CHAPITRE X
OUVRAGES d'art CONTRE LES TORRENTS.
La guérison radicale des torrents, leur extinction, ne peut être obtenue que par le boisement ou le gazonument du bassin : cette proposition n'est plus contestée par personne. Par suite, le traitement des torrents a été confié à l'administration forestière, dont les premiers succès, rappelés dans les chapitres qui précèdent, autorisent de grandes espérances.
Mais il existe des torrents dont le bassin ne peut être ni boisé ni gazonné ; ceux-ci sont incurables : on ne peut espérer de les éteindre, et l'effort de l'industrie humaine doit se borner à limiter le mal par des ouvrages d'art, de même qu'à certaines infirmités qu'on désespère de guérir, on oppose des appareils de chirurgie pour les rendre moins pénibles. Cette distinction fournit un moyen facile de partager le domaine des torrents entre les forestiers et les ingénieurs : aux premiers, les torrents qu'on peut éteindre ; aux autres, les incurables. Les forestiers opposent à la violence des eaux la force supérieure de la végétation, ils sont assurés de la
victoire ; les ingénieurs, réduits au faible secours de Fart, luttent contre les forces les plus énergiques de la nature : leur seule espérance est de retarder une défaite inévitable.
Les torrents qu'on ne peut éteindre ont, d'ordinaire, pour Bassin de réception, soit un glacier, soit un cirque de roches en ruine, soit des revers qui s'élèvent audessus des limites de la végétation. Ces sortes de torrents ne se rencontrent guère que dans les plus hautes montagnes, et, lorsque du fond d'un pareil bassin, on promène le regard sur les escarpements qui le dominent, on peut mesurer l'énergie destructive des hivers. Les moraines, les casses ou torrents blancs^ les cônes d'éboulis ou d'avalanches dont les talus mouvants s'appuient contre la muraille des rochers, sont autant de convois de pierres qui, peu à peu, descendent au thalweg pour encombrer le lit du torrent.
Dans le bassin du Rhin, on compte 71 glaciers d'une superficie de 266 kilomètres quarrés, et dans le bassin du Rhône, 316 glaciers de 1 .037 kilomètres quarrés (1).
Ces chiffres montrent l'importance que peuvent prendre, dans certaines régions, les seuls torrents glaciaires qui ne forment eux-mêmes qu'une classe parmi les torrents incurables.
Lorsque l'ingénieur a acquis la conviction qu'il est
(4) Fraisse^ Correction du Rhin, Lausanne^ Bridel. 1868.
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impomble d'éteindre le mal à sa naissance, il ne lui reste plus à choisir qu'entre deux partis, suivant la disposition des lieux à l'aval. S'il existe une rivière ouud lac capable d'absorber les déjections du torrent, or cherche à conduire les graviers jusque-là, en augmentant la force d'entraînement des eaux ; si, an contraire, les déjections du torrent sont une cause de désordre dans la plaine, il faut, autant que possible, les retenir dans les gorges de la montagne : dans le premier cas, on emploie des digtêes et, dans le second, des 6arrages.
De nombreux auteurs ont traité q>écialement de ces sortes d'ouvrages ; parmi les plus récentes de ces publications, il en est trois qui offrent un intérêt particulier; leur analyse fera l'objet du présent chapitre.
1* Études sur les torrents des Haïtes-Alpes
Ptr M. Spion GiAS, lAgéniear dit aïDei (t).
Après avoir défini les torrents, l'auteur divise leur cours en quatre parties : ôassin de réception, cami de réception, lit de déjection et lit d' écoulement. 11 distingue^ parmi les torrents à lit de déjection, quatre classes sui-
(i) Annales des ponts et chaussées^ 1857, t. II. — Annales des mineSj t. IX, p. i.
vant la nature de leur bassin de réception (1). L'étude des lois de l'entraînement des corps solides par les eaux torrentielles le conduit à admettre deux modes distincts d'entraînement des cailloux : le transpart en masse et le transport partiel, le premier produit par les crues excessives, le second par les crues moyennes. Ces deux genres de crue ont des effets opposés sur le lit de déjection ; les crues excessives abandonnent en mourant sur le lit de déjection une couche de boue et de graviers parmi lesquels les eaux s'éparpillent en nappes maigres; les crues moyennes, au contraire, affouillent le lit de déjection et y creusent un chenal après avoir emporté les menus matériatix (2).
M. Scipion Gras s'occupe peu du bassin de réception; cela tient à ce qu'il a étudié surtout des torrents dont le
(1) Ces divisions artificielles, plus compliquées que celles de Surelly ne paraissent offrir aucun aTantage. Par exemple, le lit d'écoulement faisant suite au lit de déjection ne se trouve que dans les vallées très-larges; il n'existe presque jamais chez les torrents très-actifs.
(2) Ce triage des matériaux est très-énergique sur les torrents qui tendent à s'éteindre ou seulement à prendre un régime plus constant, n arrive même que les petits matériaux étant tous entraînés, il ne reste plus que les gros : le lit est alors garni d'un enrochement spontané qui s'oppose énergiquement à Térosion, et par suite, le torrent ne peut plus s'encaisser. Il faut alors donner un peu d'aide au torrent; on déplace les plus gros blocs et on les range sur les bords. Les eaux rassemblées entre ces digues grossières affouillent de nouveau. Ce système est très-usité en Suisse. L'ordre à suivre est celui-ci : reboiser les parties du bassin qui en sont susceptibles; dès que le torrent manifeste une tendance à s'encaisser dans ses déjections, faciliter son action en écartant Yenroehement spontané des blocs mis à nu par le triage.
bassin de réception n'est pas susceptible de boisement ; au contraire, justement frappé des inconvénients résultant des cônes de déjection, il cherche à modifier la marche naturelle des graviers ; il discute les deux sys* tèmes caractérisés par les digues ou les barrages, et se prononce expressément pour les barrages. L'auteur résume ainsi son opinion sur ce point important :
« En résumé, le premier procédé (Fendiguement) « pour supprimer un lit de déjection est souvent impra- « ticable ou bien son succès est incertain ; quand il « réussit, il ne fait que déplacer le mal. Il est donc « très-défectueux et doit être abandoniU.
« Il reste le second procédé : nous avons à démonc< trer qu'il est possible, applicable à tous Us torrents, « et qu'il n'offre pas les mêmes inconvénients que le « premier. Ici commence la partie la plus importante « de notre tâche. »
Cette citation caractérise la méthode de M. Scipion Gras, qui est avant tout un esprit systématique : il observe les phénomènes naturels avec beaucoup de précision, puis il s'occupe à distinguer, à classifier, et finalement il se concentre en un système unique et exclusif. Il semble cependant que la contemplation de la nature inspire une grande défiance contre les formules systématiques. On aura beau déprécier les digues et vanter les barrages , il n'en reste pas moins certain que, dans certains cas donnés, le praticien reconnaîtra d'un coup d'œil que les digues sont préférables aux barrages. H
faudrait donc, dans une étude de ce genre, éviter de faire un procès à Tun ou l'autre système, et se borner à montrer nettement dans quel cas chacun d'eux doit être préféré.
M. Scipion Gras, s'étant prononcé exclusivement pour les barrages, en distingue deux systèmes, suivant qu'il veut obtenir la retenue complète ou la retenue partielle des graviers. Il recommande des barrages insubmersibles pour le premier cas, et des barrages submersibles pour le second (1).
Le premier genre de barrages, ceux dits insubmersibles quoique destinés à être surmontés par le torrent, rentrent dans la catégorie des barrages usités depuis longtemps. Etablis dans quelque position favorable des gorges, ils ont pour objet de déterminer un atterrissement en amont. Si le réservoir destiné aux atterrissements est très-considérable, si le charriage est lent, un pareil barrage pourra faire sentir son effet à l'aval pendant plusieurs années.
Les barrages submersibles constituent, à proprement parler, le système dont M. Scipion Gras revendique la priorité (2). Ce système est fondé sur cette analyse très-délicate de l'effet des crues : les hautes eaux n'acquièrent toute leur violence que dans un chenal où
(1) n est inutile de parler ici des labyrinthes de retenue ^ ouvrages bizarres et compliqués que Tauteur propose sans indiquer aucun cas où leur application soit possible.
(2) Note de la p. 51. Mémoire cité.
elles se rassemblent; si on les oblige à s'étaler, leur force diminue et les gros matériaux se déposeront. Pour obliger les eaux à s'étaler, il faut élever sur un élargissement du lit un seuil inattaquable et horizontal : les eaux ne pouvant se concentrer en un point plus bas que les autres s'étalent en nappe sur ce seuil et forment un atterrissement en amont.
Lorsque la crue excessive, qui est un événement relativement rare, est passée, les crues moyennes, qui sont plus nombreuses, remanient cet atterrissement et emportent en détail ce que la crue excessive a déposé en masse, sauf toutefois les très-gros blocs que les crues excessives peuvent seules entraîner et qui seront retenus en amont du barrage; par suite, les inconvénients des crues excessives sont atténués, étant répartis sur un grand nombre de crues inofFensives. 11 n'est pas nécessaire que ces barrages soient très-élevés ni, par suite, très-solides : il suffit que leur crête supporte le frottement des cailloux entraînés, et que leur pied résiste à la faible chute des eaux.
On voit, par cette courte exposition, que le système de M. Scipion Gras est en opposition directe avec les usages anciens : pour planter un barrage, on choisissait d'ordinaire un étranglement du lit, de sorte que l'ouvrage étant court, on pouvait, sans grande dépense, lui donner une épaisseur capable de résister à la violence des eaux.
M. Scipion Gras recommande de chercher des élar-
gissements^ et même il propose d'établir sur les cônes de déjection des ouvrages du même genre qu'il appelle des barrages-radiers. Pour garantir la plaine du Bourgd'Oisans (le fond de l'ancien lac Saint-Laurent) contre les ravages de la Romanche et du Vénéon^ qui débouchent chacun d'une gorge différente, M. Scipion Gras projette un barrage-radier^ arrasé horizontalement, dont la longueur n'aurait pas moins de 763 mètres, et sur lequel il suppose que les deux torrents, réunissant leurs crues, consentiraient à se déverser en nappe régulière de 32 centimètres de hauteur.
Théoriquement le système serait irréprochable si le barrage-radier présentait un pertuis dont les portes mobiles seraient fermées pour les crues excessives et ouvertes aux crues moyennes ; on pourrait supposer que les crues moyennes entraîneraient par le pertuis les graviers déposés par les crues excessives et que le réservoir préparé en arrière du barrage, étant incessamment déblayé, serait toujours prêt à recevoir le dépôt des crues excessives ; mais des portes mobiles sont des ouvrages trop délicats pour le lit des torrents, et si Ton s'en tient au long barrage que M. Scipion Gras propose, et que l'on peut considérer comme une exagération propre à faire reconnaître les défauts du système, deux objections se présentent :
!• Il sera pratiquement très-difficile et très-coûteux de construire sur un lit de déjection, c'est-à-dire sur un sol formé de graviers sans consistance, un barrage de près d'un kilomètre de long, mis en travers de deux
torrents fougueux dont la violence se portant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, aura bientôt trouvé quelque point faible.
2* Lorsque les crues successives auront rempli le réservoir en amont du barrage, le remaniement des crues moyennes n'aura pas lieu plus activement qu'auparavant. Pourquoi la vallée s'encombre-t-elle aujourd'hui? — C'est parce que les crues moyennes n'enlèvent pas ce que les crues excessives ont déposé. — Quel changement le barrage apportera-t-il à cette situation ? — ^Aucun ; en effet, le statu quo se produira, mais à un niveau supérieur, parce que le torrent reprendra la pente-limite, c'est-à-dire le profil de compensation vers lequel il tend à chaque instant : il lui importe peu que le niveau d'aval soit déterminé par un ouvrage, d'art ou par ses déjections actuelles. Étant donnés deux points fixes, savoir l'origine supérieure de l'entonnoir et la crête du barrage, le torrent ne sera en repos que lorsqu'il aura réuni ces deux points par la courbe qui lui convient, et dans laquelle la pente correspond en chaque point au régime actuel et local du torrent.
Il est très-remarquable que cette considération si essentielle de la pente-limite soit absente du mémoire que nous analysons ici : l'auteur, qui adopte la plupart des termes devenus classiques de M. Surell, ne prononce pas une fois ce mot de pente-limite^ qui est l'objection la plus grave de son système.
Quoi qu'on fasse , les barrages , lorsqu'ils n ont pas
pour objet d'arrêter l'écroulement des berges et de faciliter leur boisement, ne sont qu'un expédient transitoire, et leur théorie paraît se réduire à ceci : chercher le lieu où , moyennant la plus faible dépense , on produira la plus grande retenue de graviers. Au contraire, d'après M. Scipion Gras, c< les barrages offrent trop de ressources (c pour n'espérer d'eux qu'une simple amélioration. Nous « sommes convaincu, et nous croyons avoir justifié c< notre opinion, que, si on les emploie d'une manière « judicieuse et en nombre suffisant, on pourra, dans tous a les cas, supprimer les lits de déjection... »
Le système de M. Scipion Gras a été l'objet de deux applications pratiques, l'une sur la Roise, près de Grenoble, l'autre sur le Riou-BourdouXy dans les Basses- Alpes.
M. Culmann a visité les barrages de la Roise trois ans après la publication du mémoire de M. Gras ; il s'exprime ainsi :
« Lors de notre excursion (octobre 1860), nous avons « trouvé qu'une forte débâcle avait justement passé sur « un barrage et qu'une grosse coulée de décombres s'était « arrêtée derrière le barrage supérieur. Le petit pont « en bois qui se trouve un peu au-dessus avait un dé- « bouché évidemment trop faible et fut emporté. Le « barrage lui-même ne put pas résister non plus. . •
« Il est clair que l'ouvrage résista jusqu'à ce que l'ace terrissement eût atteint son arête supérieure, et que, a dès que ces blocs mêmes d'un faible volume commen-
262 OUVRAGES D*aRT
c< cèrent à rouler sur ces marches d'escalier, les chai- « nons formés de barres de fer de 0"',02 de diamètre « cédèrent au choc et s'ouvrirent. . . »
Du reste, M. Culmann critique le mode de construction plutôt que la théorie de ces barrages, mais il ne paraît pas leur attribuer d'autre effet que de déterminer un atterrissement comme toute autre espèce de barrage.
Actuellement (1), le lit de la Roise offre au visiteur l'apparence ordinaire d'un lit dé torrent. Les barrages réparés sont surmontés par les atterrissements, et l'ancien état paraît s'être exactement reproduit à un niveau supérieur. De nouveaux projets sont à l'étude, et sans doute on sera conduit à établir dans quelque passage convenable un très-fort barrage, disposé pour arrêter les graviers pendant une durée aussi longue que possible.
D'aprèsM. Maréchal, ingénieur des ponts et chaussées, l'essai tenté sur le Riou-Bourdoux n'a pas été plus heureux : le barrage a péri par le vice de sa construction.
Malgré cet insuccès, les ingénieurs qui, n'ayant pas acquis une grande expérience personnelle des phénomènes torrentiels, ont cependant affaire aux torrents liront avec beaucoup de fruit le mémoire de M. Scipion Gras, caractérisé d'excellent par M. Cuhnann; ils trouveront un grand nombre de faits très-bien observés et apprendront à observer eux-mêmes.
(i) J'ai visité la Roise en 1869. — E. G.
2« Mémoire snr les barrages de retenue des graviers dans les gorges
des torrents.
Far M. Philippe Bheton, Ingénieur en chef des ponts et chanscées (1).
Ce mémoire est un véritable traité de géométrie torrentielle : Tauleur y démontre avec une élégante clarté les principaux théorèmes relatifs à Tentraînement des graviers, au profil du lit, aux différentes sortes de cônes, dont la troncature et la reproduction sont expliquées par de jolis croquis pris sur nature.
M. Breton s'excuse presque de s'arrêter à décrire des effets si connus dans les montagnes; mais, outre que l'agrément de sa démonstration lui assure la faveur du lecteur, combien de personnes passent à côté des plus intéressants phénomènes de la nature sans les remarquer ? Et n'est-ce pas une vive jouissance pour le voyageur lorsque, éclairé par les leçons des maîtres, il sait se rendre compte de tous les accidents de ces surfaces tourmentées et déchiffrer, d'un coup-d'œil, dans ces archives de pierre, l'histoire ancienne de la montagne?
Ce talus rapide est un cône d'éboulis qui descend de cette brèche; celui-ci, moins incliné, est façonné par l'avalanche ; cet autre présente les pentes adoucies d'un cône torrentiel. Ce monticule adossé à la mon-
(1) Paris, Dunod, 1865.
tagne est un cône antique qui encombrait la valléeprès de la gorge se cache un village ; la flèche du clo^ cher pointe par-dessus les dômes massifs des noyers; vers la base, la rivière a jadis ouvert une troncature^ par une incidence offensive, puis elle s'est rejetée à l'autre bord de la vallée; un cône récent s'est greffé en avant de la troncature. Non loin de là, une moraine, plus ancienne encore et presque enfouie sous le cône, reporte l'esprit à l'époque où ces campagnes, aujourd'hui si riches et si vivantes, étaient semblables aux fiords désolés du Groenland et dormaient ensevelies sous un manteau de glace.
« Les diverses questions relatives à l'établissement des « barrages pour la retenue des graviers ont été l'objet « d'études déjà nombreuses. Néanmoins, les idées ne me « semblent pas encore bien fixées sur les résultats à at- « tendre de ces barrages : il reste encore de grandes « hésitations sur le choix de l'emplacement, sur le « nombre des barrages, sur la manière la plus convena- « ble de les construire, sur la durée de leur efficacité. '« Après avoir longtemps réfléchi sur ces questions, je « me suis arrêté à cette idée que, pour préserver de l'in- « vasion d'un torrent une plaine où il débouche, il faut « établir en premier lieu un seul barrage placé à la sortie « de la gorge ou tout auprès ; puis un second barrage à « quelques mètres seulement en amont 'du premier, lors- « que celui-ci cessera d'être efficace ; puis un troisième « à quelques mètres en amont du second, lorsque, à son « tour, le second aura achevé le service qu'il peut rendre, « et ainsi de suite. Tel est le sujet de ce mémoire. »
Celte citation, extraite de l'avant-propos, permet de juger que le système de M. Breton est directement contraire à celui de M. Scipion Gras : il ne s'agit plus de barrages peu élevés ou seuils étendus dans les élargissements du lit, mais de solides ouvrages élevés aussi haut que possible, par étages successifs, dans un étranglement de la gorge et construits, non en blocs enchaînés l'un à l'autre, mais en maçonnerie hydraulique la plus résistante qu'on pourra obtenir.
« Les barrages où l'on emploierait le bois pour suppléer au défaut de cohésion des graviers, dureraient peu, car les bois à demi enterrés dans les graviers, souvent à sec et souvent mouillés, pourriraient promptement, aussi vite que les cabrettes, plus vite que les coffrages connus sous le noms d'arches dans les montagnes du Dauphiné et de la Provence. Les barrages exécutés tout en enrochements et ceux en maçonnerie en pierres sèches ne coûteront jamais beaucoup moins et quelquefois plus cher que ceux en maçonnerie hydraulique. Ceux-ci ont sur la pierre sèche et sur les enrochements un avantage considérable, c'est leur cohésion. Dès qu'une brèche aura entraîné un barrage un peu haut, tout en enrochements ou en maçonnerie à pierres sèches, le courant violent qui va se précipiter par la brèche commencée l'agrandira rapidement et en fera une grosse avarie. Dans la maçonnerie hydraulique, les coupures ne peuvent s'agrandir que lentement, en sorte que la crue s'écoule avant que l'avarie ait pris de l'importance.
c< Je ne fais ici qu'étendre aux barrages de retenue des
« graviers la règle pratique adoptée dans le départe- « ment de Tlsère pour les digues longitudinales. M. Picot ce et les ingénieurs sous ses ordres avaient observé sou- « vent qu'un perré à pierres sèches est coupé, depuis le « bas jusqu'en haut, dès que la fondation est entamée: « voulant compléter ces observations en les rendant « comparatives, ils essayèrent de bâtir des perrés ma- « çonnés avec du bon mortier hydraulique. L'expérience « n'a pas tardé à montrer d'abord que les digues ainsi c< maçonnées ne coûtent pas beaucoup plus cher que « celles à pierres sèches, parce qu'on peut y employer « des matériaux moins gros et donner au perré moins c< d'épaisseur; et ensuite, ce qui est capital, c'est qu'un « perré maçonné avec du bon mortier peut éprouver c< à sa base une avarie considérable sans être à l'instant c< coupé jusqu'en haut, car la partie supérieure se soute tient à l'état de voûte. On a ainsi le temps de venir « au secours... »
Après avoir examiné en détail les différentes questions qui se rattachent aux barrages, M. Breton réfute une objection fréquemment reproduite :
« J'ai entendu souvent des hommes instruits et intel- « ligents objecter contre le système de retenue des « graviers par des barrages, la crainte de la rupture de « ces ouwages. Lorsque ces ouvrages auront amoncelé « derrière eux une grande masse de graviers, s'il suret vient une rupture, toute cette masse ainsi retenue « au-dessus de son niveau va, disait-on, se remettre « subitement en marche et causer en aval une cata-
a strophe épouvantable. Comme preuve à l'appui de « cette crainte, on citait les effets attribués à Tévacua- (c lion subite du lac Saint-Laurent qui, échappé de la « plaine de TOisans, ravagea les vallées de la Romanche « et du Drac jusqu'à Grenoble : on pourrait ciler de « même les désastres lamentables produits en une seule « nuit lors de la rupture du réservoir de Sheffîeld. On « oublie que dans ces deux exemples, comme dans tous « les autres que Ton pourra citer où la rupture d'un « réservoir à causé en aval une catastrophe subite, il « s'agissait d'un réservoir d'eau, et non pas d'un réser- « voir de sable, terre et gravier.
« Aussi, je craindrais fort peu cette objection, si elle « devait être jugée seulement par des constructeurs ha- « bitués à voir le mouvement de l'eau et celui des sables « et graviers et sachant les comparer : jamais un ingé- « nieur ne s'avisera de croire que les graviers coulent « comme de l'eau, etc.... »
Viennent ensuite de nombreux exemples relatifs aux effets de la rupture d'un barrage.
M. Breton n'a garde d'oublier le boisement ou le gazonnement du bassin de réception ; il reconnaît nettement que la végétation a le pouvoir d'éteindre les torrents ; il ne propose les barrages que comme expédient transitoire, soit contre les torrents incurables, soit lorsque, par suite de préjugés, difficultés légales, etc., le traitement forestier doit être longtemps retardé.
S"" Rapport au Conseil fédéral sur les torrents des Alpes suisses inspectés en 1858, 1859, 1860 et 1863.
Par M. le professent CtiMAim (1).
La Suisse est un pays véritablement privilégié : le politique, le savant, l'artiste, le simple piéton, chacun enfin, quelles que soient les préoccupations ordinaires de son esprit, y trouve de nombreux sujets d'étude; c'est par centaines de mille que les touristes des deux mondes visitent annuellement cette terre classique des nobles paysages, des sciences naturelles et de la liberté (2) . Au point de vue de nos études, la Suisse est tout simplement une protubérance, une bosse qui s'élève sur les hauts plateaux de l'Europe ; c'est le réservoir d'une distribution d'eau ; c'est aussi un laboratoire ou plusieurs milliers de torrents, d'accord avec les glaciers, travaillent à niveler l'écorce rugueuse de notre planète. Toutes ces eaux sortant des neiges éternelles, se précipitent e n cascade au fond des vallées; elles remblayent de leurs alluvions les bassins de cent vingt lacs, et, partielle" ment clarifiées, s'échappent vers les quatre points cardinaux pour se jeter dans quatre mers, après avoir arrose l'Allemagne par le Danube et le Rhin, la France par '^ Rhône, l'Italie par le Pô et l'Adige.
(1) Lausanne. Corbuz. 1865.
(2) Les religieux du grand Saint -Bernard m'ont assuré cju ***^ hébergent en moyenne 40.000 visiteurs par an, et qu'il en passe quelquefois 800 dans un seul jour de la belle saison. — £. G*
Les ingénieurs de ce pays, élevés au bruit des torrents, habitués dès Tenfance aux mille caprices des eaux de montagne, acquièrent vite en cette matière une expérience spéciale ; ils sont peu portés aux généralisations, aux théories systématiques, aux définitions géométriques ; ils s'attachent plus volontiers aux particularités et, pour chaque cas, recherchent une solution différente et adaptée aux circonstances locales. Tel est le caractère de Touvrage de M. Culmann, dont un extrait a déjà été donné ci-dessus, chap. VII, page 182.
En 1856, le météore aqueux qui a désolé la France n'a pas épargné la Suisse; le conseil fédéral s'émut et chargea l'un de ses plus habiles hydrauliciens de parcourir tous les cantons, et, pour chaque torrent, de signaler le mal et le remède. En même temps, et pour obéir à la clameur publique qui attribuait justement à la dévastation des forêts les ravages des eaux, une mission forestière fut organisée parallèlement à la mission technique. Les deux rapports ont été publiés en allemand et en français : ils s'accordent tous deux sur l'action préservatrice des forêts ; toutefois, celui de M. Culmann s'attache particulièrement aux cours d'eau pour lesquels l'art de l'ingénieur doit venir en aide au reboisement.
Le rapport de M. Culmann passe en revue plusieurs centaines de torrents : c'est un répertoire de faits isolés, bien observés, sobrement indiqués, avec des croquis élémentaires, mais démonstratifs. On n'en saurait trop recommander la lecture aux ingénieurs qui ont à lutter
270 OTVRAGES D'ART
contre les eaux de montagne . Çà et là certains adages favoris de l'auteur sont répétés à propos de quelques cas particuliers : ce sont autant de théorèmes dispersés au milieu de matériaux pratiques et dont la réunion formerait un traité didactique.
Voici quelques-uns des enseignements généraux qui se dégagent de ce livre :
Boisement et gazonnement. — En Suisse, comme ailleurs, le mal des torrents n'est pas toujours un mal nécessaire : il naît le plus souvent du désordre et de Tincurie des habitants. Le principal remède, le seul décisif et définitif, c'est le boisement ou le gazonnement qui étouffent le mal à la source : principiis obsta. Les cantons qui ont respecté leurs forêts sont les moins attaqués; ceux qui les ont dévastées, et particulièrement les cantons italiens , sont menacés comme les Hautes- Alpes françaises d'une ruine complète. M. Culmann rapporte un grand nombre d'exemples où , par suite du défrichement d'un quartier boisé, un torrent resté jusquelà inoffensif devient tout à coup dangereux.
Centralisation. — M. Culmann compte sur l'initiative privée plus que sur l'intervention des autorités cantonales ou fédérales : « Cette excursion dans la vallée de « Poschiavo a été d'un grand intérêt pour nous; sa c< population indépendante sait maintenir le pays en « ordre et le défendre contre les éléments sans recourir « à l'assistance extérieure. Si les gens étaient partout « comme ici, toute participation de la Confédération à
c( la correction des torrents, soit par des conseils, soit « par des secours matériels, serait inutile. »
Passant ensuite à la Valteline italienne , il s'exprime ainsi :
« Nous avons eu Toccasion de suivre TAdda depuis « sa source, pour ainsi dire, jusqu'à Sondrio, en nous « rendant d'Umbrail dans la vallée de Poschiavo, et « nous avons pu faire l'observation que, même dans « cette vallée méridionale, les eaux des montagnes con- « servent leur caractère sauvage, que les forêts y sont « traitées avec aussi peu de ménagement que de l'autre « côté des montagnes, et que, de tous côtés, les eaux ence sevelissent et ravinent les plus belles cultures, en dépit « des hautes directions des travaux publics et de leurs « prescriptions. »
Tout en comptant sur l'énergie intelligente des populations, l'hydraulicien suisse insiste, en plusieurs endroits, sur la nécessité d'une action commune concertée entre tous les intéressés d'un bassin sous le contrôle de l'autorité centrale. Le défaut d'entente, l'anarchie en un mot, est fréquente dans ces petites républiques cantonales, et ceux que blessent les excès de notre centralisme seraient quelquefois amenés à le regretter en voyant les défauts contraires de l'individualisme.
c< Dans le Tessin, les particuliers et les communes ne « défendent que les points menacés et ne s'inquiètent « aucunement ni du cours futur de la rivière, ni des
cultures de là rive opposée. Les ingénieurs assurent que Ton ne peut obtenir d'argent de ces gens-là qu'à condition de l'appliquer sur leurs propres fonds. 11 est très-difficile de les décider à contribuer aux travaux d'une rive normale quelque peu éloignée de leurs propriétés, et l'on n'a jamais réussi à obtenir de contribution de commune ou ,de particulier, pour des constructions à exécuter sur la rive opposée, lors même que la défense y aurait été plus facile (1)... »
Voici un autre exemple :
La Landquart est une rivière du canton des Grisons qui se jette dans le Rhin supérieur ; elle-même reçoit un grand nombre de torrents qui l'encombrent de leurs déjections et, par suite, elle exhausse son lit. Les riverains menacés par cet exhaussement ont régularisé et endigué la rivière; augmentant ainsi sa force d'entraînement, ils ont poussé les graviers vers l'aval jusque dans le Rhiq, qui ne s'est pas trouvé en état de les entraîner : le cours du Rhin a été troublé dans la partie où il sert de frontière entre l'Autriche et le canton de Saint-Gall. De vives plaintes se sont élevées; mais l'affaire intéresse deux cantons de la Suisse et, en outre, deux gouvernements, la Suisse et l'Autriche. On comprend que sa solution n'est pas facile. M. Culmann constate que si les Grisons , au lieu d'endiguer la Landquart^ avaient éteint les torrents qui s'y jettent, ils
(1) Culmann : Rapport au Conseil fédéraly p. 35.
auraient, peut-être à moins de frais, guéri les torrents, an^élioré la rivière et facilité la correction du Rhin, tandis que les torrents sont restés dans toute leur force ;
Tendiguement de la rivière sera bientôt insuffisant et le Rhin, sans doute, est pour longtemps troublé dans son cours. Il aurait suffi que, dans le seul canton des Grisons, l'autorité centrale intervînt dans la direction des travaux. On ne saurait trop le repéter, toutes les parties d'un bassin sont solidaires : une seule direction doit les embrasser toutes.
Il faut d'ailleurs se garder de croire que la Suisse ignore ces travaux d'ensemble : la correction de la Linth en est un exemple ; entreprise sur l'avis et sous la direction du conseiller Conrad Escher, elle a coûté 1.500.000 fr. et rendu à la culture 20.000 arpents de terrain. Escher mourut au moment où il terminait ses travaux (1822), et sa famille, anoblie par la diète, porte le titre de Von der Linth. La loi qui organisa les travaux obligea les riverains des affluents de la Linth à garder sur leur territoire tes déjections de leurs torrents :• chacun s'ingénia, et le canton de Glaris est cité par M. Culmann comme un modèle d'ordre et d'aménagement.
Curage du lit. — Voici un exemple où le triage des matériaux par les crues moyennes, observé par M. Scipion Gras et qui a conduit cet ingénieur à son système de barrages, est utilisé pour régulariser le torrent, non plus par barrages, mais par le système rival de l'endiguement : il s'agit de la Matra, torrent des Grisons :
« Mais ce qui a mieux agi que les murs, c'est le « curage du lit. Les gros blocs, charriés lors des crues, « la plupart abandonnés au milieu de la rivière, ont été c( enlevés et entassés le long de la rive. A la suite de « ces travaux, le lit s'est tellement approfondi, à Vicoso- « prano, que les plus fortes crues n'atteindront plus les « murs, et qu'ainsi la place du Marché se trouve beauce coup mieux protégée qu'elle ne l'était jadis par les « digues.
« Les dépenses occasionnées par le curage du lit sont « extrêmement faibles, car pour la Maïra, ce torrent si c< sauvage, elles ne s'élèvent qu'à 300 fr. par an. Nous c< ne pouvons assez recommander ce curage comme « moyen de régulariser les torrents qui charrient de gros « blocs lors des crues. A l'aide de ce procédé si simple, ce on maintient très-bien le cours régulier des rivières « dans le Bergell et dans l'Engadine, et cela avec une «dépense annuelle de 1.500 fr. pour cette grande « étendue. Les pierres déposées sur les côtés constituent « de véritables diguesparallèles qui encaissent la rivière, c< augmentent sa puissance d'entrainement et approfonc< dissent son lit avec une rapidité remarquable. Lors « des crues, les dépôts ne se forment plus aussi facile- « ment, et, s'il se dépose quelque chose, on enlève de « nouveau les plus gros blocs, avec lesquels on fortifie « la digue ; en même temps, les matériaux plus ténus « sont ameublis et seront facilement emportés par les « crues ordinaires. Ce procédé donne tout ce que Ton « peut obtenir dans les torrents de montagne, lorsqu'à « la suite d'une faible diminution de pente, ris exhaus-
COxNTRE LES TORRENTS. 275
sent leur lit sur une grande longueur et débordent souvent. Il est naturellement insuffisant pour empêcher la formation d'un cône de déjection, lors des brusques changements de pente, au débouché dans la vallée principale, par exemple, mais il s'adapte merveilkusement bien à la réorganisation des cours d'eaux dont l'état empire lentement sur de grandes longueurs (1). »
Cette opération si simple du curage du lit aurait évidemment les résultats les plus heureux, si elle était appliquée dans les Hautes- Alpes aux torrents en voie d'extinction. Si l'administration des forêts consacre à ce curage du lit ou plutôt à ce rangement des blocs une faible partie des sommes consacrées aux barrages, elle accélérera considérablement l'encaissement du torrent dans ses déjections anciennes : les propriétés riveraines du cône, les routes seront plus vite mises à l'abri (2),
(1) Culmann. Rapport au Conseil fédéral ^ p. 67-68.
(2) On ne aurait trop recommander à Tadministration des forêts, chargée de Tœuvre de Textinction, d'employer quelques journées de travail sur le cône de déjection des torrents dont elle a consolidé le bassin de réception par des plantations et des barrages. Ces journées employées à ranger sur le côté du torrent les gros blocs mis à jour par les crues moyennes détermineront, en peu de temps, l'encaissement du torrent dans son cône de déjection. Ce résultat obtenu sera l'éclatante démonstration du succès de l'œuvre de Textinction ; il donnera aux riverains la confiance justifiée que le cours du torrent est désormais fixé, et ils entreprendront avec sécurité le défrichement du cône de déjection. Ainsi, tandis que, dans la montagne, par les soins de l'administration, un manteau de verdure s'étendra sur les berges vives, on verra,
Barrages et digues. — Relativement à ces sortes d'ouvrage, la théorie de M. Culmann peut se résumer ainsi :
Les barrages sont un expédient transitoire en attendant le reboisement ; il faut les construire par séries en commençant par Taval ; quand le premier barrage est affleuré par les graviers, on en établit un second en arrière, et ainsi de suite...
Il ne faut pas craindre les ruptures de barrages torrentiels : le gravier ne coule pas comme de Teau. De nombreux exemples de barrages rompus, sans conséquences funestes pour l'aval, sont rapportés par Tauteur.
Les barrages sont préférables contre les torrents, et les digues contre les rivières.
Pour les digues comme pour les barrages, il faut procéder de Taval vers Tamont.
Les ouvrages en fascines, en bois, etc., lorsqu'on n'en
dans la plaine, les cultures des particuliers envahir peu à peu les hideux graviers du cône. — C'est alors seulement que l'œuvre de l'extinction sera parfaite.
Il est évident d'ailleurs que le curage du lit doit procéder de l'aval vers l'amont. — Le torrent de Sainte-Marthe près Embrun, se prêterait très-bien à une expérience. En ramenant ce torrent dans l'ancien lit rectiligne qu'il a quitté, il y a quelques années, et en opérant le curage à partir de la Durance jusqu'au pont établi près du goulet, on obtiendrait rapidement le profond encaissement du torrent.
attend qu'un effet transitoire, sont souvent préférables à ceux en pierre ou en maçonnerie, parce qu'ils se prêtent aux mouvements du lit. Les fascinages sont une défense mobile sur laquelle la végétation s'établit facilement: les barrages clayonnés sont très-utiles dans les ravins et même sur les talus d'éboulis.
En général, cependant, les ouvrages en pierre sont préférables à ceux en bois, mais ceux-ci rendçnt de grands services dans les cantons où la population en a la pratique.
« Tous les barrages de torrents exécutés jusqu'ici en « Suisse ont donné des bénéfices ; toutes les personnes ce qui les ont entrepris s'en montrent satisfaites (1). »
On voit que MM. Culmann et Breton sont en parfait accord sur le rôle des barrages.
Épis. — Les épis ne valent rien ni contre les torrents, ni contre les rivières de montagne : ils ne sont bons que contre les rivières tranquilles dont le charriage peu considérable ne se compose que de sable, de menus graviers et non de blocs pouvant attaquer la rive et changer la direction des filets liquides. « Leurs musoirs doivent « former une ligne continue ; car, si les uns ne Tatteic< gnent pas et si les autres la dépassent, le courant, rejeté « d'une rive à l'autre, peut occasionner de plus grands « dommages que s'il n'y avait pas de travaux de défense.
« Les épis doivent être assez rapprochés pour qu'il ne « puisse pas se former de lacet entre eux; donc, d'au- « tant plus rapprochés que la rivière est plus petite. Dans « les rivières de montagne, cet espacement est si petit « que des digues continues sont moins coûteuses.
« En Bavière, par exemple, le Danube inférieur est « trop petit pour que le système des épis puisse y être c< appliqué ; on est obligé d'ajouter une aile plus ou c< moins longue au musoir de chaque épi, c'est-à-dire « d'établir immédiatement une partie de la future « rive. On a aussi abandonné le système des épis le c< long du Rhin , où il était particulièrement affecc< tionné, et l'on construit maintenant des levées con- « tinues en fascines. Les épis ne peuvent plus être em- « ployés le long du Lech, et, lors de la correction de la « Linthy on a pu s'assurer que les digues parallèles con- « viennent beaucoup mieux à la défense de ce petit cours « d'eau ; sur tout le canal inférieur de la Linth, elles « ont peu à peu remplacé les épis, qui n'étaient absoluce ment pas applicables. Nous croyons que toutes les « rivières du Tessïn sont trop petites pour être corce rigées à l'aide d'épis, à l'exception peut-être du Tm/n ce lui-même au-dessous de Bellmzone; et pourtant on ne ce voit presque que des épis, appliqués de la manière la ce moins systématique et la moins propre à atteindre le ce but (1). »
Passages des torrents, — Les routes et les chemins
de fer ont, en Suisse, de fréquentes rencontres avec les torrents, principalement dans les vallées, c'est-à-dire sur les cônes de déjection. Lorsque cela est possible, on passe sous le cône; mais souvent on est obligé de passer par-dessus ; dans ce cas, le problème consiste à empêcher le torrent de divaguer sur son cône et à l'obliger à passer sous un pont fixe sans exhausser son lit.
Le seul procédé certain, c'est d'arrêter les graviers dans la gorge par des barrages successifs, en attendant Teffet du boisement. Lorsqu'on a arrêté, ou du moins ralenti, le ravinement dans les gorges, on peut espérer d'empêcher l'exhaussement du cône en enfermant le torrent dans un canal pavé et maçonné, qui rassemble les eaux et augmente leur vitesse d'entraînement. Mais ce procédé suppose que vers l'aval il existe, soit une rivière capable d'entraîner les déjections, soit un lac formant un réservoir indéfini. C'est ainsi qu'on procède près du lac de Brienz, dont les bords présentent de riches, cultures établies sur des cônes torrentiels ; le torrent est canalisé jusqu'au lac. Toutefois, si dans le bassin de réception le ravinement continue son œuvre, le canal est bientôt rempli et les graviers débordent parmi les cultures (1).
La Grionne est un torrent du canton de Vaud. « Son c< cône étant coupé par le chemin de fer, on craignit que « la Grionne ne se jetât sur le remblai et ne le détruisît « lorsqu'il se produirait quelque atterrissement immé-
ce diatement au-dessus, ainsi que la Viége l'a fait près c( de Monthey (Valais.)
« La disposition toute particulière esquissée ci-contre « est destinée à prévenir cet accident.
Fig. 9. — Tassage de la Grionue.
DtSf^*'*
« On a formé une place de dépôt d'environ 60 mètres « de largeur et 250 de longeur, immédiatement au- « dessus de la voie. Elle est entourée de hautes digues « dans l'intérieur desquelles le fond est incliné d'encc viron 6 degrés vers le milieu, ce qui lui donne la forme « d'une large rigole aplatie. Vers le pont, elle se rétrécit ce en un canal dont le fond est un radier en gros blocs, « se terminant par un mur de chute. Le lit de la Grionne « est encore pavé sur une longueur de 1 20 mètres, ^a « l'aval du pont.
« Nous trouvons les motifs de cette disposition en « nous représentant ce qui doit s'y produire lors d'une « débâcle.
« La coulée de boue et de galets s'arrêtera certaine- « ment dans ce grand ventre du lit, sans le combler, vu « son étendue- L'atterrissement n'atteindra certainement « pas la digue, qui restera par suite toujours en état « d'empêcher tout débordement provenant d'une seule « crue. Les digues conduiront les eaux sous le pont, d'où, « débarrassées de leurs alluvions, elles s'écouleront sans « causer d'autres dégâts.
« Lorsque la crue sera passée, les matériaux restece ront-ils en place, et sera-t-on obligé de les enlever à « la main, afin qu'ils ne s'y amoncellent pas ? Les orga- « nisateurs de cet ouvrage pensaient évidemment le conc< traire. L'atterrissement doit -se former au milieu, et « le fond, incliné de ce côté, doit ensuite y porter les « eaux, qui, n'étant pas complètement saturées de ma- « tériaux, corroderont le dépôt, jusqu'à ce qu'il ait « disparu.
« Cet ouvrage doit donc agir exactement comme celui « de Clarens, dont nous parlerons bientôt, que l'on peut « comparer aux labyrinthes de IVL Scipion Gras, dans « lesquels les matériaux dont le cours d'eau est surchargé c< doivent se déposer provisoirement et se répartir sur « une plus longue période et même sur plusieurs crues. « Les derniers flots de la crue étant dans la règle moins « chargés de matières que les premiers, l'emplacement « sera souvent complètement nettoyé pendant la crue « même.
c( L'avenir montrera jusqu'à quel point ce raisonne- « ment est fondé.
a Nous aurions préféré établir quelques barrages dm c< le bassin de réception^ et nous voudrions encore remih « mander leur construction. Ils mettraient en sécurité « non-seulement le chemin de fer, mais encore loul le « cours de la Grionne, du chemin de fer jusqu'au-des- « sous du Devens.
« Si l'on avait commencé par là, un simple canal aurait « suffi sous le pont (I). »
Le torrent de la Tinière, célèbre parmi les archéologues auxquels son cône a livré tant de restes de Fàge de pierre, est conduit par-dessus le chemin de fer dans un pont-canal et à l'aval, jusqu'au lac de Genève ; « les eaux « s'écoulent dans un beau radier, parfaitement nettoyé, c< où des blocs de 3'",iO de diamètre rouleront encore.»
Torrents glaciaires. — Les torrents sortant d'un glacier sont nombreux en Suisse ; ils sont sujets à de formidables débâcles lorsque le glacier, dans ses mouvements de vaet-vient, après avoir barré quelque vallon secondaire, livre tout à coup une issue aux eaux. Prévenir de pareils malheurs est pour l'ingénieur un redoutable problème. Comment lutter contre un glacier ? Quelle force naturelle opposer à cette masse sans cesse renouvelée par les hivers, qui use les rochers les plus durs, transporte les blocs les plus gigantesques et, d'un mouvement imperceptible, anéantirait les ouvrages d'art les plus résistants ? — Voici cependant deux exemples où il a suffi d'une idée pour vaincre le colosse inerte.
(1) P. 3oy, 300, 361.
Le glacier dJAUtsch, affluent du Rhône (Valais), barre une petite vallée latérale située derrière VEggisclihorn et forme ainsi le lac de Mœrjelen :
« Ce lac, dit M. Apassiz, était autrefois plus étendu qu'il ne Test maintenant ; et, lorsque la fonte des neiges et des glaces devenait très-forte, il arrivait souvent que toute cette masse d'eau se frayait avec violence une issue sous le glacier, et causait de grands ravages dans le fond de la vallée. Pour obvier à cet inconvénient, on a creusé, dans la direction du glacier de Vieschy un écoulement artificiel à ce lac, qui ne peut plus maintenant dépasser un certain niveau. La glace ne repose pas immédiatement sur l'eau ; il y a, au contraire, entre le fond du glacier et la surface de Teau, un espace de quelques centimètres occasionné par la température du lac, qui €st constamment audessus de celle du glacier pendant Tété. A raison de ce vide> il se détache souvent d'énormes blocs de glace, qui flottent à la surface du lac et imitent parfaitement les glaces flottantes des régions boréales (1). »
L'exemple le plus caractéristique est fourni par le glacier de Giélroz : la lutte entreprise contre Jui est un véritable drame dont l'intérêt autorise quelques développements.
Au fond de la vallée de Bagnes , l'une des bran-
(i) Agassi z : Études sur les glaciers, — Passage rapporté dans le Guide Joanne^ p. 4 40.
ches de la Dranse^ à 16 kilomètres de Chables, s'élève verticalement une haute muraille de roches surmontée par le glacier de Giétroz. La masse mouvante s'avance, déborde la corniche et tombe au pied du précipice ; les fragments brisés s'agglutinent de nouveau et forment un glacier conique qui pousse devant lui sa moraine.
« Or, dans les années où les avalanches sont fort « abondantes, les chaleurs de Tété ne parviennent pas à « fondre une quantité de glace égale à celle qu'ont versée « les montagnes. L'énorme bloc qui forme un pont sur « la Dranse grossit donc toujours, et, comme T^che « de ce pont, creusée en été par le torrent, se ferme en « hiver, il arriva, en 1597, et de nos jours (1818), que « les premiers mois du printemps ne suffirent pas à la « Dranse pour s'ouvrir un passage, et qu'elle se trouva « former un lac en arrière des glaces.
« Lorsque cette nouvelle fut connue, écrivait M. Simond « quelques mois après l'événement, l'alarme se répandit c( aussitôt, non-seulement dans toute la vallée, mais dans (c le Valais et jusqu'en Italie. Les voyageurs craignirent « de prendre la route du Simplon ; on sentait que, lors- « que cette digue viendrait à se romprie, il y aurait une . « débâcle soudaine qui balayerait le pays à une grande c< distance. L'hiver précédent ayant été rigoureux, les a glaces avaient déjà barré la vallée, mais sans arrêter « les eaux, qui s'étaient frayé un passage ; cependant « un deuxième hiver rigoureux avait produit une telle c( chute de glace, que l'obstacle était devenu insurmon-
table. Le gouvernement envoya un ingénieur (M. Venetz) ; il trouva que la digue avait HO toises de longueur d'une montagne à Tautre, 66 toises de hauteur et 500 d'épaisseur à sa base. Le lac avait 1 .200 toises de longueur, 100 de largeur, et s'élevait déjà à peu près à la moitié de la hauteur de la digue, c'est-à-dire qu'il avait 30 ou 40 toises de profondeur. L'ingénieur s'arrêta au parti de percer une galerie dans l'épaisseur des glaces, commençant 54 pieds au-dessus du niveau actuel, pour se donner le temps d'achever le travail avant d'être atteint par la crue, qui était de 1 à 5 pieds par jour , suivant la température , et commença le H mai aux deux bouts de la galerie. Cinquante hommes, se relevant alternativement, y travaillaient jour et nuit au péril de leur vie, quelques-unes des avalanches, qui tombaient de moment en moment, menaçant de les enterrer tout vifs dans la galerie ; plusieurs furent blessés par des morceaux de glace ou eurent les pieds gelés, et la gjace était si dure, qu'elle rompait souvent les pioches. Malgré toutes ces difficultés, le travail avançait rapidement. Le 27 mai, un gros morceau de la digue s'éleva du fond avec un fracas épouvanlable ; on crut qu'elle allait se soulever en entier, et les ouvriers s'enfuirent ; mais bientôt ils reprirent courageusement leur travail. Cet accident se renouvela ensuite plusieurs fois ; quelques-uns des morceaux flottants, à en juger par leur hauteur hors de l'eau, devaient avoir 70 pieds d'épaisseur sous l'eau. Le 4 juin, la galerie, longue de 608 pieds, se trouvait percée ; mais, comme elle avait 20 pieds de hauteur de plus dans le milieu, il fallait encore la niveler. Le temps avait été froid, et le
« lac ne se trouvait pas encore au niveau de la galerie; « de sorte que Ton continua à l'abaisser jusqu'au 13, « jour où l'écoulement commença à dix heures du soir. « Le lac s'éleva pourtant encore pendant quelques heures; « mais le lendemain, à cinq heures du soir, il avait c< baissé de i pied ; le io au matin, de 10 pieds ; le 16 « au matin, de 30 pieds. A deux heures de ce jour, la « longueur du lac était diminuée de 325 toises, car la « galerie, continuellement rongée, s'abaissait aussi vile « que le lac. La Dranse coulait à plein lit, mais sans c< déborder, et peu de jours auraient suffi pour épuiser « l'immense réservoir.
« Cependant les détonations, intérieures annonçaient c< que les glaçons se détachaient de la masse par leur « légèreté spécifique, diminuant ainsi l'épaisseur de la « digue du côté du lac, pendant que le courant, hors de « la galerie, rongeait cette même digue du côté opposé, c< et menaçait d'une rupture soudaine ; le danger croisc< sant, l'ingénieur faisait partir de temps à autre des « exprès pour avertir les habitants de se tenir sur leurs « gardes. L'eau commençait à se faire jour sous la glace, « entraînant les pierres et le terrain à sa base sous la « galerie : la crise paraissait inévitable et prochaine. « A quatre heures et demie du soir, un éclat terrible « annonce la rupture des glaces ; Teau du lac s'élance « avec une furie inexprimable ; elle forme un torrent « de i 00 pieds de hauteur qui parcourt les six preniières « lieues en quarante minutes, quoique retenu en plu- « sieurs endroits dans des gorges étroites, enlevant dans c< son cours i 30 chalets, toute une forêt et une immense
« quantité de terre et de pierres. Débouchant devant « Chabks, chef-lieu de la vallée, l'eau poussait devant « elle comme une montagne mouvante de toutes sortes « de débris, haute de 300 pieds et d'où sortait une vapeur « noire et épaisse comme la fumée d'un incendie. Un •« voyageur anglais , accompagné d'un jeune artiste , « M. P. de Lausanne, et de son guide, revenait de voir c< les travaux et se dirigeait vers Chables ; se retournant « par hasard, il voit la colonne mouvante, dont le bruit « de la Dranse ne lui avait pas permis d'entendre le fracas « éloigné, s'avançanl avec la plus effrayante rapidité. Il c< pique des deux pour avertir ses compagnons, ainsi que « trois autres voyageurs qui les avaient joints ; tous sauce tent à bas de leurs montures, gravissent la montagne et c< arrivent en sûreté, hors de la portée du déluge qui remc< plit dans un instant toute la gorge au-dessous d'eux ; « cependant M. P. ne se retrouvait plus ; pendant pluc< sieurs heures on le crut perdu, mais l'on sut ensuite « que sa mule ombrageuse, se détournant à la vue d'un « arbre renversé sur son chemin, aperçut tout à coup « un objet bien plus terrible près de l'atteindre, et que, « s'élançant à l'instant d'elle-même vers la montagne, ■ « elle l'avait emporté loin du danger. De Chables, la dé- « bâcle arriva à Martigny (4 lieues) en 50 minutes, enle- « vaut dans cet espace 35 maisons, 8 moulins, 95 granges, « mais seulement 9 personnes et peu de bétail, les habic< tants étant sur leurs gardes. Le village de Bovernier « fut sauvé par une saillie de rocher qui détourna le tor- « rent ; on le vit passer comme un traita à côté du vilce lage, sans le toucher, quoique beaucoup plus haut que « ses toits. Les rochers et les pierres furent déposés
<c avant d'arriver à M artigny, frappant de stérilité de c< vastes prairies et des champs fertiles. Ici il se divisa ; c< mais 80 habitations de ce bourg furent emportées, « beaucoup d'autres endommagées, et les rues jonchées « d'arbres et de débris de terre ; 34 personnes seulement c< paraissent y avoir perdu la vie, les habitants s'étant « retirés dans les montagnes. Au-dessous de Martigny, « la débâcle, trouvant une grande plaine, s'est étendue a et a déposé beaucoup de limon et de bois, au point « d'assainir, à ce qu'on espère, un grand marais. Le « Rhône Ta reçue peu à peu et sur divers points sans « déborder ; elle est arrivée au lac de Genève à onze « heures du soir, et s'est perdue dans sa vaste étendue, « ayant parcouru un espace de 18 lieues de Suisse en ce six heures et demie, par un mouvement graduelle- « ment retardé. Tous les ponts ayant été enlevés, les c< habitants des deux côtes de la Dranse ne purent corce respondre entre eux pendant plusieurs jours, et s'incc former de leurs pertes mutuelles qu'en se jetant leurs c< billets attachés à des pierres ; la boue fétide les menaça ce d'une épidémie. Il est assez remarquable qu'un vieil- * ce lard de 92 ans s'est sauvé en montant sur un tertre ce que. l'on suppose avoir été formé par l'ancienne déce bâcle ; la nouvelle le suivit jusqu'au sommet où il se ce maintint à l'aide d'un arbre qui ne fut point emporté.
ce M. Escher évalue à huit cent millions de pieds cubes ce la masses d'eau accumulée au moment où elle a cornée mencé à s'écouler par la galerie. Cette masse a été ce réduite à cinq cent trente millions dans les trois jours ce suivants, et le niveau du lac baissé de 45 pieds. Si
« la galerie n'eût pas été faite, le lac se serait élevé de « 50 pieds de plus, et la masse d'eau se serait trouvée « de dix-sept cent cinquante millions de pieds cubes au « moment où elle aurait commencé à passer par-dessus (c la digue, au lieu de cinq cent trente millions auxquels « elle était réduite lorsqu'elle a commencé à passer à « travers la galerie, et aurait étendu ses ravages sur tout « le bas Valais (4 ) . »
« — Lorsque, pendant l'hiver 1821-22, le barrage « de glace menaça de se reformer et eut déjà recouvert « 400 mètres du lit de la Dranse, M. Venetz entreprit c< de détruire cette masse de glace, dont le profil en long « mesurait 22.300 mètres carrés.
« Il y réussit complètement à Taide de canaux en bois « conduisant sur le glacier les filets d'eau de la montagne « Alia, échauffes au contact du rocher ; on obtint ainsi « de grandes coupures qui détachèrent des blocs de « 800 à i .000 mètres cubes. En tombant, ils se bri- « sèrent en morceaux, et furent emportés par la Dranse.
« Après avoir détruit ce cône du glacier de i 822 à « ^824, M. Venetz entreprit des travaux devant emcc pêcher les glaces de s'amonceler de nouveau au fond « de la vallée. Il construisit de simples barrages en trace vers de la vallée et vis-à-vis du glacier. Leur couce ronnement est parfaitement droit et horizontal ; ils ce produisent ainsi un si grand élargissement de la sur-
(i) Guide Joame, p. 377 à 379.
« face de l'eau, que les glaces ne peuvent plus faire « voûte par-dessus. Les blocs de glace tombent donc a toujours dans l'eau, restent constamment en contact « avec elle et se fondent peu à peu. Ainsi, le ruisseau « ne pouvant plus être recouvert, les glaces ne peuvent « plus s'amonceler. Dès que le cône surplombe de 2 à « 3 mètres le ruisseau, qui a fondu sa base, la partie « antérieure se détache et est emportée • Ces glaces tom- « bent parfois au delà, et forment un petit glacier placé « au bord de la moraine, sur la rive gauche. Ces masses c( persistent quelquefois assez longtemps, mais ne peuc< vent jamais complètement recouvrir le ruisseau.
« Dès lors, c'est-à-dire depuis ^826, ces barrages « ont suffi à empêcher les glaces de recouvrir la Dranse « et ainsi de barrer la vallée.
c< En reconnaissant le grand mérite de ces ouvrages, « nous exprimons le vœu que les ingénieurs de ce a canton puissent toujours disposer des moyens nécesc< saires à l'entretien de ces utiles constructions, ainsi « que pour en établir de pareilles dans d'autres vallées, <!t entre autres dans celles de Saas et de la Massa (1). »
Ces extraits du rapport de M. Culmann suffiront pour montrer l'intéiêt que ce livre peut offrir aux ingénieurs qui ont affaire aux torrents.
La France et la Suisse ne sont pas les seuls pays où
(i) Culmann^ p. 393, 394.
la lutte contre les eaux courantes est poursuivie avec des alternatives de victoires et d'insuccès, et Ton peut juger, par les livres que nous venons d'analyser et par de nombreuses publications du même genre, que le temps est encore loin où l'homme aura dompté, et, si Ton peut dire, domestiqué les eaux sauvages des montagnes. Il est cependant un heureux pays dont le tableau, contrastant avec de sombres peintures, peut être offert aux ingénieurs comme un modèle et un encouragement : c'est le Harz allemand.
Ce massif montagneux , presque isolé de toutes parts et naguère encore partagé entre quatre gouvernements, élève son plus haut sommet, le Brocken^ à l'altitude de 1 .250 mètres; les pentes rapides, les thalwegs profonds n'y manquent pas, non plus que les pluies abondantes, dont la tranche annuelle varie suivant l'altitude de 600 à 1 .500 millimètres. Les terrains sont très-divers ; les éruptions granitiques ont disloqué des schistes de toutes sortes. . • Toutes les conditions sont réunies pour favoriser les phénomènes torrentiels ; mais l'industrie des mines , en quête de force motrice, s'est emparée des eaux, « force gratuite sans « cesse renouvelée par la nature. » On peut dire qu'il n'y a pas une seule goutte qui soit abandonnée à son cours naturel ; dès les plus hautes pentes, la pluie est recueillie dans des sillons formant gouttière ; tous les ravins sont barrés et de nombreux étangs emmagasinent leurs produits. Réunies dans les canaux, les eaux contournent les croupes, franchissent les vallons, s'enfoncent sous les contre-forts et, conduites à portée des usines, manœuvrent des roues hydrauliques placées au-dessous
Tune de l'autre à tous les degrés de la montagne ; parvenues au thalwe((, les eaux ne sont pas libérées; il leur faut encore descendre dans la mine et travailler sous terre.
Soixante-dix étangs de VOberharz ont une superficie de 240 hectares; ils emmagasinent 1 5 millions de mètres cubes qiii mettent en mouvement, à ciel ouvert, 180 roues hydrauliques, sous terre 23 roues et 2 machines à colonne d'eau.
c( 11 y a en tout 200 kilomètres de longueur de canaux, « tant pour amener les eaux aux étangs que pour les con- « duire de ceux-ci aux mines et aux usines.
<c Depuis l'étang le plus élevé (Hirschler T^icA) juste qu'au Lautenthaly il y a, pour les roues placées auc< dessus du sol, une chute totale de 292 mètres.
« Pour les mines, la chute disponible est encore plus « considérable : elle est d'environ 370 mèties. En effet, « les eaux qui ont sous terre communiqué le mouvement « aux pompes d'épuisement et aux autres machines, se « réunissent dans diverses galeries et principalement dans « le Ernst-AugustSlollen, situé à environ 370 mètres « au-dessous des plateaux de Clauslhal. Ce canal, où « l'on réunit toutes les eaux des nappes souterraines, va a les rejeter à ciel ouvert à Gittelde; il n'a pas moins « de 23,600 mètres de longueur. Ses dimensions sont « assez grandes pour qu'on puisse faire en bateau ce long « trajet souterrain. Sa largeur est en effet de 1 "",90 et sa
d hauteur de 2°*, 70. Ce magnifique travail, terminé en « 1864, a coûté un peu plus de 3 millions de francs (^). »
Plusieurs de^ces travaux datent du commencement du xvin* siècle ; il y a cent cinquante ans que le Harz allemand a domestiqué ses eaux courantes, il y a dix ans à peine que Ton s'occupe à combattre les torrents des Alpes françaises.
(i) Annales des Ponts et Chaussées, 1868, II, p. 307. Belgrand et Lemoine,