires et inadmissibles.

Il faut donc que le salarié prenne part aux risques de l'entreprise. Mais comment le pourra-t-il, démuni qu'il est généralement de capitaux? Qui voudra traiter avec des entrepreneurs sans solvabilité? Ce n'est pas tout que d'avoir ces aspirations que Bastiat approuvait de toutes les forces de son âme, quoiqu'il ne crût point à la disparition du salariat : il faut encore pouvoir les réaliser.

L'objection est parfaitement juste, et il n'y a qu'un moyen d'y répondre. Le grand économiste Rossi l'avait entrevu ; il suffit de préciser ce qu'il avait pressenti.

De tous les temps, comment a-t-on procédé quand on a constaté que, seul, onjne pouvait remplir une tâche ou atteindre un but quelconque? Comment procède-t-on de notre temps ? L'on se réunit; ce que ne peut un individu, deux ou trois le pourront; la foule pourra le faire. Prenons les exemples les plus ordinaires de l'application de cette idée, si simple qu'elle en paraît banale.

Pourquoi un effet de commerce ne devient-il banquable que quand il porte plusieurs signatures ? C'est que la réunion des forces et des ressources inspire plus de confiance que leur isolement.

Quel est le principe sur lequel repose l'organisation de tous les moyens d'assurance contre les risques? Sur le principe de la réunion des forces et

des ressources, qui permet de répartir un risque considérable sur une foule de têtes ou de valeurs , de façon à rendre chacune de, ces fractions Traiment insignifiante.

Un armateur a cinquante navires soumiç en même temps aux risques de la navigation ; la perte d'un seul peut lui être presque indifférente ; elle se répartit sur les quarante-neuf autres portions de sa fortune maritime. Mais , s'il u'en a qu'un ou deux, combien la perte serait cruelle pour lui ! Il y a un remède fort simple à ce malheur. Cet .armateur ne pourra-t-il point trouver un assureur qui, moyennant Tabandon d'une certaine somme, consentira à prendre à sa charge une portion de sa perte; puis un autre, puis encore un autre qui accédera aux mêmes conditions, de telle façon que toute la perte finira ainsi par être couverte successivement ? Mais ce n'est là qu'une combinaison peu savante. Au lieu de forcer l'armateur à aller trouver plusieurs assureurs, les assureurs n'ont qu'à se réunir, et leurs capitaux réunis feront bien mieux que leurs capitaux isolés.

Eh bien! ce que les capitalistes ont accompli dans la plénitude de leurs droits , que les salariés l'accomplissent aussi, et, la réunion faisant la force, ils pourront, eux aussi, obtenir du crédit après avoir combiné leurs petites épargnes ; et rien ne les empêchera plus de se commanditer eux-mêmes, de diriger et de commander eux-mêmes leur travail. La confiance, en effet, s'attachera à leurs associa-

tions, les pertes qu'elles pourraient faire subir devant se répartir sur une foule de têtes, et pouvant, dès-lors, être facilement payées.

Le droit de s'unir ainsi n'est pas douteux. Les capitaux tout formés ont constitué de ces grandes associations qui ont permis de créer les chemins de fer et de réaliser toutes les grandes opérations ; ce que les capitaux tout formés ont pu faire peut être légitimement accompli par les capitaux en formation, c'est-à-dire les épargnes sur le salaire.

La raison , le droit sont donc d'accord ; reste Tapplication de l'idée appuyée sur cette double base. Il ne faut point en désespérer et s'imaginer que de petites épargnes sur de modestes salaires ne puissent point former des capitaux sérieux et puissants.

D'abord, tous les salaires ne sont pas excessivement restreints ; ceux qui rémunèrent des travaux dont le risque est assez considérable ont une certaine importance relative. Puis , il faut bien remarquer que les salariés les mieux payés ne sont pas toujours ceux qui économisent le plus; ceux qui sont le moins rémunérés peuvent donc épargner; ce sont ceux qui connaissent le mieux la pratique de cette vertu. D'ailleurs , il y a mieux à faire que des hypothèses en pareille matière : l'expérience a montré plus d'une fois ce que pouvait l'épargne librement et puissamment voulue dans un but déterminé. En Angleterre souvent, en France quelquefois, de longues grèves ont été soutenues par les cotisations des ouvriers. 11 est permis d'espérer que l'épargne destinée à commander et soutenir le travail pro-^

ductif sera plus facilement obtenue que l'épargne qui ne doit seconder que la grève improductive.

Pourquoi même parler, comme je le fais, au futur ? Je vous indiquerai dans la prochaine leçon les résultats déjà obtenus, notamment en Allemagne, par les efforts des travailleurs associés, surtout pour organiser des institutions de crédit, et vous serez frappés de la puissance réalisée de l'idée que je vous expose. Vous verrez ce qu'ont produit des versements mensuels de 5 silbergros, c'est-à-dire de 55 centimes de notre monnaie. Un homme d'Etat anglais disait récemment : Uon ne sait pas encore ce que vaut le sou par semaine. Nous pouvons, je crois, sans trop de témérité , poser l'hypothèse de l'économie d'un sou par jour, et songeons alors aux chiffres que voici : un million de travailleurs économisant seulement un sou par jour aurait obtenu, à la fin de Tannée, un capital de 18 millions. Quelles sont les fortunes particulières, même des plus considérables , qui pourraient faire de pareilles réalisations de fonds?

N'oublions pas maintenant qu'il faut répondre à la seconde plainte* émise par le salariat : Il y a division (^intérêt entre les salariés et les capitalistes. Nous avons nommé le remède : c'est la mutualité; il faut maintenant le justifier théoriquement et montrer la possibilité de son application.

Sa justification théorique ne saurait être longue. Quelles que soient les concessions que consentent à faire deux personnes ayant des intérêts distincts, il est bien rare que chacune d'elles trouve que l'autre

en fait assez. Auraient-elles par hasard une opinion opposée , qui peut affirmer qu'elles demeureront toujours dans les mêmes dispositions d'esprit ? Qui peut surtout se flatter que leurs successeurs persisteront dans cet échange de bienveillances réciproques?

^ Faut-il alors, désespérant d'obtenir des concessions faites par les intérêts divers, que le législateur intervienne pour imposer ces concessions ? Non, la loi doit imposer le moins d'entraves que possible au libre exercice du droit de propriété, et, quand il ne peut pas imposer une mesure, parce qu'il ne le doit point, il n'est pas de sa dignité de donner de simples conseils. Le législateur commande ou prohibe, mais il ne peut pas faire œuvre de doctrine et de prédication.

Si Ton ne peut donc compter ni sur l'accord . libre et persistant des intérêts, ni sur la volonté de la loi, il ne reste plus qu'un moyen de faire disparaître la lutte de ces intérêts : c'est de les réunir sur la même tête d'homme.

Les deux qualités rivales se neutraliseront quand elles seront confondues dans la même personne. Ah ! si tous les honunes pouvaient être à la fois producteurs et consommateurs des mêmes choses, quel silence se ferait, au lieu de ce concert de plaintes que l'on entend tous les jours, et que, bien souvent, Tignorance des lois économiques rend si passionnées !

Le vendeur se plaint que l'acheteur ne paye pas assez cher; l'acheteur, à son tour, prétend qu'il

est exploité. Si Ton pouvait trouver une combinaison qui ferait tout un groupe d'hommes acheteurs et vendeurs à la fois, n'est-ce point que toutes récriminations cesseraient comme par enchantement?

L'escompteur trouve absurdes les lois qui restreignent un peu le droit de demander de l'argent un fort loyer; Y escompté, l'emprunteur les trouve fort à son goût. Voilà une lutte d'intérêts. Ah ! si Ton pouvait trouver le moyen d'être à la fois escompteur et escompté I

Le salarié croit que la part faite au capital est trop large; s'il pouvait être à la fois travailleur et bailleur de fonds I Aurions -nous cependant rencontré ainsi Tidéal et fait descendre le paradis sur la terre ? Nullement. L'économie politique n'a point la prétention d'avoir trouvé la panacée universelle des maux de l'humanité. C'est le lot qui nous est fait, et il faut l'accepter sans murmurer; nous avons à la fois la gloire et la douleur de ne conquérir un peu de bien que par de patients efforts. Mais, au moins, nous aurions rencontré une solution, qui paraît juste, à des difficultés devant lesquelles on ne saurait passer froidement indifférent.

Cette solution s'appelle la mutualité; le mot n'a rien d'effrayant, et d'ailleurs il sert d'enseigne à des institutions que la raison unanime a déjà consacrées.

C'est ce qu'il faut voir maintenant, car le meilleur critérium, la meilleure pierre de touche pour apprécier la valeur d'une idée qui demande à s'incarner dans les faits, sera toujours de montrer

qu'elle a déjà une tradition historique , des racines dans le passé et une certaine assise dans le présent. L'association s'est déjà justifiée ainsi ; la mutualité et l'association mutuelle se justifieront de la même manière.

Or, qui de vous, Messieurs, n'a déjà nommé, avant que je le fasse moi-même , les sociétés de secours mutuels et les assurances mutuelles comme des applications sérieuses de l'idée que je voudrais voir appliquer de plus en plus ?

La grande famille humaine repose sur l'échange des services. Cependant, quand un membre de cette grande famille souffre et ne peut travailler, il lui est permis à coup sûr, sans rougir et sans que sa dignité en souffre une atteinte, de recevoir des secours de son semblable. Mais il n'en est pas moins certain que le secourant et le secouru sont dans une situation qui peut se caractériser par une lutte d'intérêts. Cette lutte disparaît complètement dans l'organisation de secours mutuels. Chacun des membres est à la fois secourant et secouru, quand les cotisations ont été demandées uniquement aux associés euxmêmes et qu'il n'y a point de membres d'honneur, simples donateurs, ce qui constitue alors une application bien plus pure du grand principe de mutualité.

Les assurances mutuelles sont fondées sur la même idée, qu'il s'agisse d'assurances sur la vie ou d'assurances pour des risques quelconques. On est à la fois assureur et assuré : où serait la lutte d'intérêts? Combien surtout l'on se sent fier, de cette

fierté qui naît de raccomplissement large et intelligent du devoir , quand on peut , par le versement volontaire d'une somme assez minime, se promettre que votre famille ne souffrira pas trop, pécuniairement, du vide que votre mort fera au milieu d'elle ! Notre épargne isolée eût été impuissante, si respectable qu'elle fût par son origine et son but; mais elle grandit par son rapprochement avec d'autres , et ce rapprochement, qui aide un peu à la solidarité des hommes, sans rien coûter à notre liberté et à notre dignité , nous permet de mourir plus tranquille.

Enfin, l'institution des caisses de retraite pour la vieillesse, organisée par les lois de 1850 et de 1853, mais qui n'a commencé à fonctionner que le 11 mai 1861, est-elle autre chose qu'une application du principe de mutualité? Eh bien! un pas, deux pas de plus, et nous touchons aux Sociétés coopératives.

Rien ne doit être plus libre et plus élastique que leur constitution ; mais elles se présentent le plus généralement sous trois formes typiques qu'il est temps d'indiquer : — Sociétés de consommation , — Sociétés de crédit, — Sociétés de production.

La Société de consommation se forme pour obtenir les trois avantages que voici :

1^ Profiter du crédit que l'on donne toujours à un acheteur qui fait des achats considérables ;

2o Obtenir des denrées de bonne qualité , que le consommateur puisse acheter en toute sécurité ;

3^ Eviter que le prix des denrées ne soit grevé

de la rémunération que perçoivent des intermédiaires inutiles ou souvent trop nombreux.

Et, pour arriver aces résultats, que faut-il? Former un certain fonds qui permette, en réunissant des épargnes cependant peu considérables, d'agir comme un gros acheteur ; grouper un certain nombre d'hommes dont chacun , à tour de rôle , pourra être le gardien du magasin unique, chargé de vendre, soit aux associés qui ont fourni des fonds, soit même à des tiers. — Ce mode de Société fait disparaître la lutte entre les vendeurs et les acheteurs. C'est la mutualité la plus élémentaire. — Plusieurs de ces associations existent en France depuis même de longues années.

Les Sociétés de crédit, surtout florissantes en Allemagne , groupent les épargnes de façon à leur permettre de se constituer les banquiers de leurs adhérents. Dans ces Sociétés, chacun est préteur et emprunteur , escompteur et escompté. Ces Sociétés prêtent leurs signatures sociales à leurs membres, et peuvent ainsi aider au réescompte des effets des associés.

Enfin, dans la Société de production. Ton tâche de réunir sur les mêmes têtes les qualités de travailleur et de capitaliste. Les salariés travaillent autant qtie possible avec leurs capitaux, et le chiffre de leurs salaires leur donne droit à des profits, comme s'il constituait un capital formé et acquis depuis longtemps.

Voilà l'esquisse rapide de ce que Ton nomme dans une langue toute nouvelle le mouvement coopé-

ratif. La fin de cette leçon vous apprendra : 1" quels sont les caractères principaux de ce mouvement; 2® quelle est la mesure probable de son champ d'action.

Le principe fondamental de Vassociation coopérative, celui auquel elle tient tout spécialement, c'est qu'elle doit se fonder sans demander aucun secours à l'Etat, aucun subside au budget. Plusieurs des adhérents à ce mouvement croient même qu'il ne doit être fait aucune loi prévoyant ces Sociétés et les aidant à se constituer. Je suis, pour ma part, d'un avis opposé. En France, il leur faudra une loi pour les débarrasser des entraves que leur opposent les formes admises légalement pour les Sociétés actuelles. Mais je vous ai indiqué ce trait particulier pour vous montrer combien on tient, dans le monde de coopération, à n'être ni mendiant ni protégé.

La coopération veut faire ses affaires elle-même. Elle a raison, d'abord parce qu'il n'est rien de plus injuste que de prendre dans la poché de tous, sous forme de subventions du budget, pour tenter une œuvre qui peut ne point profiter à tous. Puis, l'histoire démontre que les conquêtes de droit vraiment durables, et les seules durables, sont le fait de ceux qui avaient intérêt à la conquête.

J'ai essayé de le démontrer, dans une petite publication^ pour un point tout particulier de l'histoire des serfs dans notre pays (1) ; il serait bien

(1) Des Sœiéléi (aitibles au moyeiv-dge comparées au mouvemeni coopératif actuel. Mémoire lu à la Sorbonne dans la réunion des Sociétés sayantç9 de 1865.

facile de prouver aussi que, si les communes se sont affranchies, ce n'est pas à Louis VI qu'elles le doivent, malgré une opinion généralement adoptée, mais bien à elles-mêmes.

En second lieu, l'association coopérative ne prend des forces et de l'activité humaine ou de ses produits que juste ce qu'il faut pour arriver au but qu'elle se propose. Le mot de coopération indique clairement cette idée. Il s'agit uniquement de faire une œuvre , opus , d'atteindre un but déterminé ensemble; mais, hors de là, plus de lien étroit, plus de solidarité, point de communauté de vie, point d'habitation en commun. La liberté et la spontanéité sont parfaitement sauvegardées; nulle atteinte ne leur est portée.

Dans certaines périodes de l'histoire des peuples, de la nôtre notamment, il a bien fallu, sans doute, quelquefois, que les associations qui se formaient entre les faibles se fissent fortes et serrées pour pouvoir combattre un miUeu hostile ou pour résister à d'injustes attaques; et, afin d'arriver à ce résultat, il importait que l'homme tout entier fût pris par ces associations, de façon à former un tout indivisible et inébranlable. C'est ainsi que les corporations du moyen-âge ont dû agir pour opposer de fortes résistances à la féodalité, et il fallait que chaque membre entrant dans son sein abdiquât une large part de liberté. Les rites du compagnonage et de la franc-maçonnerie, qui lient la vie entière de l'adepte par d'indissolubles engagements, n'ont pas d'autres raisons d être que ce désir ou ce besoin de

se faire bien fort dans un milieu hostile à Tassociation. Dans ce temps-là, toute association prend le caractère d'une conspiration ; mais, à ITieure qu'il est, quel anachronisme ce serait !

L'on ne se cache point pour constituer une société de secours mutuels ; pourquoi songerait-on à se cacher et à s'armer d'une puissance collective, laissant à peine respirer l'individu dans l'association, pour s'assurer contre les fluctuations des salaires et l'incertitude du lendemain ?

Le mouvement coopératif doit donc laisser et laisse, en effet, en dehors de lui, la conscience de l'homme et tous ses droits : l'opinion politique, l'opinion religieuse, les relations intimes et la vie de famille. Il doit subordonner toujours l'esprit d'unité au besoin de la liberté. Il doit même, et ce n'est pas un de ses caractères les moins saillants, laisser une grande facilité pour la retraite des adhérents à une société, et ne point demander d'engagements à trop long terme. C'est ainsi qu'il montrera le respect profond qu'il a pour la liberté humaine.

Le langage économique a déjà un mot pour désigner la forme que doivent affecter ces Sociétés : elles doivent avoir, dit-on, la forme la plus ouverte possible, ce qui suppose la variabilité possible dans le chiffre des associés ou celui des capitaux engagés.

On a dernièrement critiqué notre dénomination d'associations coopératives : on a dit qu'il y avait, dans l'emploi de ces deux mots, un vrai pléonasme. C'est là du purisme grammatical ; si l'on veut même.

je concéderai qu'il y a faute contre les règles du langage. C'est ici le moindre de mes soucis. Ce qu'il importe avant tout, c'est que le mot qui sert à désigner une idée juste, pratique, réalisable, conforme aux vraies données économiques, la sépare bien des tentatives et des prédications socialistes. — Le mot association seul nous en rapprocherait trop.

Voici en effet le point capital qu'il faut mettre en pleine lumière : la différence profonde qui sépare le mouvement coopératif des tendances socialistes de 1848. Dieu merci! les fausses doctrines du socialisme perdent du terrain tous les jours, et les adhésions au mouvement coopératif en sont la preuve la plus complète.

Qui ne se souvient encore des conceptions bizarres du fouriérisme? Pour arriver à la réalisation des rêves de cette école, que ne fallait-il point changer? La civilisation tournait le dos au vrai progrès ; en harmonie (c'est le langage des fouriéristes) tout devait se modifier, même la structure des bêtes. Et le phalanstère, et ce contact forcé de tous les membres de la fourmilière humaine, qui détruisait le foyer domestique , cette pierre angulaire où demandent à se reposer nos instincts les plus sacrés et les plus vivants !

Et la nouvelle Icarie du communisme, plus directement contraire encore à ces penchants de notre nature que l'organisation phalanstérienne, et qui ne donne point de part au capital dans la distribution générale !

Et enfin, le communisme autoritaire, qui faisait

— sodé nous tous des employés de l'Etat, prêchait Tégalité des salaires et commandait le progrès à heures fixes avec une précision de mouvements qui rappelait la charge en douze temps ! — Voilà les rêves, voilà les impossibilités, les modifications inacceptables de notre organisation sociale.

Mais comparez tous ces renversements, toutes ces exigences si multipliées de novateurs hardis qui ne trouvaient presque rien à conserver dans notre organisation sociale, avec ce mouvement calme, réfléchi, qui cherche son appui dans les institutions actuelles, ne veut déplacer aucune position acquise , qui tient à faire son chemin, tout doucement, de proche en proche, par la contagion de l'exemple ; qui respecte le capital, parce que le capital c'est du travail accumulé, et que, si le capital n'est pas rémunéré, Tépargne qui le forme ne serait point encouragée, et voyez les différences !

Sans s'en douter, TAssemblée constituante de 1848 faisait du socialisme autoritaire en votant trois millions de subventions aux associations ouvrières qui se formaient en ce temps-là. Les Sociétés coopératives craignent si fort d'être confondues avec ces essais mal conçus, qu elles ne veulent point entendre parler de dons, même émanés de particuliers. Du reste, je n'aurai garde d'oublier de vous faire remarquer, dans une prochaine leçon, que les associations fondées en 1848 et subventionnées par l'Etat ont toutes, ou presque toutes, mal réussi. C'était justice: il fallait une sanction à la violation des vrais principes économiques.

Plus que quelques mots maintenant pour tâcher de délimiter le champ d'action du mouvement coopératif.

Il est d'abord bien certain que les tendances qui se caractérisent par ces expressions ne se posent nullement comme si elles avaient à recommander une panacée universelle, devant guérir tous les maux de l'humanité ou effacer toutes les inégalités. — Il y a des malheurs volontaires qui sont la punition naturelle de l'oubli des principes moraux, et il y a des inégalités que l'on ne pourra jamais faire disparaître, parce qu'elles sont le résultat des différences dans les intelligences et dans les activités.

Il est même certaines classes de salariés qui ne pourront jamais obtenir un changement dans leur mode de rémunération.

Les serviteurs qui rendent des services personnels ne pourront jamais y échapper. M. Rossi avait parfaitement vu ce point-là ; il s'exprimait ainsi dans la leçon que j'ai citée au commencement de celle-ci : « On peut bien dire sans doute que mon » domestique contribue dans une mesure quel- » conque à mes travaux même de professeur, car, » en me rendant certains services, il me laisse pour » mes travaux tout le temps que je dépenserais à » me les rendre à moi-même ; mais comment » appliquer à la domesticité le principe de l'associa- « tion ? Il y a là, à coup sûr, un cas de liquidation » de société fort difficile (1). »

(1) Cours déjà cité ; 3^ leçon, page 43.

— ftl —

Les fonctionnaires publics également, qui sont véritablement des salariés, — ce mot n'a rien d'humiliant, et ce serait n'être pas de son temps que de s'offenser de ce rapprochement qui, d'ailleurs, ici n'humilierait que moi, — les fonctionnaires publics, dis-je, ne peuvent pas être traités comme des associés qui ont fait un apport. Comment déterminer la valeur de leur apport, l'étendue de leurs services, et les rémunérer autrement qu'à l'aide d'un chiffre fixé par avance ?

A part ces réserves, qui étaient commandées par la nature des choses, et peut-être quelques autres que l'analogie de situation vous fera découvrir sans peine, l'application du mouvement coopératif peut avoir lieu pour toute espèce de travail qui n'est point purement intellectuel. Le travail agricole, comme le travail industriel proprement dit, peut s'accommoder de ces principes, et trouvera avantage dans leur mise en œuvre.

Je ne me dissimule pas cependant les différences qui séparent le travail des champs du travail de l'usine ou de la manufacture. Le premier ne peut pas ^tre aussi divisé que le second, et développe, dès lors, moins que l'autre la spécialité des fonctions. Car, si cette division avait lieu dans les mêmes proportions, bien des bras demeureraient inoccupés dans certaines périodes de l'année. Il est vrai de dire aussi que la force productive du travail agricole ne peut pas croître indéfiniment, comme pour le travail industriel, en raison directe du capital employé; mais ces différences, qu'il est toujours bon

de rappeler, ne sont pas des différences dans V essence même du travail et des conditions. L'expérience, d'ailleurs, démontre que l'association n'est pas chose incompatible avec le travail agricole. Est-ce que le métayage^ que cependant je ne recommande point comme le type de l'exploitation rurale, n'est pas une association entre le propriétaire et le métayer qui ne reçoit point un salaire fixe ? Est-ce que le cheptel n'a point le même caractère ? Est-ce qu'il n'y a point déjà, dans le Jura, des associations fruitières ou fromagères ? Est-ce que, en dehors de la coopération, il sera possible à l'agriculture d'acheter ou de louer les machines qui devront suppléer à l'absence des bras?

Je termine en rassurant ceux qui pourraient croire que les associations coopératives renferment des menaces caractérisées contre le commerce de détail, qu'elles voudraient complètement anéantir, ou qui craindraient qu'elles ne dussent se constituer en corporations jalouses qui songent à tuer la concurrence, ou tout au moins éloigner de cette forme de réunion tous ceux qui ne portent point le nom de salariés proprement dit. Quelques-unes *de ces craintes ont été manifestées dans cette ville même, au sein de l'enquête officiellement ordonnée pour apprécier les tendances, la vitalité et le but du mouvement coopératif; on ne peut point laisser ces craintes se propager ou s'enraciner par le silence que l'on garderait sur elles.

Sans doute, les trop nombreux intermédiaires entre le producteur et le consommateur devront

tendre à disparaître ; mais le commerce de détail ne sera jamais complètement inutile. Un homme dont la haute raison éclaire les adeptes du mouvement coopératif, en même temps que son cœur sympathise avec leurs efforts, M. Jules Simon, plaidait tout dernièrement la cause du commerce, en montrant avec une grande précision qu'il peut rendre trois sortes de services : comme banquier pour le producteur, comme messagerie, et comme agent de la production dans une certaine mesure, en devinant certains besoins pour lesquels il commande certains produits (1).

La concurrence et Témulation existeront toujours. Les associations coopératives n'auront point les privilèges qu'avaient obtenus les anciennes corporations ; elles concourront donc entre elles, et dans leur sein Tinégalité de rémunération suivant le travail accompli assurera toujours une émulation utile et féconde.

Enfin Ton peut affirmer que tous ceux qui ont écrit sur le sujet dont j'ai abordé aujourd'hui l'étude ont toujours proclamé bien haut que la forme coopéfative est assez large pour comprendre les patrons et les capitaUstes comme les salariés proprenâent dits.

Tels sont. Messieurs, les principes qui servent de base à des tendances qui se sont fait jour sous bien des formes, qui ont déjà sollicité l'attention du gouvernement, et qui l'ont amené à consulter

(1) Voir Tarticle de M. Jules Simon sur les Sociétés coopératives» dans le numéro de U Rêtue des Deux Monda du l«r janvier 1866.

ropinion publique et à formuler un projet de loi réglant ces nouvelles formes de Sociétés. Je n'ai rempli qu'un devoir strictement imposé par le caractère de mon enseignement, en essayant de vous donner un guide pour l'examen de questions dont vous trouvez renonciation dans la presse périodique et qui doit avoir bientôt un retentissement au sein de notre Corps législatif.

Dans les deux leçons suivantes, nous interrogerons sur les applications de ces principes l'Angleterre, la Suisse, la Belgique, l'Allemagne, la France ; puis nous aurons même la témérité d'essayer d'indiquer les dispositions qui devraient se trouver dans un projet de loi touchant les Sociétés coopératives, rédigé suivant les principes de la science économique. Vous me pardonnerez cette audace, qui ne prend sa source que dans le désir de vous être utile et de vous éviter des erreurs ou des entraînements bien faciles dans des matières aussi délicates.

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