‹ Étude sur les torrents des Hautes-AlpesChapitre 39 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ce n'est pas seulement à des mesures administratives que sont dûs les merveilleux résultats que le chapitre précédent fait connaître ; c'est par un ensemble de travaux très-ingénieux, très-variés, que l'extinction des torrents est devenue un art véritable, dont il est plus facile de présenter des exemples que de formuler les règles.

Lorsqu'on visite un de ces torrents récemment éteints de main d'homme, par exemple celui de Saint-Pancrace ^ près de Gap, ou celui de Sainte-Marthe ^ à la porte d'Embrun, on est tout d'abord frappé de l'extrême simplicité des procédés employés, de leur souplesse pour s'adapter à tous les accidents de ces surfaces déchirées et, en même temps, de leur efficacité et de la rapidité décisive du résultat.

Lorsque, ensuite, on en vient à essayer de les décrire, on s'aperçoit que, pour donner une idée de l'ensemble, ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de recopier tels ou tels passages de V Étude sur les ton^ents des Hautes-

Alpes (1) : c'est qu'en effet, ainsi que le Directeur général, avec rimpartialité qui convient à ses hautes fonctions, a voulu le constater lui-même, « dans l'opération « entreprise en exécution des lois des 20 juillet 1860 et a 8 juin 1864, la voie tracée avec une autorité que tous a les hommes compétents se sont plus à reconnaître a été a fidèlement suivie par l'administration des forets, et « c'est par conséquent à l'auteur de V Étude sur tes tora rents que doit être attribué en grande partie le succès « dont les efforts de l'administration commencent à être « couronnés (2). » Mais là pratique est un grand maître, et ce n'est pas sans raison qu'après avoir indiqué quelques-uns des procédés connus, M. Surell recommandait d'avance « les procédés qui restent à découvrir et a qui sortiront de l'expérience (3). »

Le lecteur de ce livre se représente nettement les berges d'un torrent comme une plaie vive qui dévore la montagne. Vers le tronc principal du cours d'eau, convergent des ^branches ou ravins, formés eux-mêmes de ravins secondaires, de rigoles qui s'atténuent à mesure que l'on remonte et se réduisent, près des lèvres du chancre, à de simples sillons ou rides imperceptibles. La ligne très-sinueuse qui enveloppe les origines de ces

(i) Comparez notamment, avec ce qui va suivre, les chap. XXXHI et XXXIV de la 1" édition (1841). — Chap. XXXII et XXXUI de la 2' édition.

(2) Ce passage est extrait presque textuellement d'une lettre adressée le 8 juillet 1869 à M. Surell par M. Faréy Directeur général des forêts.

(3) Surell, chap. XXXHl, p. 168 (1841).

216 EXTïNCTIOxN ARTIFICIELLE

rides ou rigoles élémentaires, circonscrit le champ du ravinement ; c'est, à proprement parler, la crête des berges vives. Entre cette crête et la ligne de faîte qui sépare les bassins de deux torrents voisins, s'étend une zone, cultivée ou non, qui fait partie du bassin 4e réception et verse ses eaux dans l'entonnoir ouvert entre les berges vives.

La fig. 3 ci-contre donne, sous une forme pittoresque, la vue de la montagne d'Embrun , nommée le Mont- Guillaume. Le premier torrent, à gauche de la ville, est celui de Sainte-Marlhe, dont le cône a enseveli de riches cultures et forme la berge droite de la Durance. Le second torrent, beaucoup moins considérable que le précédent est celui de Rio-clar. Après le Rio-clar, vers les limites du dessin, on aperçoit les vastes déchirements, connus sous le nom de Combes de Puy-SannièrCy qui ont dévoré presque tout le territoire cultivable de la commune.

De quelque côté qu'on jette les yeux, dans nos montagnes, on retrouve toujours le même et lamentable tableau.

La méthode employée pour guérir ces maux est partout la même. — Conformément aux préceptes du chapitre XXXII (1" vol.), on a commencé par tracer sur les revers de la montagne une ligne qui, suivant à une distance variable la crête des berges, embrasse tout le champ des affouillements et limite le périmètre livré à l'administration des forêts. La vaste surface enfermée

dans ce périmètre est un véritable chantier que Ton a pris l'habitude de désigner très-simplement en disant le périmètre de Vachères y le périmètre de Sainte-Marthe.

Entre la ligne qui circonscrit et limite le périmètre et la crête des berges vives, s'étend la zone de défense (l** vol., p. 202) et le tracé de cette zone forme la première des quatre opérations entre lesquelles M. Surell décomposait l'œuvre de l'extinction en recommandant de procéder dans l'ordre suivant :

1 ^ Tracé des zenes de défense ;

2^ Boisement de ces zones; ^

3* Plantations des berges vives ;

4° Construction des barrages en fascines.

En ce qui concerne la seconde de ces opérations, on a déjà vu dans le chapitre précédent que la loi de 1864, modifiant les dispositions trop absolues de la loi de 1860, a remplacé en partie le boisement par le gazonnement. On s'est donc contenté généralement, en ce qui concerne la seconde opération, et sauf quelques cas particuliers, d'interdire aux troupeaux l'accès du périmètre. La zone de défense^ abandonnée à elle-même ou semée à la volée, se recouvre peu à peu de gazon natiurel, en attendant que les populations réconciliées se montrent plus favorables au boisement complet.

Quant aux deux dernières opérations, elles n'ont pas été entreprises successivement, mais simultanément, et, lorsque Tune des deux a dû précéder l'autre, la pra-

tique a promptement fait connaître que la quatrième devait être entreprise avant la troisième.

Dans cet ensemble de ravins qui forment les combes d'un torrent, il y a toujours au pied de chaque talus un thalweg grand ou petit, et, si Ton imagine une coupe verticale à travers les berges vives, elle offrira toujours, quelle qu'en soit l'orientation, une série de V très-aigus

Fig. 4. -> Goap« des berges tîtcs.

. dont les branches se recoupent pour former des dos d'âne ou arêtes saillantes. (Fig.4.) Les talus de ces ravins, constamment aiguisés et mis à nu par les orages, ont l'inclinaison maxima qui correspond à la cohésion du sol, et le moindre affouillement qui ronge le pied du talus détermine promptement, par le seul effet de la pluie, l'ablation sur la surface entière d'une couche dont

, l'épaisseur est déterminée par la profondeur de cet affouillement.

On comprend que, dans ces circonstances, avant de songer à planter les talus, il faut en fixer la surface. Quelle que soit la force naturelle de la végétation, il y

a des torrents de "^si mauvaise nature que, livrés à euxmêmes, ils ne s'éteindraient qu'après avoir dévoré la montagne.

Pour parvenir à fixer la surface croulante des berges, on a recours à deux procédés que l'on emploie quelquefois séparément, mais qui, le plus souvent, se prêtent un mutuel appui : tantôt, on arrête le pied des talus par des barrages; tantôt, on démolit les berges et Ton remanie leur surface pour en adoucir la pente, c'est-à-dire qu'on arrondit en forme de coupe ou de croupe les angles aigus formés par les arêtes saillantes et par le fond des ravins : ainsi, la ligne brisée xABCDEy (Fig. 5.) est remplacée

Fig. 5. — Démolition des berges.

par la ligne plus douce xabcdey.

Cette démolition des berges est quelquefois entreprise sur une très-grande échelle avec le secours de la mine et de la poudre mais, le plus souvent, la pioche y suffît. Les montagnards, habitués dès leur enfance à suivre leurs troupeaux dans les combes glissantes, travaillent sans embarras sur des pentes dont la vue seule donnerait le vertige à un étranger.

Mais, c'est surtout par des barrages que l'on parvient à fixer la surface croulante des berges. Ces barrages fort nombreux sont de plusieurs sortes suivant l'importance du ravin, la nature des matériaux qu'on a sous la main ou Teffet qu'on en attend.

Dans le lit principal, certains barrages sont de véritables ouvrages, puissamment fondés et enracinés, maçonnés à la chaux hydraulique et protégés par toutes les ressources de l'art : radiers de gros blocs, couronnements appareillés, tirants en fer forgé, etc. Ces barrages de premier ordre n'ont pas pour but de retenir et d'emmagasiner les graviers avant qu'ils n'arrivent sur le cône : cet avantage est considéré ici comme transitoire et tout à fait secondaire, aussi, se propose-t-on seulement de déterminer en amont dû barrage un vaste atterrissement qui comblera le ravin, et, par suite, épaulçra les berges en noyant leur pied. — Une seule crue suffit souvent pour remplir le réservoir ainsi préparé derrière le barrage.

De moindres barrages sont construits en pierre sèche, dans les endroits favorables. Si la pierre manque, ce qui n'arrive jamais dans le lit principal, mais seulement dans les ravins secondaires, le barrage est formé de piquets réunis par des clayonnages : ces barrages clayonnés sont bordés, autant que possible, d'une ligne de petits arbres qui vivront lorsque les piquets seront pourris et qui tiendront leur place.

Dans les rigoles formant un V très-aigu, le fond est

barré par un lit de fagots et de pierraille sur lequel on étend les débris terreux résultant de la démolition des berges.

Quelquefois le barrage se réduit à un simple gabion que Ton pose vide dans le thalweg d'un sillon ; Touverture est tournée vers l'amont et Ton abandonne au premier orage le soin de remplir de terre ce gabion en forme de nasse. Le gabion lui-même est quelquefois remplacé par un arbre ou un buisson à moitié enfoui avec ses branches et ses racines dans le fond d'une rigole.

On comprend qu'il n'y a rien d'absolu dans le choix de tel ou tel système. Une maxime fréquemment répétée aux ouvriers des périmètres, c'est qu'il faut en chaque point proportionner la résistance à l'attaque : contre le torrent, on élève de véritables fortifications dont la portée lointaine se fait sentir, en amont, dans le chenal et jusqu'au sommet des hautes berges; au contraire, dans les sillons et les rides, vers les lèvres de la

plaie, une touffe d'herbe bien placée suffit pour barrer et éteindre une rigole que le temps aurait rendue dangereuse.

C'est ainsi que dans le seul torrent de Sainte-Marthe, dont le périmètre embrasse 530 hectares, on a construit plus de huit cents barrages qui diff*èrent considérablement entre eux par les dimensions et le système de construction.

Dans ce qui précède, nous avons considéré le système

des barrages comme un artifice préparatoire, ayant pour but de soutenir les berges jusqu'au moment où la végétation les aurait revêtues. C'est le cas le plus général; cependant, il est des circonstances exceptionnelles où les barrages ont le rôle principal et sont par eux-mêmes la cause de l'extinction. Cette action spéciale des barrages est très-importante et mérite qu'on s'y arrête.

On remarque quelquefois, à certaine distance des berges d'un torrent, un système de fissures parallèles entre lesquelles le terrain paraît disloqué par des glissements inégaux. II n'est pas rare que ces glissements s'étendent sur une vaste surface, en sorte que des cultures et même des habitations détachées d'un plateau supérieur sont visiblement descendues à un niveau plus bas (1).

Lorsque, par ces fissures^ la montagne est ainsi découpée en prismes mal équilibrés, il suffît qu'un jour

{i)SureU, chap. IX, (1841), (2« édit., 1" voL, page 33).- M. Ladouceite^ ancien préfet des Hautes-Alpes, rapporte le fait suivant dans son Histoire de ce département (1848, 3* édition, p. 450) : « Saint'Eusèbe (603 âmes), bâti sur une couche argileuse a de plus de 200 mètres d'élévation au-dessus du Drac et à la « distance d'un kilomètre de cette rivière, présente le phénoa mène curieux et alarmant à la fois de TafTaissement de cette « couche : on le voit distinctement de la route royale qui longe le Drac, tandis qu'il y a quelques années, il était encore caché a entièrement par l'exhaussement des terres qui le précèdent. Les <c crevasses qui existent sur toute cette ligne donnent la malheu- « reuse certitude que les affouillements successifs de son terrible « voisin finiront par lui enlever sa base et amener sa ruine to- « talc : cette perspective est affreuse ! »

DES TOBRFNTS.

d'orage les eaux ruisselantes s'insinuent dans une fente pour lubrifier les surfaces et déterminer le gUsse-

Fig. S. — GUlHipenl da berges.

ment. Si la masse qui s'écroule est considérable, elle barre momentanément le ravin, et, s'imprégnant d'eau peu à peu, se ramollit, puis se rompt tout à coup et se précipite en une coulée de lave visqueuse dont la force impulsive est plus redoutable que celle de l'eau pure, car la lave, n'ayant pas la fluidité de l'eau, ne peut comme elle contourner un obstacle résistant sans l'entraîner. Telle paraît être l'origine de ces débâcles de boue que de Saussure avait déjà remarquées et qu'il attribuait aussi à la rupture d'un barrage (1). Ce n'est que par ces barrages momentanés, bientôt suivis d'une débâclé, que l'on peut s'expliquer certains phénomènes qui accompagnent les crues des torrents.

Un riverain du torrent de Sainte-Marthe raconte que, maintes fois, tandis qu'il écoutait avec anxiété, dans le

(1) De Saussure .- Voyage dans le» Alpes, § 48S.

22 i EXTLNCTION ARTIFICIELLE

silence de la nuit, la grande voix du torrent qui ronge son domaine, il a constaté un temps d'arrêt, un apaisement subit qu'il attribuait d'abord à la cessation brusque de la crue ; mais, au bout de quelques minutes, le vacarme recommençait avec plus de force et, de nouveau, le tumulte des blocs entre-choqués répondait aux mugissements des eaux.

M. Scipion Gras rapporte un exemple bien caractéristique : le 14 juin 4827, le village de Goncelin, non loin de Grenoble, est subitement menacé par une crue de torrent: les habitants alarmés courent sur les digues; mais les eaux s'abaissent, la crue semble calmée : les habitants rassurés se retirent, lorsque, tout à coup, ils voient sortir de la gorge une montagne d'eau qui se précipite sur eux avec fureur. Quarante-deux maisons sont englouties ou renversées, vingt-huit personnes surprises et tuées, et la moitié du village ensevelie sous une couche de boue, de cailloux et de blocs, dut être reconstruite sur cet amas de ruines. — Comment expliquer ces phénomènes, sinon par un barrage momentané?

Le Sècheron, torrent de la Tarentaise, .coule entre des berges schisteuses, autrefois solides, maïs qui, depuis 1853, époques où elles ont été déboisées, sont sujettes à des mouvements inquiétants. En avril 1869, le Sècheron, partiellement barré par des éboulements, menaçait deux villages ; le tocsin retentit dans la vallée ; des secours sont organisés, les ingénieurs accourent avec des soldats, et ce n'est pas trop de tous ces efforts pour

entretenir Tissue des eaux et empêcher que l'Isère ellemême ne soit arrêtée dans son cours.

En 1151^ par suite d'un orage, deux torrents de VOisans qui se font face d'une rive à l'autre de la Romanche, le Vaudaine et Ylnfernay^ élevèrent un barrage en travers de la vallée principale : un lac se forma aussitôt derrière ce barrage, connu sous le nom de lac Saint- Laurent, parce que l'orage avait éclaté le jour de la Saint-Laurent. Ce lac s'est maintenu pendant soixantehuit années, mais, dans la nuit du 1 4 au 1 5 septembre 1219, le barrage qui le retenait s'étant rompu, les eaux ravagèrent les parties inférieures de la vallée, et deux villes, Vizille et Grenoble, furent presque entièrement détruites. Depuis le xm® siècle, le barrage a menacé plusieurs fois de se reformer, et cependant aujourd'hui, sur le fond mis à sec du lac Saint-Laurent s'élève le Bourg d' Ois ans.

Ces exemples ne sont pas ici un hors-d'œuvre : ils montrent combien il importe de fixer les berges croulantes d'un torrent, et font comprendre comment, dans certains cas particuliers et par la suppression du phénomène des débâcles, l'extinction d'un torrent, dont le temps paraissait un élément nécessaire, peut être en réalité le résultat immédiat et décisif de quelques travaux d'art (1).

Les berges étant ainsi consolidées, soit parce qu'on

(i) C'est le cas dii torrent de Vachères rapporté ci-après dans le présent chapitré.

en a remanié la surface et adouci les pentes^ soit parce qu'on a empêché Térosion des talus en retenant leurs pieds par de nombreux barrages^ on pourrait abandonner le surplus de l'œuvre d'extinction à la nature qui ne larderait guère à opposer à la force vivante des eaux la force supérieure et vivante aussi de la végétation.

Il suffirait sans doute de peu d'années pour voir la surface consolidée des berges se recouvrir d'un manteau de verdure ; mais ces résultats à longue échéance ne sont pas de notre siècle ; il nous faut des succès prompts, décisifs, qui frappent tous les yeux, désarment les oppositions et donnent à l'administration elle-même la confiance qu'elle poursuit un grand but et qu'elle a les moyens de l'atteindre.

Ainsi l'ont parfaitement compris les hommes éclairés qui luttent corps à corps avec les plus redoutables torrents des Alpes ; ils ne se sont pas contentés de la consolidation des berges ; ils ont donné à la surface lisse et aride des combes, une préparation dont l'efficacité frappe tout d'abord le visiteur.

Sur la surface entière des berges, vives ^ on a tracé des banquettes horizontales, tout à fait comparables à celles que l'on ménage dans les talus élevés des chemins de fer, pour augmenter leur assiette et pour limiter le rigolage en arrêtant le ruissellement des eaux. Ces banquettes présentent un léger devers du côté de la montagne, en sorte que les eaux tendent à y séjourner {fig. 7). Vers le bord de la banquette, que l'on a eu le soin de pio-

cher profondément, on a planté, l'un touchant l'autre, des arbres feuillus, âgés de trois ou quatre ans et qui pro-

Fig. 7. — Profil d'one ban^ette.

viennent de semis cultivés en pépinière dans quelque endroit favorable des périmètres. Ces jeunes arbres sont plantés de telle sorte que le £ol de la racine soit enterré de 20 centimètres^ pour le mettre à l'abri de la sécheresse ; la tige est recépée au ras du sol, afin que la végétation trop rapide n'épuise pas les sujets. On recèpe ainsi plusieur&^fois jusqu'à ce que l'apparence vigoureuse des jeunes arbres témoigne que leurs racines sont enfin parvenues dans un sous-sol humide et capable de les nourrir.

Les banquettes sont à des distances variables, suivant rincUnaiscm des berges. La bande du talus qui s'étend entre deux banquettes est semée a la volée de plantes fouragères ou d'herbages choisis parmi ceux qui poussent spontanément dans les combes.

Entre ces banquettes, on remarque quelquefois une haie de jeunes arbres qui, moins soignés que ceux des banquettes, prospèrent cependant dans les endroits fa-

vorables. Ailleurs ce sont des cordons de luzerne, de sainfoin ou de toute autre plante.

La. fig. S donne une idée de l'ensemble : A A sont des banquettes avec leurs bordures de jeunes arbres;

Ffg. 8. — Profil généril d'un taloi.

B est une haie des mêmes essences ; GC sont des cordons de luzerne, et, sur la surface entière, verdoient des herbes diverses.

Dans les talus rapides, les banquettes sont soutenues par des murettes ou des clayonnages ; il en est de même à la traversée des ravins dans lesquels chaque banquette forme un barrage. Lorsque, sur une pente excessive, le terrain déjà désagrégé ne peut résister aux chocs très-violents en temps d'orage, des gouttes de pluie, les semis sont protégés par des couvertures de paille ou de brindilles que la croissance des herbes rend bientôt inutiles.

C'est un des étonnements du visiteur de voir pointer, dans ces schistes arides, les tiges verdoyantes de ces essences variées : Yorme, VérabU^ Yacacia, le noisetier -sont préférés pour les terrains mobiles à cause de leur croissance rapide et de leurs racines drageonnantes ; le chêne et le noyer sont réservés pour les contre-forts secs et solides ; tandis que, dans les fonds humides des ravins, se pressent Yaune^ le peuplier^ le fréne^ Y osier ^ le saule blanc des Alpes, etc.... On a sagement subordonné l'intérêt forestier à la consolidation du terrain : les conifères sont exclus de ces pépinières, où de nombreuses essences sont mises à l'essai.

Parmi les broussailles cultivées, il faut citer le prvrnellier, Yépine noire, la ronce, le myrtite, le genévrier, Yhippophaè et surtout Yépine-vinette. Ce dernier buisson, très-puissant par sa racine, était autrefois répandu dans le pays depuis la vallée jusqu'au sommet des montagnes; mais cette racine, recherchée pour la teinture, est précisément cause que la plante, inconsidérément arrachée, a presque partout disparu. Les herbes sont représentées, entre autres, par la fenasse, le sainfoin, le trèfle, la luzerne, enfin la bugranne, plante indigène des combes, et que l'on peut voir suspendue au bord des éboulements dont elle retient la crête croulante comme par une étreinte désespérée.

Ces ouvrages, si ingénieux par leur simplicité même, forment un réseau de lignes horizontales semblables à des allées de jardin. Leurs vertes bordures se développent parmi les sinuosités sans nombre des combes em-

brassant, depuis le lit rocailleux du torrent jusqu'aux^ sommets des crêtes, ces ravins qui jadis étaient inaccessibles et d'un horrible aspect. On comprend aussitôt qu'un pareil ensemble doit être très-efficace; chaque molécule liquide est, pour ainsi dire, saisie isolément. La nappe ruisselante est retardée dans sa course par mille brins d'herbe altérés, par les cordons et parles haies; il lui faut séjourner sur chaque banquette pour en abreuver la surface ; lorsqu'elle arrive au fond d'une rigole, elle s'étale sur le lit aplati qu'on lui a préparé, s'arrête à chaque barrage, brise sa force vive sur chaque radier et finalement, de repos en repos et de chute en chute, elle arrive, après mille délais et claire encore, dans le canal d'écoulement qui la conduit promptement à la rivière.

La violence des torrents est une intégrale formée d'une infinité d'éléments imperceptibles. Le système d'extinction consiste à éteindre isolément chacun de ces éléments sans en négliger aucun : c'est une accumulation d'infiniment petits. « On barre les ravins secondaires, ce on intercepte les petites ramifications, on comble les « petites flaches; enfin l'on répand sur la surface du sol, « pour les effacer complètement, ces filets innombra- « blés divisés comme les fibres chevelues d'une racine, « et qui sont visiblement la racine du mal (1). »

11 est cependant un des préceptes du maître qui n'a pas été suivi, et le visiteur qui remarque tant de pré-

(1) Comparez avec Surell : p. 170 de la 1'* édition — p. â06, 1*' voL de la présente édition.

cautions accumulées contre la sécheresse ; qui entend les ouvriers, les contre-maîtres réclamer la pluie comme leur plus puissant auxiliaire, s'étonne de voir dans le lit du torrent un cours d'eau qui va se perdre à la rivière sans qu'on ait cherché à l'utiliser pour l'irrigation (1). Cependant, parmi ces banquettes, quelques-unes, tracées avec une faible pente, auraient pu se transformer à peu de frais en rigoles d'arrosage. Il semble que les difficultés que Ton a rencontrées pour fixer les parties humides des berges ont inspiré une crainte exagérée des accidents que l'eau peut produire et que ces inconvénients locaux ont fait oublier des avantages plus généraux et plus importants. Il faut toutefois se garder de préjuger une question si délicate : la pratique seule peut décider si l'irrigation des berges est avantageuse ou nuisible, et c'est pourquoi l'on regrette que, sur ce point capital, l'expérience n'ait été interrogée dans aucun des périmètres.

Les longues explications qui précèdent ne peuvent donner qu'une idée incomplète -du traitement appliqué aux torrents ; au contraire, il suffit de visiter l'un quelconque des périmètres, il suffît d'un coup d'œil, pour recevoir une démonstration saisissante et emporter une confiance absolue dans l'efficacité, de la cure. Si donc l'administration des forêts voulait former un personnel spécial pour l'extinction artificielle des torrents, la meilleure mesure à prendre serait d'envoyer ses agents en

(1) Surell, p. 170, 173, 174 de la 1" édition; p. 164, 232, 233, S38, de la présente édition, T' volume.

mission dans les Hautes-Alpes, comme TËcole des ponts et chauss.ées envoie ses élèves visiter les chantiers en activité (1). Une pareille visite aux travaux de reboisement est surtout profitable si l'on a la bonne chance d'être guidé par l'homme qui les a organisés au milieu de difficultés que le chapitre précédent ne fait qu'imparfaitement connaître.

M. Costa de Bastelica^ inspecteur des forets, offrait précisément les conditions nécessaires à une telle œuvre qui est toute de dévouement. Tandis que les fonctionnaires envoyés dans les Hautes-Alpes soupirent dès leur arrivée en pensant au jour où ils pourront quitter ce triste pays, M. Costa s'est attaché à ces montagnes par une longue résidence. Témoin journalier des ravages des torrents, imbu des idées de M. Surell, il a ey foi dans le succès, et, lorsque la loi de ^860 et laconfîance bien justifiée de son administration lui ont donné les moyens d'agir, il s'est mis à l'œuvre avec une passion à laquelle le pays, témoin dé ses efforts, rend un hommage unanime.

Le temps n'est plus où les montagnards égarés menaçaient sa demeure et sa personne; il voit enfin le succès couronner ses efforts; chaque printemps égayé d'une pousse nouvelle ces combes jadis nues et désolées, tandis que le torrent dompté s'encaisse peu à peu dans

(1) Déjà M. Vicaire avait organisé des conférences forestières qui réunissaient les agents de divers départements, tantôt dans Tun, tantôt dans l'autre.

les déjections anciennes. Pour bien constater sa victoire, M. Costa a jeté çà et là, comme un' défi à son ennemi, de légères passerelles, élevées d'un mètre à peine audessus des eaux, et il se plaît à montrer que le torrent de Sainte-Marthe, par exemple, qui jadis surmontait ses digues et emportait des ponts élevés, respecte depuis plusieurs années cette faible barrière (1).

Dans un département voisin, celui des Basses-Alpes, des travaux analogues ont amené les mêmes résultats. — Anlérieurement à la loi du 28 juillet 1860, de légers barrages clayonnés, combinés avec la mise en défends, avaient fixé, près de Sistéron, les terrains du Mot tard j dont les détritus couvTaient les aires publiques. Le torrent a été si complètement éteint, les eaux si parfaitement absorbées, qu'un petit aqueduc construit pour conduire les eaux à la Durance est devenu inutile (2). Mais dans ce département, les résultats les plus remarquables ont été obtenus par un simple garde communal.

« M; Jourdan a commencé ses travaux dans la forêt « de Satigndc; et en les commençant il a eu à vaincre, « cela était presque inévitable, de la part des habitants, « une opposition assez vive... Jusqu'en 1860, la plus « grande partie des barrages établis dans la forêt de « Salignac ont été faits par le garde seul, et celui-ci

(4) M. Cos/a a succédé récemment à M. Séguinard; il est aujourd'hui conservateur pour les départements des Hautes Alpes et de . la Drôme, avec résidence à Gap.

(2) Annales forestières, 1861, p. 240.

« était obligé d'en réparer beaucoup que les orages ou ce la malveillance détruisaient... De ^855 à 1861^16 « garde Jourdan a construit et réparé à lui seul trois « cents barrages, et on lui doit d'autant plus d'éloges « que les deux tiers sont, en moyenne, éloignés de huit ce à dix kilomètres du lieu de sa résidence.

M. Labussière^ conservateur à Aix, dont les beaux travaux de reboisement dans le Puy-de-Dôme ont été honorés par une médaille d'or, décernée parla Société centrale d'agriculture de ce département, signale en ces termes aux fonctionnaires placés sous ses ordres les résultats obtenus par le garde Jourdan :

c< Un garde communal des Basses-Alpes a eu l'heureuse idée de faire établir des barrages en fascines sur les ravins qui se trouvaient dans les coupes, au fur et à mesure de leur exploitation. Quelques-uns devenaient promptement de vrais torrents, souvent dangereux, et tous causaient un dommage plus ou moins considérable aux propriétés inférieures. Ce travail simple, qui n'exige que quelques heures de peine et l'emploi de fascines d'une valeur presque nulle, sur les lieux, a donné d'excellents résultats dans les bois communaux de Sistéron, Salignac, Entrepierre

et Vilhose Je n'ai pas besoin d'ajouter que les

barrages doivent commencer à l'origine des ravins, qu'ils doivent être d'autant plus rapprochés que la pente est plus rapide et le sol plus friable. L'expérience a prouvé que le meilleur résultat s'obtenait en procédant de la manière suivante : — Un premier lit

« de fascines est disposé sur le sol en travers du ravin.

« 11 est recouvert par d'autres fascines placées perpen-

« diculairement, la pointe regardant le sommet de la

« montagne. On continue de la même manière jusqu'à

« une hauteur indiquée par l'état des lieux. Les pre-

« mières fascines posées dans le sens du ravin peuvent

« être consolidées par de grosses pierres ou du gazon,

a s'il est possible d'en trouver sur place.

« Si ce travail, d'une exécution facile, pouvait être « fait de proche en proche, il donnerait d'excellents réa sultats avant peu d'années, si l'on en juge par ceux « qu'a déjà obtenus le garde Jourdan, qui n'avait pour « l'entreprendre que son désir de bien faire, et pour le « mener à bien que son esprit d'observation (1). » La Société impériale et centrale d'agriculture de France a décerné au garde Jourdan une médaille d'or à l'effigie d'Olivier de Serres. « N'est-il pas touchant, » — dit le rapport, — « de voir une cité entière protégée contre le « plus terrible des fléaux par la main intelligente d'un c< garde forestier, l'un des plus modestes fonctionnaires « de l'Etat?

Ci Pendant que les savants dissertaient, un simple « garde résolvait le problème. Pour en perpétuer le « soutenir, on a donné dans le pays aux barrages dont x< nous venons de parler le nom de Barrages Jourc< dan (2). »

(1) Annales forestières y 1861, p. 24i.

(2) jénnales forestières, 1863, p, 69.

On voit, par. les extraits qui précèdent, que ces travaux des Basses-Alpes sont presque identiques à ceux exécutés dans le département voisin ; cependant , ici même, il faut se garder de croire que deux périmètres se ressemblent complètement et qu'un seul système varié seulement dans les détails est applicable à tous. L'extinction d'un torrent est une lutte contre un ennemi redoutable dans laquelle il faut déployer les qualités qui réussissent à la guerre, l'audace, la persévérance énergique et cette tactique savante qui discerne le point faible de l'adversaire et porte l'attaque au cœur de ses défenses... « Lorsqu'on examine avec attention un torc< rent, on remarque que toutes ses parties ne sont pas « également nuisibles. Le mal réside souvent dans une a seule branche, et les autres n'y contribuent que pour « une petite part. Il serait inutile alors de leur appli- « quer à toutes indistinctement le même traitement; «. on se bornerait à attaquer la branche dévastatrice, c< et celle-ci une fois éteinte, les ravages auraient « cessé (1). »

Ce n'est donc pas au hasard, mais suivant un plan stratégique, que les ouvrages décrits ci-dessus sont dis-* tribués dans le bassin d'un torrent. Voici à ce sujet un exemple caractéristique :

Le torrent de Vachères y un des plus mauvais des Alpes, tombe sur la rive gauche de la Durance, en face d'Embrun, et, dans la plaine, son vaste cône de graviers

(1) Surell, chap. XXXVI, p. 179. (1841).

stériles fait un triste contraste avec les riches cultures qui le bordent et qu'il menace. Ce torrent est en réalité une petite rivière de montagnes; son bassin de réception, qui embrasse 7.000 hectares, se développe sur trois montagnes ; la longueur de certaines branches affluentes se mesure par vingt et trente kilomètres. Dans toute la partie supérieure de ses ramifications, le torrent prend naissance et grandit dans des terrains relativement solides, il ne roule que des eaux claires ; mais, au moment où il approche du goulet par lequel il va déboucher dans la plaine, il rencontre une puissante formation détri-

tique qu'il faut évidemment rattacher à la période glaciaire : 6'est une antique moraine caractérisée par un mélange confus de boue, de sable et de blocs erratiques arrachés aux sommets lointains des Hautes-Alpes. En cet endroit, le torrent s'est encaissé de cent mètres environ, et ces hautes berges, incessamment rongées par le pied, sont dans un état d'instabilité complet.

Le torrent change aussitôt de nature ; ses eaux, claires jusque-là, se chargent de déjections boueuses; les divagations commencent et le moindre orage qui fait écrouler les berges donne lieu aux plus violents effets de débâcle. Vers ce même point, le torrent principal reçoit deux affluents considérables : à droite, le torrent de la Grande-Combe descend de la montagne de Saint- Sauveur, tandis que, sur la rive gauche, le torrent de l'Homme déchire et ronge, en un large éventail, la montagne de Baralier. Ces deux torrents afFouillent un terrain de schiste noir de la plus mauvaise qualité, et la crue d'un seul d'entre eux suffît à barrer partiellement le torrent

principal, qui est alors rejeté contre l'une ou l'autre de ses berges.

Toutes les causes de désordre sont ainsi réunies sur un espace d'un kilomètre carré environ ; c'est pourquoi ces lieux désolés, encombrés de ruines par les glaciers et les torrents, ont été choisis pour champ de bataille par M. Costa, qui, dans la partie supérieure du bassin, s'est contenté d'interdire l'accès des troupeaux.

Le plan vraiment audacieux qui est en cours d'jexécution, consiste à barrer de vive force le torrent principal par une muraille massive, derrière laquelle le cours d'eau accumulera ses déjections, en sorte que le pied des berges actuelles sera profondément enterré; on démolira alors la crête des berges, puis un talus doux et régulier remplacera ces surfaces déchirées et ruineuses. Pendant que ces travaux s'exécutent, une digue longitudinale, élevée en amont du barrage, dans une situation heureusement choisie, prépare au torrent un lit artificiel dans lequel il sera rejeté lorsqu'il aura remblayé l'ancien lit.

L'un des deux affluents mentionnés ci-dessus, le torrent deVHommey déjà éteint par des banquettes plantées et de menus barrages, est devenu inoffensif; quant à son rival de la Grand' Combe, qui, après avoir coulé quelque temps parallèlement au torrent principal, tombe actuellement en aval du grand barrage, il sera rejeté en amont de ce barrage au moyen d'une coupure dont l'emplacement est indiqué sur le terrain par une dépression naturelle. Par ce détour, le torrent de la Grand'Combe, éloigné des schistes noirs dont il se gorge, sera obligé de rem-

blayer son lit qu'il creuse aujourd'hui; ses berges, alors, seront découpées de banquettes et soumises au traitement habituel.

M. Costa espère que, par le nouveau chenal qu'il réserve au torrent de la Grand'Combe, l'extinction se produira comme par un coup de théâtre , car du jour au lendemain les eaux aujourd'hui bourbeuses du torrent bondiront en nappe claire par-dessus le barrage.

L'ensemble de ces travaux coûtera 200.000 francs, et cinq campagnes auront suffi à dompter ce torrent dont l'écho de la vallée répète depuis tant de siècles les grondements furieux (1).

• Si l'on n'avait en vue que le succès des travaux, on aurait peut-être placé le barrage principal un peu plus loin vers l'amont ou vers l'aval; mais l'emplacement choisi, très-convenable encore pour le but principal, a

(i) Le barrage construit par M. Co<^a présente une particularité intéressante : il est traversé à sa base, par un canal voûté qui débouche au niveau du radier, et livre aux crues ordinaires un passage restreint mais suffisant. Le barrage prend ainsi Tapparence d*un pont très-mâssif. — Par suite de cette disposition, les eaux entraînant la terre et la boue, n'ont déposé d*abord derrière le barrage que les graviers et les blocs; Tattérissement se fait plus lentement et se compose, — au lieu d'une boue visqueuse qui pouvait donner lieu à de redoutables accidents de débâcle, en cas de rupture du barrage — d'un poudingue ou béton de cailloux qui s'empâtant à la longue, formera un véritable rocher. — Cette disposition est dictée par la môme préoccupation qui porte certains constructeurs de barrages à préférer les massifs en pierres sèches, aux murailles maçonnées.

permis de consolider la prise d'eau d'un canal d'irrigation que chaque crue du torrent emportait autrefois et qui fertilise toute la commune de Baratier. C'est par cette libérale association de l'intérêt local à l'intérêt général que l'administration des forêts a su reconquérir la bienveillance des populations riveraines.

On voit qu'en résumé l'extinction artificielle des torrents se compose des opérations suivantes qui sont à peu près celles recommandées par M. Surell, mais dans un ordre différent :

1^ Tracé et mise en défends de la zone de défense;

2^ Gazonnement spontané de cette zone ;

3® Consolidation des berges vives soit par barrages , clayonnages, etc., soit par l'adoucissement des pentes.

4° Plantation de ces berges par banquettes 6oisée$ alternant avec des bandes gazonnées.

Ces quelques exemples et les chiffres donnés au chapitre précédent font comprendre la grandeur de la tâche entreprise : l'extinction des torrents, c'est réellement la régénération des montagnes, et les hommes éclairés qui dirigent l'administration des forêts ne peuvent douter que, chargés aujourd'hui d'un grand service de travaux publics, il ne dépende d'eux de transformer en réalité prochaine le riant tableau que le dernier chapitre de VEtnde sur les torrents reportait dans les perspectives lointaines de l'avenir (1). Les premiers succès obtenus ne permet*

(1) !'• édition, chap. XLII. — Voyez 2« édition 1«* vol., p. 264.

tentplus de douter de la réussite complète; il suffit maintenant de persévérer, et, se gardant d'éparpiller les ressources , il faut , pendant quelques années encore , en concentrer la plus forte part dans ce bassin de la Durance, le plus pauvre, le plus menacé, et celui où le mal étant le plus invétéré , témoignera par un éclat plus vif de Tefficacité du remède.

Il est impossible de douter que Textinction des torrents qui se dégorgent dans la Durance n'ait la plus heureuse influence sur la partie inférieure de son cours ; c'est alors seulement que les vastes graviers où elle divague en Provence pourront être reconquis et cultivés avec sécurité ; c'est alors que la Crau et l'opulente Marseille recevront des eaux pures et qui n'exigeront pas de filtrations préalables; et, si l'on parvient à régulariser la Durance , dont le tempérament torrentiel n'est que trop connu, qui voudrait soutenir que l'homme restera sans action sur des fleuves tels que le Rhône ou la Loire?

Si l'on divise les eff*orts entre plusieurs bassins, on obtiendra tout autant de résultats partiels, maïs on n'aura pas acquis ce grand exemple de la régularisation d'un puissant cours d'eau obtenue par une intégrale immense d'infiniment petits. Il appartient à l'administration des forêts de résoudre ce problème, qui intéresse au plus haut degré l'hydrologie et l'agriculture.

Le branle est donné, et, dans notre siècle, si porté aux entreprises d'utilité publique, il n'est pas à craindre que

143 EXTIHCTIOII ARTIflCIELLB

ces traTaux féconds soient abandonnés. Qoelqaeb ingénieurs peuTent r^retter que le corps des Ponts et Chaussées reste étranger à ces résultats dont la conquête prochaine est due, en grande partie, à Finjtiative de l'une ses membres; mais, il suffit de visiter les lieux et de réfléchir aux données complexes du |Hioblème, pour reconnaître qu'un torrent, être vivant et personnel, ne peut être traité par deux administrations.

Or, si des deux administrations, une seule doit être exclusivement chaînée de l'œuvre , il est incontestable que cette tâche revient à l'administration des forêts. Il y a sur la planète du travail pour tous, et, applaudissant sans arrière-pensée aux heureux efforts des forestiers qui sont désormais leurs émules dans l'art des travaux hydrauliques, les ingénieurs peuvent se réjouir que deux d'entre eux aient, par leurs études forestières, attaché leur nom , l'un à la fixation des dunes, l'autre à la régénération des Alpes.

Page 1