‹ Étude sur les sociétés coopératives et leur constitution légale, précédée d'un coup-d'œil surChapitre 5 sur 18 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

(3 MABS).

SoMMAiBE. — Associations fruitières de la Suisse; extension possible delà même idée à beaucoup d^actes de production agricole. — Allemiigne : Sociétés d'achats de matières premières^ Sociétés de production, de consommation. — Prusse : Banques populaires d'avances. — Statuts de la banque modèle de la ville de Delitzsch. — France : Sociétés de production à Paris, à Lyon. — Sociétés de crédit mutuel : Société mère du crédit mutuel. — Banque d'escompte des associations populaires à Paris. — Société du crédit au travail à Lyon et autres villes. — Société de crédit agricole à Beblenheim. — Sociétés de consommation. — Société des cités ouvrières de Mulhouse.

Messieurs,

C'est par la Suisse que. nous recommençons aujourd'hui nos pérégrinations à la recherche du mouvement coopératif, et c'est Tapplication de Vidée d'association à la production agricole qui attirera tout d'abord notre attention.

Ne croyez point que ce soient des tentatives d'hier que je me propose de vous décrire; les associations domestiques agricoles dites fruitières^ qui vont nous occuper, ont été déjà mentionnées et recommandées par M. Rossi, dans son cours de 1836 (1). Voici leur organisation, qui a rayonné du Jura suisse dans le Jura français et dans les montagnes de TAin et du Doubs.

(l) î'"*- volume du Cours, p. 120.

Ces associations ont pour objet la fabrication, la conservation et la vente des fromages. On a remarqué depuis longtemps que, pour obtenir de bons produits de cette nature, il fallait opérer avec beaucoup de lait à la fois (1), avec du lait de différentes qualités, et qu'il était bon aussi d'avoir d'assez vastes bâtiments pour les conserver.

Or, dans beaucoup de lieux où se fabriquent les fromages, chaque habitant, ne possède qu'un petit nombre de vaches ; il a donc fallu s'associer. Les cultivateurs d'un village, ou même souvent de fermes et de villages rapprochés , louent ou construisent à frais proportionnels un chalet renfermant la laiterie, Fatelier de fabrication et la cave pour la conserve.

Chaque matin , Tun des associés , gérant de la Société et manipulateur des produits , reçoit le lait de chaque associé, l'éprouve, le pèse et le verse au réservoir commun; chacun a un compte ouvert et reçoit, soit en argent, soit en fromage, un dividende proportionnel à la quantité de lait qu'il a fournie.

L'on voit tout de suite les avantages nombreux de ce mode de production. Le lait est manipulé en quantités qui permettent d'avoir une qualité moyenne qui fait disparaître les qualités spécifiques de ces différents liquides ; les ustensiles de manipulation peuvent être achetés en gros, avec discernement et ordinairement à crédit, jusqu'au paye-

(1) 200 lilres au moins, et les moindres fromages doivent peser 15 kilos. Ce sont là, sans doute, les causes principales qui ont déterminé ces associations dont l'origine fort reculée n'a point de date certaine.

ment des fromages ; et la vente des produits peut être faite à son heure, dans de bonnes conditions que le paysan isolé ne pourrait pas attendre. Je ne mentionne que pour mémoire l'économie de temps que réalise chaque associé par cette fabrication en commun. Que de travaux agricoles il peut accomplir pendant le temps où il se livrerait à une fabrication qui serait beaucoup moins fructueuse I

M. Rossi, qui avait vu fonctionner ces associations, affirmait d'ailleurs qu'il n'avait jamais constaté de procès ou de querelles entre les parties.

Mais, depuis que ce jugement favorable a été porté sur elles par ce grand économiste, leur vie s'est mieux affirmée et s'est agrandie; elles ont commencé à se mettre en relation, sans intermédiaire étranger, avec les Sociétés de consommation de Paris notamment (1), et déjà en 1850 et 1851, dans trois communes du Jura, on avait constitué une espèce de crédit rural qui consistait en une omission^ de bons gratuits de circulation, garantis sur les fromages entreposes. Ces bons étaient acceptés comme argent comptant par quelques négociants du pays.

L'association n'est pas, du reste, dans ce payslà, limitée à la fabrication des fromages. Dans les régions où les vaches vont, pendant Tété, chercher à de grandes distances les pâturages des hauteurs, la location de ces pâturages se fait en commun, et

(1) V. journal V Association j numéro du i mars .1866^ Chronique agricole, W. Gagneur,

chacun y contribue à raison du nombre de vaches qu'il y envoie.

On le voit donc , rien n'empêche d'appliquer aux travaux des champs et à la production agricole la combinaison des efforts réunis, et les exemples abondent des applications qui pourraient avoir lieu immédiatement.

Que de temps perdu Ton économiserait, que de dérangements infligés à dQs travaux utiles Ton s'épargnerait, si, au lieu de s'en aller péniblement à la foire ou au marché, chacun pour vendre une fort petite quantité de denrées ou un mince bétail. Ton songeait, dans chaque village , à donner toutes ces commissions à un seul représentant , qui rappellerait de loin le maître des communautés taisibles du moyen-âge, allant, comme disait Coquille, es foires et es marchés!

Que d'engrais qui se perdent inutiles , devant les portes des habitations et des fermes, faute d'un réservoir commun qui les conserverait et où chacun irait ensuite puiser en proportion de la quantité qu'il aurait fournie ! C'est ce que faisait remarquer tout récemment un homme essentiellement pratique en matière agricole, M. Joigneaux, rédacteur du journal la Ferme, et dont l'autorité ne saurait être contestée.

Et la panification faite dans chaque ménage à grands frais, avec une dépense de combustibles trois fois plus grande qu'il ne le faudrait, une perte de temps précieux, etc., combien elle serait avan-

tageusement remplacée par une fabrication centralisée dans un village! Le problème a déjà été étudié à ce point de vue, et des calculs faits avec soin portent, pour un village de 1,500 habitants, à 25,000 francs les frais de la fabrication calculée en comptant 1400 fournées par an, d'environ 25,000 kilogrammes chacune, tandis que les frais d'une fabrication sociétaire ne monteraient guère qu'à un peu plus de 4,000 francs. Elevons même ce dernier chiffre à 6,000 francs, pour tenir compte des nonvaleurs qu'entraîne toute expérience nouvelle, et nous trouverions encore, en faveur du dernier mode, une économie de 400 pour 100, qui n'est certes point à dédaigner.

J'ai déjà dit que l'achat ou la location des machines agricoles ne serait le plus souvent possible qu'avec l'association de petits propriétaires, je n'y reviens plus ; je mentionne seulement un essai récent de constitution de Société pour cet objet-là en Prusse, à Orthoferij près Worms.

La France ne semble pas encore convertie à ces idées ; cependant il serait tout-à-fait injuste de prétendre qu'elle y est réfractaire et qu'elle les repousse systématiquement. — D'abord , le législateur a montré qu'il les croyait fructueuses et applicables , en votant la loi du 21 juin 1865 sur les associations syndicales, investies par elle d'avantages particuliers, quelle que soit l'opération agricole, faite en commun, à laquelle elles voudront se livrer. — Cette loi peut . être encore passée un peu inaperçue, et, à vrai dire, elle s'éloigne beaucoup de la pureté des principes

— gode la coopération; ce n'est pas une raison pour en repousser les avantages transitoires.

Descendons, d'ailleurs, de ces hauteurs où se meut la loi et constatons , pour n'être que juste , que le groupement des activités dans les travaux agricoles a déjà poussé quelques racines et donné quelques fruits. — Pour le marnage, il paraît qu'il est d'usage de s'associer spontanément pour l'accomplir , et des habitudes locales font une loi de cette association. — La Société d'agriculture de la Haute- Garonne a rappelé cette coutume dans une de ses dernières séances, en la nommant de son nom local. C'est le nom à'invits qui qualifie ces associations spontanées et de fort peu de durée.

Mais un fait éclatant est venu montrer, ces jours-ci, ce que peut et doit savoir oser l'initiative individuelle, en dehors de l'Etat, même en industrie agricole. — Le Comice agricole de Compiègne (Oise) a proposé de créer un prix de 100,000 francs pour récompenser les efforts de celui qui trouverait le moyen de réaliser des méthodes de culture plus économiques que celles qui sont appliquées maintenant.

Nous voici ramenés en France tout naturellement et sans préméditation; nous n'avons pas encore cependant le droit de nous y arrêter. L'Allemagne, en général, la Prusse surtout ont des conseils à nous donner.

Allemagne., — Dans cette contrée, aucun genre d'association coopérative n'a été négligé; il faut

même constater , en dehors des trois types ordinaires, Texistence de Sociétés d'achat de matières premières; elles sont au nombre de 133.

Les associations de production sont encore peu répandues , on en compte 22 seulement. On cite comme florissantes deux fabriques de châles à Berlin , une fabrique de peignes à Nuremberg , un atelier de tailleurs à Dresde, une fabrique de pianos à Hombourg. Les travailleurs allemands ont été fort sages ; ils ne se sont point jetés de prime-saut dans les difficultés des associations de production; ils constituent d'abord leurs épargnes, les placent dans les banques populaires et attendent patiemment la formation de capitaux sérieux , à Taide desquels on puisse commanditer un travail important.

Les associations de consommation ont pris, depuis un an, un rapide développement. Le rapport présenté au congrès général des associations allemandes, à Mayence, pour Tannée 1865, en contenait une liste de 67. Le mouvement était parti des grandes villes : Berlin, Cologne, Hombourg, et des centres manufacturiers : Barmen, Elberfeld, Crefeld. Les deux systèmes de bons à remettre aux sociétaires ou de magasins à établir étaient représentés au congrès; la discussion a été ouverte sur leur mérite comparatif : elle n'a pas abouti ; on a renvoyé à Tannée prochaine une décision qui semblait prématurée.

Mais le véritable triomphe de TAllemagne est dans l'organisation des Sociétés de crédit mutuel^ autre-

ment dit Banques d'avances; c'est là qu'il faut étudier ses efforts et les résultats obtenus. C'est la Prusse qui a fourni le modèle.

Prusse. — Les banques d'avances ont commencé dans la petite ville de Delitzsch, qui ne compte que 7,000 habitants, sous l'impulsion d'un ancien juge de paix de cette ville, M. Schultze, au nom duquel on joint toujours maintenant celui de Delitzsch. Leur origine ne remonte qu'à l'année 1850, et maintenant on en compte, en Allemagne, plus de 900, fondées sur les mêmes principes. Cette grande extension est d'autant plus remarquable que les idées de M. Schultze-Delitzsch , qui repousse complètement l'intervention de l'Etat et a toujours fait appel uniquement à la spontanéité individuelle, ont été combattues avec beaucoup de vivacité par un homme fort énergique et fort influent , qui a longtemps fait une propagande active et peut-être soutenue par le gouvernement, en faveur de l'idée opposée, de l'Etat dispensateur du crédit. — Les LassallienSy car le langage même avait consacré l'influence de M. Lassalle, l'adversaire de M. Schultze, ont donc été battus, non sans avoir lutté, par les efforts de M. Schultze, le représentant ferme et convaincu des principes vrais de la mutualité et de la coopération. Ces circonstances, Messieurs, recommandent puissamment à toute votre attention l'étude des moyens à l'aide desquels cette victoire scientifique, qui n'a coûté de sang à personne, a été obtenue.

Les statuts de la Banque de Delitzsch ont servi.

disaîs-je, de modèle à presque tous les autres; il suffît donc d'étudier ceux-là. — En voici le mécanisme :

1** Pour entrer dans la Société de crédit, il faut être admis par le comité directeur qui est libre de refuser Tadmission, quand elle lui paraît contraire aux intérêts de la Société. Le comité directeur est nommé en assemblée générale.

S"* L'apport de chaque associé est, en maximum, de 40 thalers (150 francs) (1). Cette somme peut être versée par fractions mensuelles de 5 silbergroschen (55 centimes).

3** La part de dividende des associés est capitalisée jusqu'à ce que l'actif de chacun d'eux ait atteint le chiffre de 150 francs.

4" La Banque reçoit des dépôts, même trèsminimes; elle accepte volontiers des versements, même au-dessous d'un thaler.

5° Les associés peuvent, sur leur simple signature , emprunter jusqu'à concurrence de la valeur de leur mise. — La durée des prêts est, sauf renouvellement, de trois mois.

6° Les emprunts peuvent dépasser la mise des associés; mais, pour cela, il faut que l'associé obtienne. le cautionnement d'un ou de plusieurs autres associés ; le comité fixe la somme qui peut être mise à sa disposition.

7o Si, à l'échéance, le remboursement n'a pas lieu, on ne sera plus admis à un nouvel emprunt, à

(1) Le thaler vaut 3 francs 75 centimes.

moins d'obtenir encore la garantie des premières cautions qui avaient été fournies.

8<> En cas de refus de nouvel emprunt subi par un associé, celui-ci peut faire appel contre cette mesure, du comité de gérance à rassemblée générale.

9<> Il y a dans Torganisation de la Société un fonds de réserve destiné à répondre des pertes. Ce fonds est formé de trois éléments : !<> du droit d'entrée, fixé à un ihaler ; 2^ de la part de bénéfices de la première année de son affiliation, pour chaque associé; 3<> du prélèvement de 5 pour 100 sur les bénéfices des années suivantes. Il constitue une propriété indivise pour tous les membres de Tassociation. Aucun membre sortant n'en peut réclamer sa part. Il ne serait partagé entre tous les membres qu'au moment de la dissolution de la Société.

10<> En cas de pertes dépassant le chiffre de ce fonds de réserve, elles sont supportées par tous les associés solidairement.

C'est bien là l'idée la plus discutable de l'organisation des banques d'avances. Ne renfermé-telle pas au fond une inégalité cruelle ? car, si un riche est associé à un insolvable, c'est le riche qui payera toutes les dettes de son associé. Ceux qui n'ont rien ne mettent dans la solidarité que leurs salaires futurs; celui qui a des ressources actuelles les aventure tout entières.

Uo L'associé peut quitter la Société en annonçant sa résolution six mois avant la clôture de l'exercice courant; si l'associé manquait à cette

obligation, il serait tenu des obligations sociales jusqu'à la fin de rexercice suivant.

12^ L'associé qui se retire n'est remboursé que six mois après la clôture de Texercice durant lequel il a cessé d'être membre de la Société ; mais on peut être dégagé pendant ce temps-là de la garantie solidaire vis-à-vis des créanciers de la Société.

13o Enfin, il faut constater que la Banque de Delitzsch n'est point considérée comme une personne morale ; elle n'a pas le droit d'agir en justice comme une personne juridique.

Tels sont lés points fondamentaux des statuts de Delitzsch ; les autres banques d'avances s'en sont peu écartées; les différences sont très - faciles à énumérer.

Un certain nombre de banques ont posé un maximum de versement plus restreint : 16 thalers^ (60 francs), au lieu de 40 thalers (150 francs). En général, au contraire, elles n'admettent point de dépôts aussi minimes que la Banque de Delitzsch ; elles ne reçoivent que de 5 à 1 5 thalers.

En Saxe, les Sociétés coopératives ont tous les droits d'une personne juridique. Quand elles ont cette qualité-là, fort avantageuse surtout pour la représentation en justice, un commissaire du gouvernement assiste aux séances générales. M. Schultze- Delitzsch réclame depuis longtemps en Prusse les avantages qui ont été accordés en Saxe aux Sociétés de crédit mutuel et autres ; mais je suis bien sûr qu'il ne sollicite point en même temps Tintervention

de l'Etat sous cette forme-là, pas plus que sous toute autre d'ailleurs.

D'autres avantages sont aussi concédés en Saxe a ces Sociétés. Peuvent être exemptés du droit de timbre tous leurs titres : lettres de change, titreg de crédit, actes de cautionnement. Le revers de la médaille, c'est que ces exemptions sont révocables. A un autre point de vue , ces avantages en euxmêmes sont difficilement acceptables par ceux qui ont le culte des vrais principes de la coopération ; elle ne veut point, vous le savez, d'exception et de privilège d'aucune sorte.

Enfin , l'une des Banques , celle à'Eisleben , se fait remarquer par une disposition qui la sépare de toutes les autres : elle n'a pas admis le principe de la solidarité illimitée de tous les associés.

Je présume. Messieurs, que vous ne serez point fâchés de vous rendre un compte tout-à-fait exact de Fimportance de ce mouvement qui, par-delà le Rhin , a groupé les épargnes d'une façon aussi sérieuse. Encore quelques chiffres. Vous le savez. Messieurs, la statistique nous a envahis et nous domine un peu. La tyrannie du chiffre n'est pas, dans tous les cas , une innovation d'hier. N'est-ce point du temps de Pythagore que l'on aurait pu déjà dire : Regunt mundum numeri ?

En 1861, on comptait 364 Sociétés de crédit mutuel dans l'Allemagne , en ne comprenant dans ce chiffre que celles qui avaient envoyé leurs états de situation à V Agence centrale. La Prusse marchait en tête avec un contingent de 138; le royaume de

Saxe l'accompagnait avec un cortège de 54 , tandis que l'Autriche alleniande n'en pouvait montrer que 15. Le Hanovre en avait 11, la Bavière seulement 6, TElectorat de Hesse 4, et les Villes libres 2. En 1864, 445 banques étaient connues à l'Agence centrale; mais on n'en comptait pas moins de 889 dans toute l'Allemagne.

Ces 445 banques avaient un chiffre d'affaires de 183 millions de francs, et leur fortune personnelle {bonis et réserves) s'élevait à 12 millions, les dépôts à 13 millions. Elles comptaient plus de 200,000 sociétaires, et on n'évaluait pas à moins de 270 millions les avances qu'elles avaient consenties. Le progrès accompli rapidement en quelques années répond d'un avenir prospère pour ces banques populaires. Le développement de Tannée 1865 a été fort considérable : neuf banques populaires donnaient à elles seules, pour cette année, une somme d'affaires s'élevant à 1 million 635,499 francs, et leur extension a fait naître tout naturellement des Sociétés de consommation ou de production. Elles étaient, à la fin de cette même année, au nombre de 280. Réunies aux Sociétés de crédit, le chiffre de 300 millions représentait, d'après les calculs les plus modérés, Timportance de leurs affaires.

Un point bien intéressant à- constater, c'est la minimité des pertes subies par les institutions de crédit : elles ont été seulement de 17 centimes par 1,000 francs prêtés.

France. — Enfin nous voici en France, et nous

devons, pour être exact, décrire les différentes physionomies de l'association coopérative, suivant qu'elle a pour but la production, le crédit ou la consommation. 11 ne faudra pas oublier non plus les essais qui ont si bien réussi à Mulhouse pour donner aux ouvriers des logements sains et agréables, et les rattacher ainsi à la vie de famille ; mais il faut commencer par les tentatives faites dans le champ de la production ; ce sont les plus anciennes.

Sociétés de production — Un des promoteurs les plus sérieux de Torganisation des Sociétés de production est M. Bûchez, dont le nom et les intentions ont été toujours respectés par tous les partis. C'est à l'année 1831 qu'il faut faire remonter les premiers résultats de ses efforts. Les Sociétés formées sous son patronage pu sous son inspiration étaient administrées par un gérant unique ; elles admettaient comme auxiliaires des ouvriers étrangers en dehors des associés ; mais ce qui leur constituait un caractère tout spécial, c'était la création d'un fonds indivisible, sur lequel les sociétaires n'avaient aucun droit en se retirant.

Cette fortune indivise, qui comprenait le capital social presque tout entier, devait, disait-on, retenir les associés anciens qui ne songeraient point à y renoncer et appelée des associés nombreux, qui auraient voulu participer à ses avantages. C'est là, à mon sens, une institution dont le fondement et l'application, au point de vue de la justice, peuvent être fort discutables. Qu'il y ait dans chaque Société un fond de réserve embrassant une partie déter-

minée du capital social, ressource extrême en cas de perte, et que ce fonds-là, laissé intact par la retraite des associés, ne puisse être divisé qu'à la dissolution de la société, sans doute on ne saurait qu'approuver la constitution d'une pareille ressource. D'ailleurs, elle peut bien retenir un peu les associés, sans cependant trop les 'enchaîner ; mais que presque tout le fonds social soit soumis à Tindivisibilité, c'est l'exagération d'une idée bonne en soi, mais dontTapplication ainsi faite frise l'injustice.

Les travailleurs groupés suivant les plans de M. Bûchez, défendus dans le journal V Atelier^ étaient généralement actifs et dévoués à l'œuvre ; ils s'étaient imprégnés, pour ainsi dire, des idées essentiellement morales qui gouvernaient tous les actes de M. Bûchez. Mais leur 'inexpérience des affaires commerciales, qui les laissait le plus souvent désarmés devant la lutte qu'ils devaient subir de la part des ateliers de production organisés autrement qu'en association, entraîna la ruine de presque toutes ces associations. On peut citer cependant à Paris, comme vivant encore, une Société fondée vers ce temps-là, en 1834, et dont les statuts ont été renouvelés en 1843 : c'est la Société des bijoutiers en doré. Elle est bien dirigée et prospère convenablement.

L'année 1848 vit se propager plusieurs idées économiques, sur le travail et sa rémunération, tout à fait contraires aux vrais principes. Des protestations passionnées, que la science ne saurait s'empêcher de désavouer, sans avoir cependant le droit de jamais flétrir les hommes qui en étaient les

organes, se firent entendre contre le capital et ce quon appelait ses injustes exigences. Rien n'est plus respectable au monde que la plainte de la douleur ou de la misère imméritée ; mais est-ce là une raison pour oublier les enseignements de l'histoire, ainsi que le rôle d'affranchissement à rencontre des forces aveugles de la nature , que le capital a toujours joué dans le monde , et pour apprendre au travail d'aujourd'hui à maudire le travail du passé et tous ses fruits ?

Ces protestations inintelligentes, je ne dis que cela, — je veux oublier qu'elles étaient dangereuses pour le repos d'un pays, — amenaient naturellement à leur suite de fausses idées touchant les salaires et le rôle de l'État au milieu du libre essor de l'activité des travailleurs.

Égalité des salaires, quel que fût le travail accompli et la différence des forces ou l'inégalité des aptitudes; stimulant de l'intérêt remplacé par un système de mauvaises notes prenant la forme d'un poteau où auraient été inscrits les noms des paresseux ; secours à demander à l'État sous toutes les formes; le Budget mis à la disposition de toutes les associations ouvrières : tels étaient les principes qui eurent cours pendant quelque temps, revêtus qu'ils étaient quelquefois du style le plus séduisant, et soutenus aussi, il faut bien le dire, par cette complicité des cœurs généreux qui allaient d'enthousiasme au-devant de ce que Ton n'avait pas suffisamment étudié, mais de ce qui paraissait de loin, comme

un remède aux douleurs et aux angoisses du salarié qui n'a point confiance dans le lendemain.

L'expérience ne fut pas favorable à ces idées ; cela devait être. Elles méconnaissaient ou feignaient d'ignorer les véritables caractères de la nature humaine. Une association, dite Association fraternelle des tailleursy avait été organisée d'après ces principes ; on lui donna, pour la seconder immédiatement, une fourniture à faire pour l'État : les équipements de la garde nationale et de la garde mobile. La fourniture ne fut pas réalisée, ou fut du moins mal faite, et cette commande fut très-onéreuse pour l'État.

On aurait pu penser, tout au moins, que les subsides fournis par le budget aux associations, quoique contraires aux données de la science, ne leur auraient pas porté malheur ; c'est le contraire qui est arrivé. Les trois millions votés par l'Assemblée constituante, qui, sans adopter les doctrines socialistes, voulait donner un encouragement aux associations qu'elle voyait se produire, n'ont pas pu les sauver de la ruine. 56 Sociétés participèrent à cette distribution de secours; sur ce nombre, 42 sont mortes bientôt, après avoir véritablement végété.

En face de ce résultat, on peut, au contraire, montrer avec une certaine complaisance ce que peut l'initiative individuelle, s'armant de courage, et voulant atteindre un but conforme aux principes de la science économique. Une Société de tourneurs de chaises se fonda à Paris en 1848. Son fonds social

était des plus minces ; mais elle refusa de demander la moindre subvention sur les trois millions votés par r Assemblée. Ses membres voulaient tout devoir à eux-mêmes ; la fermeté de leurs principes a été récompensée. Ils avaient compris que la chimère de Tégalité des salaires était inacceptable et que son application supprimerait tout stimulant. — Les travaux étaient rémunérés à la pièce et à la journée. Les plus habiles ouvriers étaient à leurs pièces, les autres étaient payés à la journée avec certaines inégalités, dont le maximum ne dépassait pas 50 cen- . times. — Cette association était administrée par des gérants responsables, révocables, investis cependant d'un mandat iUimité. Cette dernière disposition ne saurait être approuvée d'une manière générale ; il paraît cependant qu'elle n'a pas nui à la prospérité de la Société.

C'est aussi une page touchante dans l'histoire moderne du travail, que le récit de la mise en œuvre de l'association des fadeurs de pianos. Quatorze ouvriers l'ont constituée en 1849, et elle l'a été sans aucune subvention de l'État, avec un capital de 229 fr. 50 c. ; le siège de cette Société est à Paris.

La province ne doit pas être oubliée dans cette ériumération rapide. Avant même la grande reprise de l'idée d'association coopérative, que l'on peut fixer à l'année 1861, elle avait fondé de solides établissements, dont les commencements toujours modestes n'ont pas nui à leurs développements. L'année 1851 a vu naître à Vienne (Isère) une Société de production qui fut d'abord une fabrique

de draps; qui, depuis, a ajouté à sa fabrication principale un moulin, une boulangerie, une épicerie , un dépôt de charbon , une maison de santé et une exploitation agricole; elle fait plus d'un million d'affaires par an. Notons un fait en passant : elle s'était d'abord constituée en Société civile; mais, quand les statuts primitifs ont été révisés en 1860, elle a revêtu la forrùe de Société en commandite par actions.

La ville où je parle a fait aussi quelques essais : une imprimerie est exploitée par des ouvriers réunis ; une Société de tailleurs mérite aussi une mention spéciale. Elle a subi plusieurs malheurs : elle a eu un gérant qu'il a fallu révoquer ; le nombre des associés s*est diminué , mais le courage n'a jamais fait défaut à ceux qui sont demeurés sur la brèche et, leur inébranlable probité aidant, bien des difficultés ont été surmontées.

Maintenant l'on peut dire que le mouvement est bien dessiné et surtout qu'il s'universalise. U serait impossible de procéder par énumération ; on dit qu'il y a 39 Sociétés de production en exercice à Paris. Pour les départements, on ne peut donner le chiffre exact. Depuis 1861, et surtout 1863, la coopération n'est plus un enfant au berceau , et, pour ceux qui s'intéressent surtout aux choses qui s'affirment, et dont l'enthousiasme est loin de s'attacher aux institutions qui commencent et qui ont besoin d'être défendues contre leur faiblesse, on ne saurait trouver aucune raison, pas même des plus mauvaises , pour passer à côté de ces efforts d'affranchisse-

ment du travail, sans les constater, les apprécier et les discuter (1). L'approbation peut bien encore ne pas avoir été conquise ; mais au moins que la conspiration du silence et le dédain de Toubli ne s'organisent point contre ces tentatives qui sont devenues de sérieuses réalités! Que le cœur ne parle point s'il ne se sent pas ému, mais au moins que la raison examine et contrôle !

Lyon renferme trois grandes associations. Celle des Tisseurs comprend 1800 membres, et son capital dépasse 80,000 francs. Saint-Etienne peut s'enorgueillir de son association de RubannierSy qui date de 1863, compte 1,200 membres et a un capital de 1,200,000 francs. Villefranche (Rhône), Marseille, Nantes commencent aussi à grouper les travailleurs, sans solliciter le budget de l'Etat et sans tendre la main à la charité privée.

Sociétés de crédit mutuel. — L'organisation de ces Sociétés est plus récente en France : on peut dire qu'elles sont nées d'hier; mais elles répondent à des besoins trop pressants pour ne point grandir rapidement.

Il y en a à Paris seulement 42. N'est-ce point là un chiffre trop considérable, et ne vaudrait-il pas mieux qu'elles se groupassent un peu? Je puis vous donner des indications sur les forces réunies de 34 d'entre elles; elles se composaient de 1560 raem-

(1) Le numéro de V Association du 25 mars 1866 , paru après la prononciation de celte leçon, anuoiiçait que Tassociatian coopérative d'ébénisterie de Paris ouvrait une souscriplioii permanente pour réaliser un capital de un million < divisé en dix mille actions de cent francs chacune.

bres au 1" janvier 1865, et avaient réuni un capital de 145,000 francs. C'est bien peu, dira-t-on. Cependant veuillez remarquer, Messieurs, que les prêts n'étant faits ordinairement que pour trois mois, le capital peut retourner 4 fois dans Tannée et rendre ainsi d'importants services.

L'année 1857 a vu naître la Société dite Société mère du crédit mutuel. Son capital, montant seulement c\ 14,000 francs, lui a cependant permis de prêter, de 1859 à 1864, 350,000 francs. Ce capital s'est formé à l'aide de cotisations hebdomadaires de 1 franc et de 2 francs : 800 francs forment le chiffre maximum des prêts. La Société a voulu appliquer de la façon la plus rigoureuse les principes de la mutualité , et partant n'a fait nul appel aux capitaux du dehors. Je n'ose pas blâmer bien vivement cette conduite ; je me permettrai cependant de dire qu'un peu d'imprudence la caractérise. Quand une institution commence, il faut souvent transiger, dans une certaine mesure, avec la rigueur des vrais principes!

En 1863 a été constituée à Paris la Société du crédit au travail (Beluze et Comp*®) : 172 associés commanditaires se sont groupés au commencement sous cette raison sociale. Son capital n'était que de 20,000 francs; en novembre 1864, il s'élevait à 97,950 francs; il était de 153,650 francs au 31 août

Cette Société crédite les Sociétés coopératives existantes et escompte le papier de ses membres propres et celui des membres de ces Sociétés. Voici

son bilan le plus récent , celui du 23 fé>Tier de la présente année. Elle compte maintenant 1,104 commanditaires, le capital souscrit est de 188,000 fr. L'augmentation sur le mois de janvier est de 14 sociétaires et de 6,200 francs. Les dépôts s'élevaient à 190,134 francs, sur lesquels il avait été reçu dans le mois 60,018 francs et remboursé 54,741 francs. Les escomptes du mois avaient été de 186,036 francs.

Plus jeune que la Société du crédit au travail, la Caisse d'escompte des associations populaires parait cependant douée d'une vitalité plus grande. U faut dire aussi qu'elle est administrée et surveillée par des hommes dont les noms sont chers à la science économique, MM. Say, Léon Walras et Horn. Sa mission est de devenir la banque des associations populaires, et elle fait appel à tous les capitaux, sous forme d'obligations populaires du chiffre de 20 francs. Elle réalise deux genres d'opérations distinctes : des prêts à longs termes aux Sociétés coopératives, et des escomptes du papier de ces Sociétés. Les prêts qu'elle a faits déjà aux Sociétés coopératives ont bien réussi. L'association de chapellerie, fondée seulement en mars 1865, a emprunté 40,000 fr.; elle a fait avec ces avances et un capital moyen de 7,000 francs pour 286,000 francs d'affaires; elle a exactement payé les intérêts, pu donner 6 pour % de dividende à ses actionnaires et rembourser 20,000 francs à la Caisse d'escompte. La Caisse d'escompte ouvre des comptes courants de dépôts

dont elle paye un intérêf de 3 pour % , et qui se sont élevés à 32,000 francs.

La Banque de France reçoit à l'escompte les bordereaux de la Caisse. 916 effets représentant une valeur de 229,675 francs 70 centimes , ont été présentés à la Caisse; au 31 décembre 1865, trois effets seulement étaient demeurés en souffrance, ils ont été remboursés le lendemain : pas une perte n'a été subie.

Les départements du Rhône et du Bas-Rhin ont rapidement suivi Timpulsion venue de Paris ; il serait même juste de dire qu'ils n'ont pas l'habitude de l'attendre : ils ont leur vie propre et des hommes dont l'active intelligence ne sait reculer devant aucun obstacle. A la fin de 1864, Lyon a vu se former une Société de crédit au travail. Son capital est de 60,000 francs, divisé en actions de 25 francs. Les sommes versées en dépôt rapportent 3 pour %, quand elles sont remboursables à volonté, 4 pour %, quand elles sont remboursables au bout de 6 mois. Cette Société en a fondé une autre à Villefranche. A Colmar et à Mulhouse , des banques populaires fonctionnent aussi. A Nîmes et à Saint-Etienne, elles sont en formation. Enfin, à Valence (Drôme), on ne peut oublier de mentionner une Société civile dite V Universelle y dont le but est d'activer l'élan du mouvement coopératif; elle compte actuellement 171 membres, son capital souscrit s'élève à 57,600 francs. Elle vient d'étabUr à Grenoble une importante Société de consommation. Constatons ,

Messieurs, avec un certain orgueil, qu'elle a été fondée par de jeunes licenciés en droit qui venaient à peine de quitter les bancs de la Faculté de Grenoble. La sympathie de leurs anciens professeurs les suit et les aide dans cette noble entreprise.

Il ne serait pas vrai de dire que notre pays ne sait pas comprendre du tout ce que valent les Sociétés de crédit mutuel ou les banques populaires; mais il faut constater cependant, avec quelques regrets, que nous sommes bien dépassés par nos voisins. Et cependant Tavenir est là : comment pouvoir se grouper pour produire , si déjà Ton ne s'est pas groupé pour épargner, et si les épargnes ne sont pas solidarisées et bien administrées ?

Vous vous étonnez vraisemblablement, Messieurs, que je ne vous aie signalé encore aucun essai de constitution de crédit agricole, et vous vous demandez si cette pauvre agriculture est tout-à-fait délaissée. Non, elle ne Test point, et un homme de c(eur, de haute intelligence et d'un courage indomptable pour le bien, M. Jean Macé, a fondé à Beblenheim, petite ville du Haut-Rhin, une Société de crédit mutuel. Mais que de difficultés de tous genres entoureront la création de pareilles institutions ? D'abord, il est élémentaire que les Sociétés formées uniquement de cultivateurs du même lieu ne pourraient jamais réussir et rendre de vrais services, car tous ces propriétaires, se livrant à la même culture, auraient tous besoin d'argent à la même époque de Tannée, pour les semailles, pour la moisson et pour Ja vendange. Ils commenceraient tous alors à la fois par

retirer leurs dépôts, s'ils en avaient fait, puis voudraient emprunter. Mais alors comment la caisse sociale pourrait-elle suffire à toutes ces demandes ? A de certaines époques de Tannée, au contraire, après la vente des récoltes, l'argent affluerait dans la caisse et y demeurerait sans emploi. Il faut donc forcément que les intérêts industriels soient associés aux intérêts agricoles. Mais comment faire ce grou- • pement entre gens ne se connaissant point et vivant d'une vie si différente? N'importe, il n'y a là que des difficultés et non point des impossibilités ; ce qu'il faut avant tout, c'est propager les idées que j'ai le plaisir d'émettre devant vous. Je vous confie ce soin. Messieurs, aidez-moi dans ma tâche; ce sera de la bonne coopération, conforme aux principes, et bien douce pour moi, je vous le jure.

Sociétés de consommation. — Il en faut distinguer de deux sortes : les Sociétés de consommation commerciale, qui donnent des bénéfices aux acheteurs, et les Sociétés de consommation domestique ou alimentaire, qui font seulement profiter les consommateurs des avantages des achats faits en gros. Grenoble a depuis longtemps une Société de consommation de ce dernier caractère ; une nouvelle qui sera, je crois, conforme à l'autre type, est en voie de formation dans la même ville, sous les auspices de la Société universelle de Valence. — Saint- Etienne, Elbeuf, Guebwiller en ont organisé. — A Marseille, il s'en forme une fort importante, qui sera à la fois Société de consommation et de crédit mutuel.

Lyon en possède déjà vingt; on remarque que Lyon résiste à l'unification et qu'elle ainie à avoir des centres, des groupes nonibreux. Ces Sociétés ont la des magasins spéciaux, ce que l'on ne rencontre pas à Mulhouse, où Ton s'est simplement assuré, par des traités avec des fournisseurs, des remises de 5, 6 et 7 pour lOÔ. — On doit remarquer à Lyon une boulangerie sociétaire, composée de 400 adhérents, ayant un capital de 40,000 francs et faisant des bénéfices de 15 à 20 pour 100 par an. — Paris renferme un certain nombre de Sociétés de consommation, de formation assez récente; on est en train d'en créer une au capital de 200,000 francs, qui doit s'appeler la Sincérité : espérons que ce nom, qui convient parfaitement à son but, lui portera bonheur.

Alger a aussi sa Société de consommation. La Famille commerciale d'Alger a fait en trois mois des bénéfices considérables; le dividende à répartir ne s'élève pas à moins de 44 potir 100. — Mais ses conditions d'existence sont tout-à-fait spéciales ; de même qu'à Rochdale^ ce sont les associés eux-mêmes qui tiennent le magasin à tour de rôle ; toutes les fonctions sont gratuites. — Cette association justifie complètement le nom de famille^ qu'elle a adopté.

Un mot maintenant, en terminant, sur les Sociétés dont l'objet est la construction et la vente des maisons devant servir à l'habitation des ouvriers. — Je ne les avais pas spécialement nommées en indiquant les types principaux des Sociétés coopératives; mais je n'ai pas à m'en excuser, je n'avais

point la prétention de faire une énuraération complète, qui serait d'ailleurs fort' gênante pour les efforts de la coopération, surtout si cette énumération devait jamais être traduite en texte de loi.

On pourrait écrire un chapitre bien intéressant en racontant la création de la Société Mulhousienne, qui a créé de vrais foyers domestiques aisés et confortables pour les ouvriers; je ne le tenterai point. Ce chapitre a été fait de main de maître : c'est le quatrième du livre de YOuvrière^ de M. Jules Simon. — Qu'il me suffise de vous inspirer, Messieurs, le désir de le lire, en lui empruntant, pour vous les communiquer, quelques lignes sur le but de Toeuvre et Tindication de quelques résultats obtenus.

« Ne pourrait-on pas donner à Touvrier, dit » M. Jules Simon, en échange de ses économies, » l'immédiate et sohde jouissance d'une maison et » d'un coin de terre ? Si ce projet se réalisait, il » contiendrait, pour ainsi dire, toutes* les réformes » dans une seule, car non-seulement il développe- » rait plus puissamment que tous les autres moyens » employés le goût du travail et de l'épargne, mais, » en concentrant toutes les espérances de l'ouvrier » dans la possession d'un intérieur, il lui inspirerait » directement le goût des vertus domestiques (î). » Voilàpourle but; comment l'a-t-on atteint à Mulhouse ?

Un certain capital a été souscrit par des hom-

VOuvrière, par M. Julet Simon, p. 361.

mes courageux et ayant confiance dans Tavenir des idées saines, et Ton a commencé en 1853 la construction des maisons ouvrières. Elles sont maintenant au nombre de 560 et valent en général 2,400 francs ou 3,000 francs au plus. L'ouvrier qui veut devenir propriétaire fournit d'abord une première mise de 3 ou 400 francs. Quel meilleur emploi pourrait- il trouver de la petite dot que la femme apporte dans le ménage ? Puis ensuite il paye des termes mensuels de 18 francs pour une maison de 2,400 francs, de 23 pour une maison de 3,000 francs; c'est seulement 4 ou 5 francs de plus que ne coûterait le loyer. L'acheteur a un livre qui est réglé à chaque année à l'intérêt de 5 pour 100. Cet intérêt est bonifié à l'acquéreur sur les petits versements, dès leur date. Au bout de quatorze ans, l'on est propriétaire de sa maison et de son petit jardin.

Au 30 juin 1853, 550 maisons sur 561 étaient vendues j 48 se trouvent complètement payées.

Voilà comment à Mulhouse la guerre a été faîte aux rues malsaines et infectes, aux voisinages compromettants et surtout aux cabarets et à ses joies grossières et empoisonnées. Le père travaille un jardin, la mère y mène sa jeune famille, et le vieillard peut au moins avoir cette douce consolation de mourir chez lui.

A Saint-Quentin et ù Amiens on tâche d'imiter Mulhouse; des Sociétés se constituent dans ce but. La base est aussi jetée à Paris d'une Société coopérative immohilière, qui devra construire des logements pour les ouvriers.

Nous en avons fini, Messieurs, avec les pérégrinations et la statistique : ne regrettons pas le temps que nous avons employé dans ces recherches et ces constatations ; il faudra maintenant nous demander si en France le mouvement coopératif a besoin d'une loi, et, s'il en a besoin d'une, quelles sont les dispositions qu'elle doit contenir. N'était-il pas obligatoire, avant de démander à mettre en mouvement l'action du législateur, de s'assurer si les efforts et l'activité d'en bas méritaient d'être comptés et récompensés par l'intervention de la puissance pubUque ?

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