SECONDE LEÇON
(24 févbibb).
SoMMAïKB. — Etude du moaYement coopératif en Angleterre, en Ecosse, en Belgique et en Hollande. — Chaque pays a une prédilection pour un type particulier de Sociétés de coopération : PAngleterre, pour les Sociétés de coMommation; l'Allemagne, pour celles de crédit; la France, pour celles de producHon, — Angleterre : Société des équUablet pionnier» de Roehdale/ Société de crédit populaire, Loan Society. •— Ecosse : Banques à^avances, •— Hollande : Banque de secours {Hulpbank) de La Haye. — Belgique : Société de V Union du crédit, — Banques populaires de Liège et de Gand. — Société de consommation à Liège.
Messieurs ,
La dernière leçon nous a servi à formuler les principes qui servent de base au mouvement coopératif. Il faut maintenant étudier les applications déjà faites de ces principes chez les peuples qui nous environnent et dans notre pays.
Ce n'est pas, vous l'avez bien compris, un vain sentiment de curiosité qui nous pousse à faire ces pérégrinations. Notre but est plus élevé. Si nous voulons essayer de donner des conseils à ceux qui, dans notre patrie, combinent quelques efforts pour constituer des Sociétés de coopération, il faut de toute nécessité que ces conseils aient pour appui la double base de la théorie et de Fexpérience. L'étude faite dans la dernière leçon nous a démontré le but à atteindre; celle que nous commençons aujourd'hui nous montrera ce qu'il faut savoir éviter, ce
qu'il faut, au contraire, adopter, en fait de moyens d'exécution.
L'Angleterre, la Hollande, la Belgique, la Suisse, rAUemagne et la France, vont successivement attirer notre attention , et nous nous préoccuperons aussi bien des associations agricoles que des associations industrielles; niais, avant d'aborder les détails, l'on ne peut s'empêcher de remarquer que chaque pays semble avoir une prédilection marquée et toute spéciale pour certains genres d'association.
Vous vous souvenez que presque toutes les Sociétés de coopération peuvent être à peu près ramenées à trois types principaux : Sociétés de consommation, de. crédit et de production; quoiqu'il soit cependant juste de constater que l'Allemagne possède aussi des Sociétés pour l'achat et la revente des matières premières. Eh bien! il est remarquable que, tandis que l'Angleterre compte surtout dans son sein des Sociétés de consomjnation, l'Allemagne a surtout organisé des Sociétés de crédit mutuel, et que la France tourne surtout ses vues du côté des Sociétés de production. Ce qui ne veut point dire que chacun de ces pays s'en tienne exclusivement au type préféré par lui; mais il est certain qu'une tentendance particulière y donne une prédominance énorme au type choisi.
Ce fait a sa raison d'être, et il ne servirait de rien d'en avoir constaté Texistence, si l'on n'en donnait la justification.
En Angleterre, le capital est puissant; il est concentré dans des mains habiles qui savent le
manœuvrer. Voilà pourquoi, jusqu'à maintenant au moins, jamais les salariés n'ont songé à essayer de lutter, en combinant leurs efforts, contre de pareils colosses. Aussi, sô sentant impuissants de ce côtélà, ils paraissent avoir borné leur ambition à Torganisation des Sociétés de consommation , les plus faciles à constituer.
En Allemagne, ce sont les Sociétés de crédit qui ont pris une large extension, parce que le mouvement a été dirigé par un homme qui a compris qu'il fallait raisonnablement commencer par cons- * tituer des capitaux avant de se livrer à aucun autre effort. M. Schultze-Delitzche, dont je vous parlerai plus longuement quand nous étudierons les banques de Prusse, a donné au mouvement une impulsion initiale inspirée par les vrais principes; et puis, cependant, si les Sociétés de production ont essayé de se former après les Sociétés de crédit, c'est que l'industrie commanditée par des capitaux individuels est moins puissante en Allemagne qu'en Angleterre.
Si les ouvriers français, au contraire, ont généralement voulu commencer par l'organisation des Sociétés de production , qui rapprochent bien plus les travailleurs que les autres Sociétés de con3ommation ou de crédit, il faut évidemment attribuer en grande partie ce résultat à l'effet produit par les doctrines socialistes qui prêchaient la communauté de vie. L'exagération de ces idées a été abandonnée; mais ce qui semble s'en rapprocher le plus a, avant tout, attiré l'attention des travailleurs. Ne pourraiton pas voir aussi dans le fait que je signale une con-
séquence naturelle de notre furia francese, qui nous fait entreprendre un peu trop vile ce qui devrait souvent n'être le prix que de longs efforts? La Société de production est la plus difficile à constituer. Les rapports entre associés sont incessants dans les ateliers; il y a entre eux une. certaine pénétration permanente et profonde qui ne peut aboutir à de bons résultats que quand Tapprentissage de l'association a été déjà fait à d'autres points de vue; la Société de production est donc celle qui doit se former en dernier lieu. Voilà pourquoi probablement c'est celle que Ton a tenu à constituer chez nous tout d'abord. Disons cependant que l'expérience a éclairé maintenant bien des ouvriers, et qu'un grand nombre d'entr'eux $'est rallié aux essais plus prudents de la formation préalable des Sociétés de crédit.
Ces préliminaires posés, franchissons le détroit et interrogeons nos voisins les Anglais.
Angleterre. — L'idée de la mutualité est depuis longtemps et largement appliquée dans ce pays; mais pour ceux qui aiment à penser, peut-être un peu trop orgueilleusement, que la France doit être toujours la grande initiatrice, il sera consolant de savoir que l'une des premières Sociétés d'amis (c'est le nom que portent les Sociétés de secours mutuels en Angleterre), a, dit-on, été fondée, lors de la révocation de l'édit de Nantes, par des Français réfugiés à Londres. C'est au moins ce qui résulte d'un rapport officiel présenté au Parlement en 1858.
Ces Sociétés d'amis offrent la masse la plus împo-
santé , le nombre en est évalué de 20 à 30,000. Elles comptent six millions de membres et possèdent 625 millions de francs ; mais ce n'est pas la véritable coopération.
Le vrai début de la coopération a eu lieu en 1844, dans la petite ville de Rochdale^ du comté de Lancastre, au milieu d'un hiver des plus rigoureux, et ses promoteurs étaient de pauvres ouvriers tisserands. Au nombre de vingt, ils se groupèrent pour former un petit capital qui, dès qu'il eut atteint le chiffre de 28 livres sterling (700 fr.), leur servit à former une Société de consommation. On leur donna ou ils prirent un nom qui devait témoigner de leur énergie et de leur profond sentiment de leur justice, et ce nom est demeuré à leur association ; c'est la Société des équitables pionniers de Rochdale.
L'épicerie fut d'abord le seul objet des opérations de la Société;, un an après on y ajouta le tabac et le thé. Les frais de magasinage étaient payés au moyen de cotisations hebdomadaires de 30 centimes; le magasin, dans les commencements, n'était ouvert que le samedi soir, et chaque associé à tour de rôle venait reuiplir l'office de marchand.
Malgré ce que cette tentative dut subir de difficultés, elle prospéra encore assez rapidement. En 1847, le magasin des associés faisait 700 francs d'affaires par semaine. Une circonstance fortuite vint d'ailleurs fort en aide à l'essai de coopération. La caisse d'épargne de Rochdale fit faillite, et les ouvriers qui avaient été trompés par cette institution portèrent leurs économies à la Société des équita-
blés pionniers, qui leur promettait des bénéfices et non plus seulement l'intérêt de leur argent. — Dans ces circonstances, le nombre des membres et le chiffre des opérations grandit rapidement; il est arrivé quelquefois que le seul magasin d'épiceries a donné 36,000 francs de bénéfices dans une année.
Plus tard, la Société de consommation a voulu se livrer aux opérations de fabrication et s'adjoindre une Société de production. — Sa réussite à ce point de vue n'a pas été complète. — Cependant, en 1860, elle occupait 300 ouvriers et employait un outillage de machines de la force de 160 chevaux, qui avait coûté 1,250,000 francs. En 1863, la filature et le moulin ont fait 6 millions 500,000 francs d'affaires. Elle compte maintenant 4,000 associés, et son capital dépasse un million. Les intérêts qu'elle sert au capital engagé sont de 5 pour 100; les dividendes sont de 6 pour 100. En mars 1865, son capital était de 1,631,950 francs, et, sur ce capital, plus de 650,000 francs servaient de commandite au travail des coopérateurs.
Il faut maintenant décrire le mécanisme de cette Société et compter pour ainsi dire ses différents rouages;
l*" Nul n'est reçu sociétaire que sur présentation d'un membre déjà admis et avec l'approbation des représentants de la Société.
2° Les actions sont de 25 francs. — Ce chiiîre rappelle tout naturellement qu'aux termes de notre législation sur les Sociétés en commandite par actions, ou les Sociétés à responsabilité limitée ^
100 francs forment le chiffre minimum du montant des actions; or, si le chiffre de 25 francs est déjà un peu fort pour une Société dont les capitaux se forment avec des épargnes prises sur les salaires, que dire d'un chiffre quatre fois plus élevé, si ce n'est qu'il constitue un obstacle sérieux à la création de pareilles Sociétés ? — Nul associé ne peut posséder plus de cinq actions; le surplus des fonds versés figure en compte courant au crédit personnel de chacun, jusqu'à 2,200 francs en maximum.
3° Les bénéfices sont divisés en deux portions ; Tune est attribuée aux Sociétaires proportionnellement à leur capital ; l'autre aux acheteurs non sociétaires, proportionnellement a Fimportance de leurs achats, pourvu qu'ils aient versé une fois la somme de 25 francs. — L'achat est constaté par des jetons ou reçus donnés par l'administration du magasin de consommation aux acheteurs.
4° Le montant de la valeur du travail de l'ouvrier est considéré comme un capital et donne droit à des bénéfices, mais pas à un intérêt fixe. La part du travail est moins forte que celle du capital : le capital a droit à un intérêt fixe et aux bénéfices variables, le travail n'a droit qu'aux bénéfices. C'est là un résultat conforme aux véritables données de la science économique.
Ainsi un capital de 100 fr. versé dans l'entreprise, mais dont le propriétaire ne travaille pas dans la Société, touchera, je le suppose 11 fr. à la fin de l'année : 5 fr. d'intérêt, 6 fr. de bénéfice. Le travailleur qui n'a rien versé en argent, mais qui gagne
un salaire de 100 fr., recevra seulement 6 fr. de bénéfice. S'il n'a gagné que 75 fr. pour son salaire, mais s'il possède une action de 25 fr., il touchera 7 fr. 25 c. pour son bénéfice.
J'appelle, Messieurs, votre attention toute spéciale sur cette combinaison ; elle est à la fois fort ingénieuse et fort juste. Le travail est l'un des éléments importants de la formation du capital, c'est du capital en formation. Pourquoi ne point lui donner une part de bénéfices comme au capital? Certes, voilà un excellent moyen de réconcilier le travail avec le capital. Et d'un autre côtp, cependant, le capital tout formé, réaliséy doit conserver une avance sur le capital en formation ; c'est de la plus stricte justice. Est-ce que la valeur de 100 fr. présente ne vaut pas plus en réalité que la valeur de 100 fr. future? Cette différence de puissance, cette avance que le capital présent a sur le capital futur, doit être représentée par une rémunération qui soit le prix des services plus grands que rend le capital présent. Cette rémunération, c'est l'intérêt que le capital en formation n'a pas le droit de conquérir, mais que le capital formé obtient tout naturellement.
Une association aussi intelligemment constituée que celle de Rochdale devait avoir des imitateurs. Elle en a eu de nombreux , et, pour eux, comme pour la Société même de Rochdale, ces groupes d'associés n'ont généralement réussi que lorsqu'ils sont demeurés sur le terrain de la Société de consommation. Les excursions sur le champ de production leur ont peu réussi.
On cite Tassociation de Leeds^ qui s'est appliquée particulièrement à l'exploitation des moulins montés et possédés exclusivement par des ouvriers, et qui a vu porter en dix ans le nombre de ses membres à 3,000. Mais il vaut mieux constater Timportance du mouvement général- Les chiffres que je vais vous donner sont officiels : ils sont extraits du rapport annuel du greffier chargé d'enregistrer la formation des associations^ et se rapportent à la date de décembre 1864. A cette époque, Ton avait constaté Fexistence de 454 associations, et 380 avaient envoyé le rapport de leurs opérations. Elles comprenaient 108,558 membres; le total des ventes faites en 1863 se montait à 65,628,525 fr., et le bénéfice réalisé et constitué en épargne s'élevait pour cette même année à 5,340,000 fr.
Je vous ai déjà averti que nous ne trouverions pas en Angleterre des Sociétés de production ou de crédit mutuel proprement dit; cependant, sans avoir besoin d'aller tout de suite interroger l'organisation des banques d'Ecosse, la justice veut que nous mentionnions quelques essais de constitution de crédit populaire au sein même de l'Angleterre proprement dite. Ges institutions, qui portent le nom de Loan Society, ne s'inspirent point des vrais principes de la coopération, mais elles ont pour but de faire des avances à des artisans dans les limites de 1 livre à 15 livres sterlings, et, comme elles viennent en aide aux salariés, il est bon de connaître les combinaisons qu'elles employent.
Les avances ne sont faites que sur la garantie d'une ou de deux personnes qui s'engagent à rembourser la somme tout entière, au cas où Temprun teur serait seulement en retard de vingt-quatre heures, pour le remboursement d'un à-compte. Ces avances sont reiïiboursées par à-comptes hebdomadaires de 6 pences par livre sterling (2 1/2 p. 100 du capital). Le premier terme est échu vingt-un jours après celui de l'emprunt. Les intérêts sont décomptés au moment même de la remise de l'avance. Tant qu un emprunteur n'a pas payé intégralement sa dette, il ne peut contracter un nouvel emprunt.
Les profits ne sont point partagés entre les associés, et puis surtout ces caisses ne font point appel aux épargnes des salariés eux-mêmes. Voilà les deux points capitaux par lesquels ces institutions s'éloignent complètement des principes fondamentaux de la coopération.
L'Ecosse ne les a pas non plus adoptés complètement; cependant dans ce pays, que Ton peut appeler la terre classique de la bonne constitution du crédit, il n'était pas possible que l'idée du crédit populaire fût délaissée. Aussi, y a-t-elle parfaitement germé et poussé de profondes racines.
Le crédit est mis à la portée des plus petites gens qui ne peuvent fournir aucune garantie réelle, toutes les couches de la population productive du pays sont admises à y puiser. Rien n'est plus encourageant que l'exemple de ces banques d'Ecosse dont la solidité est proverbiale, et qui ont toutes le droit d'émettre des billets au porteur d'une livre sterling, tandis que
les banques d'Angleterre ne peuvent jeter dans la circulation que des billets de 5 livres sterling. Mais ce n'est pas le cas de s'appesantir sur le rôle de ces banques comme banques d'émissions libres, je ne veux les considérer que comme banques d'avances. Voici comment elles procèdent :
lo Qu'un ouvrier veuille s'établir, et qu'il manque, à la fois, et du capital fixe et du capital circulant qui lui est nécessaire, ou bien que ses dépenses pour l'acquisition du capital fixe aient absorbé toutes ses économies, de telle façon qu'il ne lui reste plus de fonds pour les besoins journaliers de son exploitation ; il n'a qu'à se renjire à la banque la plus voisine accompagné de deux ou trois amis connus à la banque, attestant son honorabilité et sa probité, et se portant garants pour lui d'une somme déterminée, cette somme sera immédiatement mise à sa disposition.
. La banque fait donc là, remarquez-le bien.
Messieurs, des opérations tout-à-fait à découvert^ et cependant il n'y a point d'exemples de pertes véritablement sérieuses subies par ces banques d'Ecosse.
2° Le crédit ouvert, et les opérations du crédité étant en train, celui-ci peut verser jour par jour à la banque les sommes qu'il touche dans l'exercice de son commerce ou de son industrie; il lui est tenu compte jour par jour des intérêts des sommes qu'il verse dans ses conditions-là, et qui diminuent d'autant sa dette, ou qui lui sont payés quand son crédit dépasse son débit.
Ce n'est là encore qu'un des plus minces avan-
tages de cette combinaison. Le plus sérieux le voici : La banque, recevant toutes les sommes qui sont payées à son client, peut, pour ainsi dire, tâter le pouls à chaque instant à ce client, calculer ces chances de réussite, et voir si elle peut augmenter raisonnablement le crédit qu'elle a déjà fait. Aussi Ton voit s'établir, à ce qu'il paraît, entre ces banques et leur clientèle, des rapports de confiance réciproque et une véritable amitié dont la constatation fera peut-être sourire quelques sceptiques qui penseront que le crédit écossais n'a que la valeur d'une légende, comme on commence un peu à le croire pour l'hospitalité qui porte la même qualification.
J'ai à peine besoin de vous faire remarquer.
Messieurs, l'utilité que trouve le commerçant, que peut trouver toute personne, à ne point garder dans sa caisse plus d'argent qu'il n'en faut pour ses besoins journaliers et à employer les services d'une banque toujours prête à recevoir toutes les sommes lui appartenant, avec facilité de les retirer quand Ton veut, ou bien de donner à ses créanciers des bons ou chèques à l'aide desquels ils vont toucher ce qui leur est dû. On commence enfin à comprendre en France l'utilité du chèque, qui n'a qu'un malheur, c'est d'avoir un nom étranger.
Votre attention, éveillée par ces quelques détails sur les banques d'Ecosse, voudra, j'en suis convaincu, se satisfaire plus complètement. Je ne puis ici lui fournir un aliment complet; mais je vous indique avec plaisir la source où j'ai puisé. C'est le livre de M. Batbie, mon collègue et mon ami, pro-
fesseur d'économie politique à Paris, livre qui porte pour titre : Du Crédit populaire^ et que Tlnstitut a couronné. Lisez cet ouvrage substantiel, inspiré par le cœur et éclairé par la raison du jurisconsulte et de réconomiste, vous me remercierez de vous Tavoir signalé.
J'ai dit dans ma première leçon sur les Sociétés coopératives, et je le répète ici avec la plus entière conviction : la coopération devra s'appliquer aux travaux des champs comme aux travaux de l'usine ou de la manufacture. M. Rossi, d'ailleurs, l'avait déjà dit en 1836; voici ses propres paroles : « Dans » un catéchisme d'économie politique devrait figurer » en première ligne, pour nous du moins, pays de » petites propriétés, le principe (ï association appliqué à » la culture de la terre. Tout eiT conservant les avan- » tages politiques et moraux de la division des » propriétés tenitoriales... ici l'on pourra s'unir » uniquement pour Tachât et l'emploi de certaines » machines et instruments de culture ; là, pour » organiser les moyens d'irrigation et distribuer les » eaux entre les parties intéressées. Que sais-je ! » l'esprit des cultivateurs^ une fois éveillé, ne tar- » dera point à découvrir les formes d'association » qui s'adapteront le mieux aux circonstances » locales (1). »
Ces idées sont plus vraies que jamais. Pour acheter des machines devenues absolument essentielles en face de la dépopulation des campagnes ;
(1) Court de ¥. Roui, fL^yoU, p. 117, 118, 120. — Edition de 1841.
pour appliquer des méthodes rationnelles en agriculture, il faudra, à coup sûr, que les associations se forment ; mais dans les pays de grande propriété, comme l'Angleterre, le besoin de l'association agricole n'a pas pu se faire sentir. Cela vous explique comment je ne puis vous signaler aucune tentative d'association de cette nature chez nos voisins. La concentration de la propriété dans quelques mains et l'importance des fortunes territoriales ont permis à chaque grand propriétaire de faire, chacun chez soi, de la grande et de l'intelligente culture. J'emprunte cette idée et presque sa formule à un homme tout à fait spécial en cette matière, M. Lecouteuœ^ ancien directeur des cultures à l'Institut agronomique de Versailles. « C'est, disait-il, à l'association des capitaux à faire en France, sans majorats, ni substitutions ni droit d'aînesse, ce que la concentration de la propriété etl'énormité des fortunes aristocratiques ont fait en Angleterre (1). »
La Belgique est loin d'être demeurée indifférente au mouvement coopératif, et il est vraiment dommage que sa voisine la Hollande ne l'ait point suivie dans cette voie ; cependant ses bonnes intentions méritent d'être signalées. Elle a voulu, elle aussi, venir en aide, par de petites avances, aux artisans des villes et des campagnes.
Hollande et Belgique. — Pour la Hollande, je prends comme exemple les statuts de la Banque de. secours {Hulpbank) étabUe à la Haye.
(1) Journal det Èconomûles, mars 1856.
En premier lieu, cette banque ne fait crédit qu'à ceux qui savent lire et écrire, et toute personne qui sollicite une avance est tenue de fournir deux garants honorables répondant solidairement du montant de la dette et des intérêts.
En second lieu, Tavance ne peut jamais dépasser 100 florins, et elle est remboursable en 13, 26 ou 51 semaines ; les remboursements doivent commencer quatorze jours après l'emprunt ; enfin, le point le plus grave à constater, c'est que les avances ne sont faites que pour un emploi déterminé que la banque peut surveiller; elle est armée du droit de demander le remboursement immédiat quand la destination qui avait été indiquée n'est point donnée à l'argent prêté.
On ne saurait trop critiquer une pareille disposition ; elle est de nature à décourager l'initiative et la spontanéité. Il ne faut point traiter les hommes comme des enfants, juste au moment où Ton veut leur donner les moyens de travailler et de grandir par des efforts laborieux. — Que la banque d'Ecosse soit mise à même de pouvoir apprécier, par les dépôts qu'elle reçoit de lui en compte courant, la véritable situation du commerçant qu'elle crédite , c'est bien ; il n'y a là qu'un moyen de contrôle qui tourne au profit du crédité lui-même et qui ne dépasse point d'ailleurs les droits d'un banquier créditeur ; mais la pratique de la banque de la Haye n'est que de l'inquisition pure. Il parait d'ailleurs que l'expérience a donné raison à ces critiques. Cette banque, ou toutes autres organisées sur le
même plan, n'ont qu'un champ d'action fort restreint.
Les institutions de crédit de la Belgique sont loin de mériter des reproches de la même nature ; elles ne diffèrent pas essentiellement de celles qui sont propres à la Prusse ou aux autres Etats allemands, et dont je vous entretiendrai dans la prochaine leçon; c'est le meilleur éloge que Ton en puisse faire.
Bruxelles possède une Société dite de V Union du crédit, fondée en 1848, dont le but est de pro-" curer au commerce, à l'agriculture, à l'industrie, aux travailleurs de toutes les classes, les capitaux qui leur sont nécessaires dans la limite de leur solvabilité matérielle et morale. Elle est fondée sur le principe de la mutualité appliqué avec la plus extrême rigueur; les simples actionnaires sont systématiquement écartés ; on n'y admet comme associés que ceux-là même qui veulent jouir directement du crédit 'fourni par la Société.
Quand un associé entre dans V Union du crédit, il indique la somme dont il peut avoir besoin, et signe un engagement pour cette somme. Il est soumis au dépôt d'un capital de garantie qui n'est que le vingtième de la somme qu'il demande à emprunter, et, à mesure qu'il fait usage d'une portion du crédit qu'il a sollicité en entrant, on opère, sur les fonds à livrer, une retenue destinée à couvrir les frais d'escompte, d'administration, et même les risques que peuvent faire courir les insolvabilités.
Les effets de cette Union du crédit sont généra-
lement à deux signatures, celle du sociétaire et celle de la Société; mais, à cause de rengagement mutuel des sociétaires, on les considère comme revêtus de la troisième signature obligatoire, et ils sont réescomptés à la banque nationale.
On ne saurait nier les bons résultats de ce mécanisme ; le taux de l'escompte en témoigne éloquemment. Les membres de l'Union du crédit de Bruxelles ont pu obtenir le crédit à raison de 2 Va p. % par an.
Gand et Liège possèdent des établissements analogues à celui de Bruxelles. Ce sont des banques populaires organisées tout-à-fait sur le modèle des banques (^avances allemandes; elles ont maintenu le principe fondamental de ces banques : la solidarité de tous les sociétaires. — Nous apprécierons la valeur de ce principe dans une prochaine leçon , et nous arriverons à cette conclusion que c'est là un système trop rigoureux et qui pourrait décourager bien des personnes d'entrer dans le mouvement coopératif. — Je constate, avec le dernier bilan de la Société de crédit de Gand, lu dans la réunion du 4 février dernier, que cette banque n'a fait aucune perte dans Tannée, et que le nombre des sociétaires va en augmentant, ainsi que la valeur moyenne des effets escomptés pour chaque associé.
A côté de la banque populaire fonctionne, à Liège, une Société coopérative de consommation. — Elle diffère essentiellement des associations anglaises et des associations françaises de la même nature ; elle n'a point de store^ c'est-à-dire de magasin de vente.
Seulement, elle s'entend avec quelques épiciers, boulangers, etc., de la ville, qui bonifient à la Société un rabais de 5 à 15 p. % sur les achats faits par les membres, au moyen de jetons que la Société leur vend.
Ce système a quelques avantages; il fonctionne avec plus de facilité que celui des magasins sociétaires, et il peut être employé assez utilement quand les associés sont encore peu nombreux. Mais aussi, en revanche, les bénéfices directs, puisqu'il faut partager avec les fournisseurs, sont moindres que dans le système des magasins sociétaires. Puis Tun des avantages les plus importants de ce dernier régime , qui est de garantir aux associés la bonne qualité, le bon poids et la bonne mesure des denrées qu'ils achètent, est bien difficile à réaliser; la surveillance ne pouvant point s'exercer comme dans un magasin appartenant à la Société et administré par elle.
11 faut s'arrêter ici au milieu de notre voyage ; je renvoie à la leçon suivante l'étude du mouvement coopératif en Suisse, en Prusse et dans notre pays.
Messieurs, vous avez dû plus d'une fois, pendant l'entretien d'aujourd'hui, vous plaindre tout bas de la sécheresse des détails et des chiffres que j'ai déroulés devant vous. — Je vous l'avoue franchement, j'ai fait peu d'efforts, — et vous avez dû vous en apercevoir, — pour vous en voiler l'aridité. Il m'a semblé que vous deviez vous intéresser naturellement à ces chiffres, même tout dépouillés qu'ils étaient d'ornements, en songeant que sous
chacun d'eux se cachait, ou un progrès accomph, ou un effort tenté et couronné de succès, ou bien surtout un enseignement secret, dont les leçons permettent de calmer une souffrance humaine, d'encourager une activité et de réchauffer le noble instinct qui nous pousse à travailler.