EXPLOITATION DES MONTAGNES
II ne suffit pas de créer des ouvrages^ il faut les entretenir et s'en servir : après avoir régénéré la montagne, il reste à tirer d'elle le meilleur produit possible, il reste à l'exploiter méthodiquement. L'État est grandement intéressé à la bonne exploitation des montagnes, car ce n'est qu'en participant, par l'impôt ou autrement, à la richesse qui en résultera qu'il peut rentrer dans ses avances.
C'est d'ailleurs un droit pour l'État de contrôler Tusage qui sera fait de cette richesse créée par lui. Serait-il admissible, par exemple, que la montagne régénérée fût de nouveau livrée aux abus qui ont amené sa ruine ? D'autre part, la montagne est essentiellement pastorale : les premières résistances opposées à la loi de 1860 l'ont bien démontré ; il ne peut donc être question d'interdire le pâturage : c'est une question de vie ou de mort pour nos communes dont les troupeaux sont Tunique ressource. Il faut au contraire développer les pâturages, et pour y parvenir il faut en contrôler l'usage.
Les différentes questions qui se rattachent à l'exploitation des pâturages dans les Alpes ont été étudiées dans la Revue des eaux et forêts y par M. le sous-inspecteur de Guiny (1). Voici l'analyse de ce mémoire très-intéressant pour notre objet (2).
La montagne proprement dite ne comporte que deux cultures, les bois et les pâturages. Ces deux cultures s'entremêlent, se suppléent ; leur rôle hydrologique est le même. Les bois sont déjà réglementés et soumis à l'administration ; les pâturages doivent l'être aussi. Il y a, dans les Alpes françaises seulement, un million d'hectares de pâturages ; ce chiffre montre l'importance de la question. En Suisse, les pâturages sont ménagés avec un soin extrême, la montagne est verte et productive; en Italie, en France, elle est décharnée et stérile.
Une des causes principales de cette différence, c'est que, dans ces pays voisins, le bétail n'est pas le même : en Suisse domine la race bovine, en France la race ovine. La vache tond l'herbe sans l'arracher ; avec ses larges pieds elle tasse le sol sans le couper. Le mouton a les pieds coupants, la dent meurtrière : il ne broute pas , il arrache. Il y a même à distinguer différentes sortes de moutons : les troupeaux indigènes sont moins funestes que les troupeaux transhumants.
« Dans leurs longues migrations, ces bandes, comiues
(2) Comparez Surell^ p. 215 et suivautes (édition de 1841).
c( SOUS les noms de moutons de Provence^ moutons du a midi y troupeaux d'Arles et troupeaux transhumants, « obstruent les routes, pillent les propriétés riveraines « et sont partout Toccasion de désordres. Elles arrivent « affamées sur les pâturages et détruisent, en quelques c( jours, l'herbe naissante, espoir de toute la saison.
« On peut suivre à la trace, par la disparition de toute « végétation, un troupeau de moutons de Provence qui « vient de traverser une pelouse. Le nombre et les c( mœurs de ces animaux expliquent parfaitement ce ce fait.
« Les moutons du midi, appartenant à de grands éle- « veurs , forment nécessairement des troupeaux très « nombreux de 1.000 à 1.200 bêtes au moins. Ils « marchent toujours en masse. Là où un mouton passe, «.cent moutons passent.
c< Cette disposition tient à la race, mais elle est ici « singulièrement développée par les longs cheminec( ments sur les routes pendant la transhumance.
ce Dans les plaines caillouteuses du midi, les moutonft ce ne trouvent qu'une maigre et rare nourriture; aussi ce sont-ils obligés, pour assouvir leur faim, de remuer ce les pierres du museau et des pattes, de fouiller le sol ce jusqu'aux racines des plantes qu'ils dévorent. Sur la ce montagne, ils continuent ce mode désastreux de conce quérir leur subsistance : on comprend ce qu'il doit ce advenir pour un sol léger, à peine fixé sur des pentes
M» EIPLOITATlOil
« repîdes, de ces fouillis et de ces arrachis opérés par a des millÎMis d'animaux (4). »
Les vaches sont délicates dans le choix de leurs herbages ; elles manifestent notamment une grande répugnance pour les pâturages imprégnés de Fodeur des moutons; ainsi ces deux natures de bétail s'excluent mutuellement ; mais la Tache exige des soins, elle porte au progrès, à Tamélioration des prairies ; elle ne détruit pas ; le mouton dévaste et traîne après lui le désordre et la mine.
«c n n'est pas rare d'entendre les montagnards s'ex- « clamer douloureusement, en considérant un pâturage « ruiné par les moutons : « C'était pourtant, il y a cinq « ans, dix ans, un pâturage de vaches! »
Comme rendement, les vaches sont supérieures aux moutons ; elles donnent plus d'engrais, leur viande est plus nourrissante, leur laitage plus recherché. Elles fournissent des attelages pour la charrue et les transports. Un troupeau de vaches d'une valeur de 10.000 francs donne 8.800 firancs de produits, tandis qu'un troupeau de moutons de même valeur n'en donne que pour 4.600 francs.
L'industrie des fromages a pour conséquence immédiate la formation d'associations fruitières qui réduisent les frais de fabrication à un minimum : le bétail est
(I) Compam SwM, (1841) p. 148. — S* édiL, I*' toI. p. 176.
mieux soigné et Tadministration des pâturages plus simple et plus équitable. Pour les habitants des Alpes,
Le produit net d'un troupeau de 1,000 moutons de Provence est de 4,250 fr.
Le produit net de 1,000 moutons indigènes
est de ' . . 4,000
Le produit net de 145 vaches équivalent à 1,000 moutons est de 5,800
S'il existe des associations fruitières, ce produit s'élève à 8,000
En outre^ cela est maintenant bien reconnu, mais il faut le répéter, les moutons, et particulièrement ceux de Provence, détruisent la montagne; la vache peu à peu sollicite le paysan à l'amélioration de ses pâturages.
L'objection que l'on fait à l'introduction des vaches, c'est la difficulté de les nourrir en hiver. Le remède est dans l'extension des prairies naturelles et artificielles par l'irrigation. Ce qui est possible en Suisse n'est pas impossible en France. La culture des céréales a cessé d'être productive dans un grand nombre de cantons où les blés étrangers pénètrent à des prix très-bas ; ainsi le développement des voies de communications facilite la conversion des champs en prairies.
Enfin, M. de Guiny termine son travail en constatant que la transhumance — ainsi qu'on commence à le comprendre dans les Alpes — est destinée à s'éteindre. Le nombre des moutons qui émigrent diminue chaque jour ; le colmatage et la mise en culture de la Grau contribueront à accélérer ce résultat. D'ailleurs les vaches
se prêtent très-bien à la transhumance ; cette pratique est usuelle en Suisse et en Savoie pour l'avantage réciproque de la plaine et de la montagne ; mais les migrations des vaches n'entraînent pas les inconvénients de celles des moutons.
Aux considérations que nous venons d'analyser, on peut ajouter encore que le progrès de l'industrie, en exigeant l'introduction des laines étrangères, a porté un coup sensible aux moutons indigènes et placé l'agriculture française dans l'heureuse obligation d'améliorer ses pâturages pour les livrer au gros bétail qui donne un meilleur revenu.
Un peu d'égoïsme est ici légitime, et l'on peut se réjouir de voir émigrer vers l'Amérique ces troupeaux de moutons qui ont déjà ruiné l'Asie Mineure au temps d'Abraham , la Grèce et la Sicile, à l'âge d'or célébré par Théocrite et Virgile, et qui, de nos jours, ont excité la colère de tous les hommes que préoccupe l'avenir de nos montagnes (1).
(1) Certains auteurs attribuent la ruine et la dépopulation de l'Islande à l'exagération du menu bétail. La disette d'herbes est telle aujourd'hui que les troupeaux sont nourris Thiver avec du poisson desséché. — Les chèvres ne valent guère mieux que les moutons. Napoléon F' visitant la Bresse reçut une députation des paysans du Jura : Que puis-je faire pour vos montagnes? — dit Tempereur. — Sire, — ^répondit unpaysan,— /aiVw nous une loi contre le$ chèvres. — Cependant la chèvre est la ressource du pauvre : elle trouve sa nourriture dans des rochers inaccessibles aux moutons ou aux vaches, il est difficile de l'exclure totalement.
Pour accélérer la substitution des vaches aux moutons , il suffira, sur un grand nombre de communaux régénérés, d'admettre les premiers et d'exclure les autres. — De 1848 à 1865, trente-huit associations fromag;èresse sont créées spontanément dans les Hautes-Alpes ; il est donc permis de croire qu'elles se multiplieront rapidement dans les quartiers où le gros bétail sera admis sur les pâturages (1).
Ainsi, l'exploitation des montagnes, sous le contrôle éclairé et indulgent de l'administration, est la conséquence naturelle de leur régénération, ou, pour mieux dire, ces deux actes ne sont qu'une seule et même opération à laquelle appartient essentiellement le caractère de l'utilité publique. Une même administration, une
(I) L'introduction du gros bétail serait encore facilitée par le développement des canaux d'arrosage qui remplaceraient de maigres labours par de fertiles prairies. Sur le sol et sous le climat exceptionnel des Hautes-Alpes^ l'irrigation produit des effets merveilleux. Tous les observateurs en ont été frappés. {Surelly 2* édition, 1" vol., p. 232.)
Lorsque la France voudra sérieusement régénérer ce pays, elle l'enveloppera d'un vaste réseau d'irrigation, de sorte que pas une goutte d'eau courante ne soit perdue et que pas un revers accessible ne reste privé d'eau.
Extinction des torrents, irrigation des revers, exploitation méthodique des communaux régénérés, tels sont les trois termes de la tâche une et indivisible qu'il faudrait pouvoir confier à une seule administration chargée du service des eauXy prairies et forêts.
Voyez aussi sur l'avenir des irrigations dans les Hautes-Alpes le Mémoire publié à Lyon en 1867 (chez Vingtrinier) par le docteur Rozans, médecin en chef à Briançon : Sur la nécessité de réformer le système agricole dans les Hautes- Alpes en vue de l* amélioration des montagnes et de la préservation des plaines.
même loi doit embrasser les deux parties de l'œuvre, de même que la construction et l'exploitation des chemins de fer sont régies par un seul cahier des charges et confiées à une même Compagnie.
Le moment présent est favorable pour présenter ces idées : les pouvoirs conférés à l'administration pour dix ans par la loi de 1860 sont expirés, et de nouveau le législateur doit être saisi de la question.
Il convient évidemment de refondre en une seule les deux lois de 1860 et de 1864, et d'embrasser en même temps le présent et l'avenir, la régénération et l'exploitation.
Mais lorsque le législateur étudiera cette loi unique, il ne devra pas perdre de vue que nos populations pastorales sont arrivées au dernier degré de la pauvreté et du dénûment, et que, sans un secours extérieur, c'està-dire sans une subvention de l'État, elles ne sauraient elles-mêmes améliorer leur sort. — Nos paysans des Alpes, par leur vie si rude et si laborieuse, seraient autorisés à porter envie aux ouvriers les plus déshérités de nos grandes villes, et cependant ces paysans ont-ils jamais troublé rÉtat de leurs plaintes ? — ^Attachés à leurs durs rochers, ils souffrent en silence donnant à la patrie, sans se plaindre, leur sang et le fruit de leurs sueurs (1).
(1) Pendant la guerre de 1870, le département des Hautes- Alpes s'est imposé d'une somme égale à ses quatre contributions directes, et le sixième de la garde-mobile est resté sur le champ de bataille.
Ces pâturages, jetés en draperie sur les sommets de nos montages, sont un triste domaine si on les compare aux riches plaines qui entourent nos villes, et que la nature ainsi que Fart ont comblées de leurs faveurs. Il faut donc se garder d'appliquer à cette région pastorale les vues théoriques, les procédés sommaires qui sont familiers aux administrations centrales. Tout en rendant justice aux efforts faits par les fonctionnaires des Eaux et forêts pour concilier l'intérêt public dont ils ont la charge avec l'intérêt particulier des communes et des habitants, il est permis de recommander au législateur de donner aux populations le moyen de faire entendre leurs plaintes et de les faire valoir lorsqu'elles sont justes.
La loi qui se prépare sera bonne si elle embrasse à la fois la régénération et l'exploitation des montagnes ; si elle s'inspire de ce large et libéral esprit qui anime la société moderne ; si elle consacre, dans la pratique, cette solidarité qui existe forcément dans le corps social entre les plus pauvres et les plus riches, c'est-à-dire si, par une large et généreuse intervention de l'État, elle réalise dans l'ordre moral cette parole déjà vérifiée dans l'ordre physique : Flumina revertuniur ad montes ut iterum fluant. De la montagne descendent dans la plaine les eaux courantes, la force motrice et les limons fertiles; qu'à son tour, la plaine répande sur la montagne, comme une alluvion fécondante, le capital, la science et le travail !