‹ Étude sur les torrents des Hautes-AlpesChapitre 20 sur 50 · LES FORÊTS ET LA PLUIE · texte numérisé non relu

LES FORÊTS ET LA PLUIE

Les eaux que les fleuves portent à la mer, toutes chargées de limon et des impuretés de nos villes, proviennent de la pluie, et la pluie elle-même est de Teau pure évaporée par le soleil, à la surface des mers, et jetée sur les continents par de puissants courants atmosphériques. C'est une grande et admirable circulation : le soleil est le cœur en même temps que le flambeau du monde ; les fleuves sont les veines, les vents les artères. Ce beau phénomène était compris par les anciens, car déjà mille ans avant notre ère, Salomon a dit : « Ad locum unde exeunt flumina revertuntury ut iterum fluant{i). »

Aristote a consacré un livre aux météores ; il y explique très-nettement la circulation des eaux (2).

Bernard Palissy, artisan de génie, qui se vantait

(1) EcclésiastCy 1,7.

(2) Schmidt : Grundriss der Météorologie^ p. 187.

d'être « destitué de langue latine, » et dont la science était déduite de la simple nature, expose en ces termes pittoresques, dans son Traité des fontaines, une théorie de la pluie à laquelle il n'y a rien à redire :

ce II faut que tu croies fermement que toutes les eaux qui sont, seront et ont été, sont créées dès le commencement du monde ; et Dieu, ne voulant rien laisser en oisiveté, leur commande aller, venir et produire; ce qu'elles font sans cesse. Comme j'ai dit que la mer ne cesse aller et venir, pareillement les eaux des pluies qui tombent en hiver remontent en été pour retourner encore en hiver, et les eaux et la réverbération du sol et la siccité des vents frappant contre terre fait élever de grandes quantités d'eau, laquelle étant rassemblée en l'air et formée en nuées, sont portées d'un côté et d'autre , comme les hérauts de Dieu. Et les vents poussant lesdites vapeurs, les eaux retombent par toutes les parties de la terre, et quand il plait à Dieu que ces nuées (qui ne sont qu'un amas d'eau) se viennent dissoudre, lesdites vapeurs sont converties en pluies qui tombent sur la

terre... (1). »

Plus tard, la métaphysique s'étant mêlée de la question, l'a obscurcie suivant sa coutume. Descartes, qui aurait pu remarquer, sur les bords de la Loire, que les grandes eaux viennent après les grandes pluies, enseigne cependant que l'eau des mers remonte à la source des fleuves par des canaux souterrains ; il rappelle à ce pro-

(I) AmaUi forestièresy 1862, p. iàd.

pos la circulation du sang et assure que si Teau de source est douce, c'est par l'effet de la iiltration.

Au XVIII* siècle, Fabbé NoUet institua des expériences pour vérifler ce point de physique. En 1786, Deluc essayait d'établir que l'air se change directement en eau (1), et la Société des sciences naturelles de Halle discutait, en 1823, les idées du professeur Keferstein, qui attribuait la formation des sources à une absorption de l'air par la terre (2).

De nos jours, l'abbé Paramelle prend encore la peine de réfuter ces erreurs ; il explique qu'il n'existe aucune force capable d'élever, par des canaux souterrains, Feau de la mer au sommet des montagnes et qu'un filtre de sable ne saurait adoucir Feau salée (3).

Des notions plus simples et plus nettes sont aujourd'hui répandues. Grâce à d'innombrables observations, l'intéressant phénomène de la pluie commence à être connu, et déjà quelques-unes des lois qui les régissent sont scientifiquement établies. Il ne sera pas inutile pour notre objet de les rappeler ici brièvement.

Lorsque l'air saturé d'humidité vient à se refroidir, la vapeur se condense , puis se précipite sous forme de brouillard ou de rosée et, lorsque le refroidissement est rapide, sous forme de pluie ou de neige. Ce refroidissement ne se produit d'ordinaire que lorsqu'une masse

(4) Schmidd Grundriss der Meieùrologie^ p. 187. (2) Kaemiz: Lehrbuch der Météorologie^ préface. 8 (3) Lahhi Paramelle : FArt de découvrir les iource».

d'air est transportée vers des régions plus froides par quelque mouvement de l'atmosphère : ainsi l'histoire de la pluie n'est qu'un chapitre de l'histoire des vents.

Tout ce que l'on sait de positif sur la théorie du vent se reproduit, en petit, sous nos yeux, dans une chambre ou, mieux encore, dans une serre vitrée, au milieu de laquelle un poêle est allumé (1). Au contact du poêle, l'air s'échauffe et , devenu plus léger par la dilatation , s'élève vers le plafond. Ce courant ascendant est quelquefois si rapide, qu'il se révèle aux yeux par une ondulation transparente. L'air chaud, incessamment poussé par le courant ascendant, s'étale d'abord à la partie supérieure, puis il s'éloigne du foyer et, cheminant dans toutes les directions contre le plafond, il se refroidit peu à peu. Parvenu vers les extrémités de la pièce, il retombe , et de nouveau se dirige du côté du poêle , où l'appelle le vide produit par le courant ascendant*

Une circulation analogue s'établit dans l'atmosphère autour de la terre. Sur la zone équatoriale , incessamment frappée par les rayons solaires, l'air s'échauffe, s'élève, et de l'équateur, se dirige.vers les pôles en s'inclinant du côté où l'entraîne la rotation terrestre, c'està-dire vers l'est; puis il se refroidit, retombe, et revient à l'équateur par une marche oblique vers l'ouest.

Ainsi régnent, dans chaque hémisphère, deux cou-

(1) Jamin: le Fent et la Pluie {Revue des Deux-Mondei ^ 1867, 1, 920).

rants principaux , le supérieur et l'inférieur; le premier, équatorial, chaud et humide ; le second, polaire^ froid et dépouillé de son humidité par la condensation. Dans notre hémisphère , le courant chaud et humide vient du sud-ouest, le courant froid et sec souffle du nord-est.

iMais, en réalité, le phénomène n'est pas aussi simple. Dans la pièce échauffée, c'est seulement près du foyer que les courants sont nettement dessinés; dans les coins éloignés, il se forme des remous, des contrecourants, des tourbillons et des calmes. Il en est de même dans l'atmosphère. Si les continents et les mers étaient symétriquement distribués dans chaque hémisphère; si le soleil, immobile au-dessus de l'équateur, partageait également, pour toute la terre, les jours et les nuits, les mouvements de l'atmosphère présenteraient sans doute une grande régularité. Mais le soleil se déplace; passant d'un hémisphère dans l'autre, il abanbonne tour à tour chaque pôle aux horreurs d'une nuit de six mois. Ces alternatives troublent profondément l'atmosphère , et l'on comprend que, par suite de sa mobilité et de l'irrégularité du globe, l'équilibre une fois rompu ne saurait se rétabUr.

C'est seulement vers les tropiques que l'on rencontre des vents réguliers ; ce sont les courants frais qui descendent des pôles en obliquant vers l'ouest, et qu'on appelle vents alizés. Sur l'équateiu* même, ces courants tantôt se combinent pour former un vent continu de l'est vers l'ouest; tantôt ils s'équilibrent et produisent ces calmes si redoutés des navigateurs. De même, dans

l'Inde, les moussons sont des vents périodiques d'une grande régularité. Au contraire, l'Europe et les régions polaires paraissent soumises à tous les caprices d'Ëole.

A Paris,. mille observations du vent se répartissent d'après les nombres suivants, entre les huit points du compas (1).

NE

SE

SO

NO

Si l'on compose ces éléments, on trouve que leur résultante, c'est-à-dire le vent régnant de Paris , souffle du S— 68* 0. Cette résultante qui domine, au milieu de l'instabilité des vents, n'est autre que le courant chaud et humide qui, de l'équateur, chemine vers le pôle eu obliquant vers Test. La direction de ce courant est d'ailleurs variable avec les saisons. Le vent qui règne à Paris pendant chacun des mois de l'année souffle des aires suivantes (2) :

lanner.

Février.

Mare.

AthL

Mai.

Juin.

s,6ro

JoiOet.

Août.

Septembre.

Octobre.

NoTembre.

Décembre.

S,39oO

(1) Kaemtx : 1. 1, p. 222.

^) Id. i. l, p. 243.

On voit que , par une heureuse circonstance à laquelle la France doit la douceur relative de son climat, le vent frais du nord tempère les ardeurs de Tété , et le vent chaud du sud les rigueurs de Thiver.

Notons encore que les changements de direction ne SDnt pas complètement arbitraires. Les vents tournent habituellement dans le même sens que le soleil; ils passent, le plus souvent, de l'ouest à l'est par le nord et de l'est à l'ouest par le sud. C'est encore là un effet de la rotation terrestre.

La marche de la pluie est conforme à celle des vents. Entre les tropiques, la pluie est un phénomène d'une régularité véritablement astronomique. 11 pleut quand le soleil est au zénith ; aussi , le soleil traversant deux fois par an l'équateur, les régions voisines ont deux saisons pluvieuses et deux saisons sèches. Plus au nord ou plus au sud, il n'y a qu'une alternative : la saison des pluies ou hivernage et la saison sèche.

Le soleil se lève dans un ciel pur, il aspire d'abondantes vapeurs qui montent dans les régions froides . de l'atmosphère; des nuages épais se forment rapidement; la pluie tombe avec violence accompagnée de grands éclats de tonnerre ; vers le soir, le soleil reparaît dans le ciel rasséréné. L'heure qui marque le commencement ou la fin de l'orage varie, d'un jour à l'autre, avec la marche du zodiaque. TeUes sont, sauf les cir-

constances locales , les lois générales de la pluie^ sous les tropiques.

Les hautes latitudes et particulièrement l'Europe septentrionale n'ont pas de saison sans pluie : à Paris, par exemple, il pleut dans tous les mois de l'année. Mais ici encore une loi se dessine : les côtes reçoivent leur maximum de pluie pendant l'hiver et les continents pendant Tété. 11 est facile de s'expliquer ce résultat.

Lorsque le vent régnant du sud-ouest, le courant équatorialy tout chargé des vapeurs tièdes du Gulfstream, aborde les côtes de France, il les trouve en été plus chaudes que lui, il passe, et, loin de déposer son humidité, il en aspire de nouvelle qu'il va jeter sur les plaines plus froides de l'Allemagne et de la Russie, jusqu'à ce qu'il arrive épuisé en Sibérie. En hiver, au contraire, nos côtes sont plus froides que le vent de mer; dès qu'il souffle, elles sont arrosées de pluie.

Ainsi, les contrées orientales ont moins de jours pluvieux, elles reçoivent moins de pluie que nos régions de l'occident; elles recueillent leur m^aximum en été, tandis qu'au bord de la mer, ce maximum tombe en automne et en hiver.

Le tableau suivant justifie assez bien ces conclusions (1).

(1) Kikenaz, t. I, p. 443.

LES FOHÉTS

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