‹ Étude sur les torrents des Hautes-AlpesChapitre 42 sur 50 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

l'ère torrentielle.

Si le cadre de cette étude ne nous enfermait pas sur le terrain des observations pratiques, les Torrents fourniraient une ample matière à des recherches d'un véritable intérêt scientifique. Voici toutefois quelques considérations qui ne sont pas entièrement étrangères à notre objet actuel.

Les torrents de nos Alpes sont des pygmées à côté de ceux des régions tropicales. Dans ces régions on peut observer, sur des montagnes couvertes de neiges éternelles, le contact direct des climats extrêmes, de la zone glaciale et de la zone torride, et les phénomènes météorologiques en prennent une intensité plus grande. Les frères Schlagintweit, parlant de Ténergie extraordinaire des torrents de l'Himalaya, expriment l'opinion qu'ils ouvriront des débouchés à travers cette chaîne et qu'alors le vent du sud, pénétrant dans les vallées du versant nord, changera leur climat. Le voyageur Antoine d'Abbadie, qui faillit geler sous l'équateur en gravissant le

WoshOy montagne d'Abyssinie, élevée de 5.060 mètres^ rapporte le tableau suivant (1) :

« Quelquefois^ on marche en toute sécurité, sous un a ciel serein, lorsqu'un indigène, entendant au loin un « bruit étrange qui ne tarde pas à grandir, se met à « crier de toutes ses forces : a Le torrent ! » et grimpe, « en toute hâte, sur la hauteur la plus voisine. Trente « secondes après, le fond de la vallée disparaît sous une t large et profonde nappe d'eau qui entraîne avec elle a des arbres, des quartiers de rochers et même des « bêtes sauvages. Ces torrents, formés en un instant, « s'épuisent dans la même journée, et ne laissent, comme traces de leur passage, que des débris de toutes sortes • et des flaques d'eaux bourbeuses, retenues ça et là « dans les anfractuosités...

« M. d'Abbadie raconte qu'un jour il arriva trop

t tard pour contempler, dans toute sa grandeur, une de

« ces inondations subites. Il ne trouva qu'un indigène

« qui, d'un air hébété, regardait la terre humide.

« Sois bien, lui dit le voyageur, quelles sont tes nou-

« velles? Où sont tes armes? Un homme comme toi

t peut-il rester sans lance ni bouclier? — Sois bien,

« répondit l'Africain, reste en santé. Le torrent a em-

t porté ma lance, mon bouclier, mon chameau et toute

« ma fortune, ma femme et mes enfants. Malheur à

a moi! Malheur à moi! »

Les géologues, justement frappés de la puissance des

(1) Année scientifique. 1868, p. 68, 69.

eaux de montagne, ont accordé aux torrents une place importante dans leurs théories; ils ont distingué la stratification torrentielle, c'est-à-dire celle où les galets, orientés suivant leur grand axe, sont déposés en nappes inclinées, et la stratification horizontale telle qu'elle a lieu dans le bassin d'un lac ou dans la mer ; ils ont reconnu des cônes torrentiels r^^atérieurs à la formation actuelle de nos vallées.

Réagissant eontre les tendances officielles de l'École française, qui rattache les montagnes à des théories générales et asservit les différentes chaînes à suivre les arêtes des polygones de la géométrie sphérique, l'École anglaise a essayé de rendre compte de tous les phénomènes géologiques par l'action des eaux combinée avec quelques oscillations du sol. Sans s'engager dans cette discussion, et surtout sans s'astreindre à expliquer tous les phénomènes géologiques par un système unique et absolu, on peut admettre qu'à certains âges de la planète il s'est trouvé des conditions météorologiques plus favorables que les conditions actuelles au développement des torrents. Il y a eu peut-être un temps où la mer, tiède encore, obscurcissait l'atmosphère de vapeurs épaisses, alors que déjà quelques montagnes, élevant au-dessus des nuages leurs sommets chargés de glace, étaient incessamment battues par d'effroyables tempêtes. Que sont nos orages en comparaison des cataclysmes qui, peutêtre, à chaque lever du soleil, assaillaient les côtes de la mer jurassique ?

L'étude attentive des dépôts torrentiels jettera, sans

doute, quelque lumière sur la météorologie des époques correspondantes; déjà la science est entrée dans cette voie; mais les seuls résultats nettement acquis sont ceux qui se rattachent au dernier grand événement géologique, c'est-à-dire à la période glaciaire. Ces résultats méritent de nous arrêter, non pas seulement à titre de récréation scientifique, mais parce qu'ils conduisent à des aperçus pratiques qui intéressent l'hydrologie et l'agriculture.

Il n est plus sérieusement contesté que, pour une cause jusqu'ici inconnue (1), la planète n'ait traversé une sorte d'hiver cosmique qui, d'un pôle à l'autre, a modifié les climats et permis aux glaciers de prendre une extension extraordinaire dans les hautes montagnes, ou même de se former sur les montagnes moins élevées qui n'en conservent plus aujourd'hui.

Lorsque le grand hiver a pris fin, les glaciers ont reculé vers leurs limites actuelles ; rien n'autorise à croire que la fusion des glaces ait été subite ; cependant, il paraît incontestable qu'elle a été assez rapide pour que la végétation forestière n'ait pu la suivre : ainsi, les glaces laissaient derrière elles des pentes sans verdure et des matériaux désagrégés, proie facile pour les eaux. Pour ne parler que de la France, il faut se figurer les Alpes et les Pyrénées et, en outre, certaines montagnes de l'Auvergne, du Jura et des Vosges livrées toutes nues aux violences des torrents. A la Période glaciaire a donc

(1) Voir ci-dessus, chap. H, p. 31 et 32.

298 LËRE TORRENTIELLE.

succédé VÈre torrentielle ^oUy pour mieux dire, ces deux époques s'entremêlent et se confondent; la période glaciaire a eu des entr' actes; peut-être même s'est-elle reproduite suivant quelque loi astronomique. Pendant des siècles innombrables, les glaciers et les torrents se sont disputé les montagnes. — N'est-il pas digne d'intérêt d'évoquer quelques épisodes de cette longue lutte?

Pour procéder du connu à l'inconnu, commençons par analyser ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux.

Il existe entre le torrent et le glacier des relations qui ont frappé tous les observateurs : le premier est souvent issu de l'autre; il coule à la surface du glacier, gronde sourdement dans ses crevasses; il s'échappe en bouillonnant de la grotte azurée dont lui-même a creusé la voûte. L'un et l'autre sont les ouvriers commis par la nature au grand travail de l'érosion ; leur procédé est identique et ressemble à celui des terrassiers : tour à tour attaquant la roche ou charriant le déblai, ils sont à la fois la pioche et le véhicule. Incessamment aidés dans leur tâche par l'action atmosphérique, leur force vive est inépuisable, car le soleil, comme une pompe gigantesque qui jamais ne s'arrête, aspire l'eau des mers et la précipite sur les montagnes.

Les analogies se poursuivent jusque dans leurs mouvements qui sont soumis aux mêmes lois : le glacier est véritablement un torrent solide ; dans sa descente progressive on le voit tantôt s'étaler en nappe horizontale à l'amont de quelque barrage, tantôt se res-

serrer, se gonfler pour franchir une gorge étroite, puis se précipiter sur une pente rapide en vagues anguleuses séparées par de profondes crevasses. Le glacier est alors comparable à ces cascades dont le voile déchiré laisse apercevoir la sombre muraille des rochers.

La vitesse du courant glaciaire est plus grande à la surface que sur le fond, au milieu que sur les bords, dans la courbe concave que vers la rive convexe (1), et Ton sait que ces particularités se retrouvent sur tous les cours d'eau, depuis te plus humble ruisseau jusqu'au gigantesque Gulfstream, qui est un fleuve sans rivages.

Les glaciers ont leurs crues et leurs décrues; leur extrémité inférieure avance dans la vallée, ou recule, suivant que l'hiver ou l'été empiètent quelque peu l'un sur l'autre : ces oscillations embrassent plusieurs années. Dans la vallée de Chamouny, et depuis 1854, le glacier des Bossons a reculé de 332 mètres, celui du Tour de 520 mètres; en même temps leur niveau s'abaisse. Pendant cette période , la Mer de glace a perdu 25 mètres d'épaisseur (2).

Comme le torrent est d'autant plus redoutable que son Bassin de réception est plus large et mieux disposé pour concentrer, vers un étroit goulet, les eaux d'une vaste surface, de même, la puissance d'un glacier, la

(1) Expériences de Ch. Martins, Forhes et TyndalL

(2) Ch. Martins. — Bévue des Deux-Mondes. — 15 janvier 1867,

LÉRE TORRENTIELLE.

profondeur à laquelle il descend dans la vallée sont en relation avec l'étendue et la ramification du bassin qui Talimente.

Cette influence de la ramification est si importante, qu'il faut l'établir par une démonstration géométrique.

Vig. 10. — fiAmiflcation des gUcien.

Soient A,, A^, A„ trois sommets de montagne desquels descendent trois ravins égaux aboutissant à une gorge unique DE. Trois glaciers partis des points A s'arrêtent aux points B. Supposons que, par suite d'une altération du climat, les trois glaciers fassent simultanément un pas en avant jusqu'en C,, C„ C, : l'avancement

LÉRE TORRENTIELLE. 301

de chaque glacier ne dépendra que de Taltération climatérique dont cet avancement sera en quelque sorte la mesure. Mais supposons que l'augmentation du froid amène les trois glaciers à se réunir au point D et que la gorge DE, comme cela arrive souvent dans les montagnes, n'offre pas un débouché plus considérable que l'une de ses branches égales. La coulée de glace qui s'engagera dans le goulet DE sera trois fois plus épaisse ïjue celle qui descendait, autrefois, par chacune des branches séparées ; elle sera plus épaisse encore si , la pente étant plus faible à l'aval du point D, le courant glaciaire marche plus lentement. Par suite de cette épaisseur plus grande, le glacier résistera plus longtemps à la chaleur estivale ; il faudra un climat plus chaud pour fondre son extrémité inférieure; cette extrémité descendra donc plus bas. Ainsi, les rigueurs de l'hiver ayant amené le glacier en D, la convergence des vallées pourra faire descendre cette extrémité jusqu'en E.

Mais ce n'est pas tout : par suite de l'obstruction de la gorge DE, le bassin de réception qui est en amont du goulet D se remplira d'une nappe de neige, et la température moyenne sera encore abaissée dans ce bassin; les ravins secondaires a,fl, b^b^ où jadis il ne se formait pas de glaciers, pourront se remplir de neige et fournir leur contingent à la coulée principale.

Il n'existe pas de vallée de montagne qui n'ait ses gorges secondaires; on peut donc admettre la proposition suivante comme un des théorèmes fondamentaux de la théorie glaciaire : Lorsqu'un glacier tend à s'ac-

croUre par la variation du climaty cet effet s^ exagère par la ramification du bassin.

Inversement, lorsqu'un glacier recule, son mouvement sera d'autant plus rapide pour une même variation climatérique qu'il sera descendu plus bas ; comme un ennemi dont la retraite, en cas d'échec, est plus prompte, s'il s'est avancé plus loin sur le territoire étranger.

Ces propositions peuvent encore s'exprimer ainsi : Parmi les glaciers qui naissent vers la crête d'une mime chaîne de montagne^ à la même hauteur et sous le même climat y celui qui est alimenté par le bassin le plus étendu et le mieux ramifié descend le plus bas^ et son extrémité présente les oscillations les plus considérables.

Cette proposition nous fournira d'importantes conséquences ; quiconque ferait difficulté de l'admettre pourra se convaincre, d'un coup d'œil, en contemplant, du col de la Seigne ou du sommet du Cramonty le revers méridional du Mont-Blanc. Dix ou douze glaciers se présentent en panorama : partis de la même crête, ils s'épanchent par les déchirures de la montagne ; mais, tandis que les uns atteignent le fond de la vallée ou même la traversent, appuyant leur moraine contre la montagne opposée, d'autres restent suspendus à mi-hauteur, semblable à des cataractes pétrifiées ; l'observateur reconnaît facilement que la coulée la plus puissante sort de la déchirure la plus profonde et la mieux ramifiée.

Le plus long glacier de la Suisse, celui à'Aletscky

tributaire du Rhône, est alimenté par l'immense cirque de la Jungfrau. Ce glacier est célèbre par Tamplitude et la rapidité de ses oscillations. En septembre 1848, il a ravagé une forêt de sapins qui bordait sa rive gauche sur quatre kilomètres ; le désastre est raconté en ces termes par un témoin oculaire :

« Attaqué par les racines, Tarbre tombe et se trouve

« entraîné par le glacier. Ceux qui sont pris entre la

■ glace et la roche encaissante sont promptement dé-

« chirés; ceux qui tombent sur le glacier sont portés

« par lui, mais ils ne tardent pas à être entraînés dans

« rintérieur. Au talus terminal, on les voit sortir de

c dessous la masse, les uns à moitié engagés dans la

« glace, d'autres complètement libres; ceux-ci sont

a expulsés et précipités dans le torrent. Tous sont en-

« tièrement dépouillés de leur écorce et déchirés ; il ne

« reste que le tronc principal et les grosses branches

« pliées et contournées. M. CoUomb estime que les sa-

« pins entraînés en septembre 1848 par le glacier

« d'Aletsch étaient âgés de 200 ans (1). »

Les propositions ci-dessus étant ainsi bien établies fournissent immédiatement plusieurs conséquences :

A l'époque glaciaire, lorsque, dans le bassin du Rhône, les glaciers descendaient jusqu'à Lyon, à l'altitude de 160 mètres, leurs oscillations étaient, pour la même variation climatérique, beaucoup plus rapides qu'au-

(1) Ch. Martins. Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1867.

jourd'hui qu'ils atteignent à peine la cote 1.200 mètres (1); si les oscillations actuelles sont de quelques mètres en dix ans, elles pouvaient être alors de plusieurs kilomètres.

Seconde conséquence, étrangère à notre objet actuel, mais cependant intéressante : lorsque le glacier du Rhône descendait jusqu'à Lyon, le climat de cette partie du bassin était notablement plus chaud que le climat actuel de la vallée de Chamouny, car il fallait plus de chaleur pour fondre le puissant glacier d'alors que les glaciers rudimentaires d'aujourd'hui ; le bassin du Rhône était donc alors habitable jusqu'au bord du glacier comme la vallée de Chamouny l'est aujourd'hui (2).

Reprenons le parallèle entre le glacier et le torrent : arrivés dans la vallée, le torrent dépose son cône et le

(1) Cette cote est celle des quatre glaciers des Alpes qui descendent le plus bas : Aletsch, Basson, Grindcltoald et Brenva {Ch, Martins^ loc, cit).

(2) D'après des renseignements dus à l'obligeance de M. Ch, Martins^ la température moyenne annuelle, à l'époque actuelle, est : à Lyon, il«,8 (Bravais) ; à Genève, 9o,16 {Piantamour); à Cbamouny, 6»,1 [Observations de M. f^enance Payât sur les sources fjérennes). Ainsi, les moyennes annuelles de Lyon et de Chamouny différent actuellement de 5%7. Nous avons d'ailleurs reconnu que l'extrémité des glaciers du Rhône pénétrait, lors de la période glaciaire, dans une région plus chaude que celle où s'arrêtent les glaciers actuels; il résulte donc des chiffres ci-dessus la démonstration rigoureuse de cette proposition : La temj)érnture moyenne annuelle de la France, à répoque glaciaire, était au plus de 5«»,7 inférieure à la moyenne actuelle, — M. Ch, Martins est arrivé par des considérations différentes à des conclusions analogues. Voyez Du Spitzberg au Sahara, p. 257.

glacier sa moraine. On sait comment on distingue ces deux sortes de déjections : celles du glacier sont caractérisées par des dépôts en forme de digues ou de barrages, formés de gros blocs, de cailloux rayés, de sable, de graviers, et suivis d'autres blocs transportés sans dommage à de grandes distances avec leurs arêtes vives, leurs angles aigus, leurs formes cristallines. Ces différentes sortes de blocs sont mêlées à de la boue glaciaire qui n'est autre que le résultat de l'usure des rochers qui servent de lit au glacier. Le courant glaciaire dépose pêle-mêle ces fragments grands ou petits, sans avoir égard à leurs dimensions.

Au contraire, les cours d'eau font un triage; ils déposent d'abord les plus gros matériaux, ensuite les plus petits dans un ordre décroissant qu'on exprime par ces mots ùlocs, galets j graviers^ saule et limon. On sait que les eaux roulent ces fragments, les usent, les arrondissent, et l'on a remarqué qu'en chaque point d'un torrent, les plus gros fragments présentent, d'ordinaire, la sphéricité la plus parfaite (1). Bien que les cours d'eau opèrent, d'ordinaire, un triage; bien que, le plus souvent, ils ne déposent pas simultanément des galets ou du limon, des blocs et de /a boue, cependant, lorsqu'un torrent procède par débâcles ou, suivant l'expression de M. Scipion Gras, par transport eu masse y il dépose en même temps de l'argile délayée et des blocs anguleux de plusieurs mètres cubes. On voit par là que les seuls carac-

(1) Philippe Breton.

tères qui permettent avec certitude de distinguer l'action de l'un ou de Taulre agent sont les blocs ou cailloiu rayés pour le glacier, les blocs routés pour le torrent.

Lorsqu'un torrent est sujet à des débâcles résultant de répanchement subit d'un lac glaciaire, on doit s'attendre à rencontrer, à l'aval dans la vallée, des déjections torrentielles ou glaciaires confondues et très-difflciles à séparer. Nous avons rapporté, au chapitre précédent, l'exemple d'une débâcle occasionnée par le glacier de Giétroz'y on en pourrait citer un très-grand nombre.

La Vîége^ par exemple, autre affluent du Rhône, a occasionné de semblables débâcles en 1 626, 4 630, 1733, 1740, 1752, 1755, 1764, 1766, 1798, 1808 et 1828, soit à peu près tous les vingt ans (1). Ces accidents ont eu pour conséquence le dépôt dans la vallée du Rhône d'un vaste cône torrentiel dont le sommet est au débouché de la gorge de la Viége et dont la base s'étend le long du Rhône lui-même. De pareils cônes existent dans la vallée principale, au débouché de toutes les gorges affluentes; on peut voir, soit d'un sommet de montagne, soit sur l'excellente carte de l'étut-major suisse, le Rhône serpenter dans sa vallée, rejeté qu'il est tantôt à droite et tantôt à gauche par ces cônes vomis d'un côté ou de l'autre et sur lesquels les ingénieurs appuient leurs projets de rectifications*

Il est évident que la fréquence de ces débâcles gla-

(i) Culmann. Rapport^ p. 382.

xi-, ^.''if.

ciaires est en relation avec la disposition orographique. Reprenons la figure \ ci-dessus, page 300 : ce sont les gorges latérales, telles que aa, bb^ qui peuvent donner naissance à des lacs glaciaires ; la probabilité que de pareils lacs se formeront est d'autant plus grande que le glacier descend plus bas, c'est-à-dire qu'il barre un plus grand nombre de ravins secondaires. En outre, l'extrémité du glacier, par ses oscillations plus rapides, ouvrira et fermera plus souvent la bouche de quelque ravin et multipliera ces éclusées formidables.

Il existe un glacier qui démontre à lui seul toute la théorie qui précède : c'est le Vernagi-ferner, au sommet de la vallée d'Oete, dans le Tyrol autrichien.

« Dans l'été de 1843, il se réunissait en s'avançant au petit glacier de Rofen, dont il est aujourd'hui séparé par un promontoire. Tous deux, formant une seule masse, descendaient rapidement dans la vallée. Les habitants s'effrayèrent ; ils savaient par la tradition qu'en 1600, 1667 et 1772 ce glacier avait marché avec la même rapidité et barré le cours d'un ruisseau qui s'était transformé en lac : ce lac avait ensuite rompu sa digue de glace et s'était précipité dans la vallée en y causant de grands ravages. Les autorités d'Inspruck, averties par la rumeur publique, nommèrent une commission qui constata quelle était la vitesse de progression du glacier. En 1842, elle fut de 200 mètres en 67 jours, ou de 2", 98 par jour , puis elle se ralentit pendant les années 1843 et 1844 ; mais dans l'été de 1845 elle

« était de O^'jOâ, par jour. C'était un véritable glisse- « ment de la masse tout entière. L'eau s'ouvrit un ce passage sous la glace le 14 juin, et depuis cette « époque jusqu'en juin 1848 le lac se remplissait « et se vidait à peu près deux fois par an. Ce glacier « a dû, comme tous les autres, entrer en 1854 dan§ sa « période de retrait ; mais il n'est peut-être pas revenu « à son état antérieur, car, après l'envahissement de « 1667, il mit trente-quatre ans à rentrer dans ses .« limites hal^ituelles (1). »

Résumons les propositions établies par ce qui précède :

1® Lorsqu^un glacier tend à s'accroître par les variations du climat, cet effet s'exagère par la ramification du ôassin.

2* Plus un glacier descend bas ou, ce qui revient au même, plus il s' allonge j plus les oscillations de son extrémité sont rapides, plus grande est la probabilité qu'il se formera des lacs glaciaires et que la partie inférieure de la vallée sera inondée par les débâcles de ces lacs.

3^ Débâcles des lacs glaciaires, remaniement des moraines, transport en masse de leurs matériaux à des distances plus ou moins considérables y dépôt de ces matériaux sous forme de cônes torrentiels, telle est la série des phénomènes que f époque actuelle nous présente encore, à la vérité dans des proportions restreintes.

(1) Ch. Martins, Bévue des Deux-Mondes {loc. cit.) p. 430.

Dans la snile du présent chapitre, ces dépôts, mélange de blocs, de galets e t de boue où se révèlent simultanément l'action glaciaire et l'action torrentielle, seront désignés par le nom consacré de Lœss .

On comprend facilement qu'à l'époque glaciaire les mêmes phénomènes ont dû se reproduire sur une échelle infiniment plus grande. Le bassin du Rhône qui, par le fait seul de la Viége, a subi onze débâcles en 240 ans, était peut-être alors ravagé par cent débâcles annuelles, et quelles débâcles !

On sait que les principaux lacs de Suisse et d'Italie sont retenus à l'aval par une moraine qui barre la vallée ; ils peuvent nous donner une idée des réservoirs qui, s' épanchant tout à coup, portaient jusqu'à la mer les déjections des torrents supérieurs, et dès lors on ne s'étonne plus de retrouver, jusque vers Nîmes ou Montpellier, les limites extrêmes d'un immense lit de déjection qui s'étend des Alpes aux Cévennes et sur lequel se sont déposés des galets arrachés aux plus hauts sommets des Alpes (^).

(i) La Théorie glaciaire, considérée comme un chapitre de la géologie, présente cette particularité que tous ses phénomènes, ioutes ses circonstances peuvent être encore observés de nos jours, n n*y a de difPérence'que dans l'échelle de ces phénomènes, dont l'importance a diminué. — On a donc lieu de s'étonner qu'une théorie si simple, confirmée par tant de témoignages irrécusables, ait rencontré, à son début, des contradicteurs si difficiles à convaincre. Mais notre esprit est si routinier, si rebelle à la nouveauté, que son premier mouvement le porte à repousser nonseulement les (découvertes qui supposent un ordre de choses différent de l'ordre actuel, mais encore celles qui changent quelque

Malgré les profonds ravinements qui ont eu lieu depuis le Grand hiver y plusieurs de ces anciens lacs glaciaires on laissé des traces irrécusables : les plus célèbres sont celles de Glen-Roy en Ecosse.

« Sur presque toute la longueur de cette vallée, c'eslà-dire sur un parcours de 16 kilomètres, on peul suivre, sur les contre-forts, trois terrasses ou banquettes parallèles, rigoureusement horizontales et se correspondant parfaitement des deux côtés de la vallée. De loin, elles sont très-visibles; de près, on trouve une surface caillouteuse de 3 à 18 mètres de large et dont la pente est moins roide que celle de la montagne qui la porte. La plus basse de ces terrasses est à 223 mètres au-dessus du niveau de la mer, la seconde à 63 mètres plus haut, la troisième à 25 mètres au-dessus de la seconde. Toutes aboutissent, au sommet de la vallée, au col qui la sépare de la suivante. »

« Aux yeux des montagnards écossais, ces terrasses

peu la mesure ordinaire. Quelques esprits éminents et savants répugnent encore à admettre la période glaciaire. Lorsqu'on les presse de formuler leurs objections, on s'aperçoit qu'ils n'en ont point sinon qu'on ne leur a pas enseigné ces choses lorsque leur esprit était encore jeune et ouvert. — Une idée nouvelle, scientifique ou politique, ne fait son chemin que lorsque, des hommes qui s'en sont faits les promoteurs, elle est passée à la génération suivante. Améliorer renseignement est donc le seul moyen de régénérer une société, et cependant combien petite a été jusqu'ici la place de l'enseignement dans les préoccupations des hommes d'État !

« étaient des routes de chasse tracées par Finga « poursuivre plus aisément, avec ses compagnoi « daims et les cerfs. Cette explication satisfaisa « imagination; les savants, qui en ont moins, i « contentèrent pas, et, successivement, le D' Macc « sir Thomas Lauderdick, Charles Darwin, mesui « nivelèrent et décrivirent ces terrasses, qu'ils « gnaient sous le nom de parallet roads, routes « ièles. Peines inutiles : aucune de leurs interpré « n'était satisfaisante. Ces terrasses étaient évidei « d'anciens rivages de lacs écoulés ; mais commt H piiquer l'existence de ces niveaux successifs? « sence totale de coquilles, l'intégrité de ces banq « la présence de petits deltas bien dessinés, excl « l'idée qu'elles représentassent d'anciens rivage! « mer formés aux époques de subsidence de l'Éc « émergés depuis.

« En i840, Buckland et Agassiz visitèrent Gte

« et reconnurent que desharrages temporaires pot

« seuls rendre compte de ces singulières lignes <

« veau. Les glaciers venant successivement ferme

« ou l'autre issue de la vallée, le ruisseau qui li

« court formait un lac qui s'écoulait par le col ;

« la terrasse aboutit. Agassiz reconnut les roches

« et striées et tes anciennes moraines qu'il avait

« à distinguer dans les Alpes, et, depuis, M. Jami

« donné une carte et des détails confirmant com

« ment les vues de l'illustre naturaliste suisse.

« M. Jamieson reporte la formation de ces tei

tt à la fin de la seconde période glaciaire; elle est due à « uneosciliation des glaciers descendant du BeB-JVem'j et « des montagnes environnantes. Ces glaciers ont barré <t tour à tour fa vallée de Glen-Roif et les vallées voisines. << Les eaux, arrêtées dans leur écoulement, ont forint H des lacs à, différents niveaux, déterminés pour cha- « cun d'eux par la hauteur du col qui fermait l'extrémité « de la vallée opposée à celle barrée par le glacier. '( L' intégrité des terrasses prouve aussi que depuis leur « formation l'Ecosse n'a jamais été immergée dans la « mer à la profondeur de 245 mètres, élévation actuelle « de la ligne inférieure au-dessus du niveau de l'At- « lantique {\). »

Celte vallée écossaise, barrée par le glacier et qui a conservé sur ses bords de vastes et larges terrasses, ofTre, sur une échelle agrandie et proportionnée à l'importance du grand hiver, les mêmes phénomènes que la vallée de Bagnes au fond de laquelle on voit encore, d'après M. Culmann, non plus les monumentales chaussées de Fingal, mais un sentier qui dessine les bords de l'ancien lac de Giétroz.

Si la théorie qui précède est exacte, il faut nous attendre à trouver, au débouché de chacune des grandes vallées des Pyrénées et des Alpes, des amas de htst

(1) M. Ch. Martins, Revue des Deux-Mondet. — 1" Mars 1861. — P. 202.

Sir Ch. Lyell a donné une vue et une carte des terrasses du Glea-Roij : voyez Antiquité de l'homme. — Paris, fiailliëre. — I8M-

i;ÈRE TORRENTIELLl

déposés suivant les formes caract* jections torrentielles et dont les dim position soient en rapport avec l'im période glaciaire, ainsi qu'avec la j nomènes auxquels elle a donné liei

C'est au pied des Pyrénées qu'existt les plus considérables, du moins les nous sur quelque cime telle que I Bigorre ou ie Cap du col d'Aspin, très-facile; de ce point élevé, l'obseï le nord promène librement son rega sur une vaste plaine qui s'arrondit ; la mer et dont la couleur fauve et contraste avec la muraille verte et so

Cet efTet général est assez bien n l'État-major, sur laquelle on peut, ei les moindres ondulations du terrain valeur, s'aplatissent dans la perspecti la carte , ce n'est pas une plaine ur pieds des montagnes, c'est une série ou cônes aplatis dont le sommet est s vallée importante.

Les deux feuilles n" 240 (Sl-Gaudi de la carte de l'État-major, rapproehi représentent, d'une manière saisisse vu des torrents bien caractérisés, trois jection qui débouchent des vallées (j de VA dour, à Bagnères-de-Bigorre, d

Ces trois cônes se recouvrent partiellement ; ils interfè-rent^ ainsi que le représente la figure 1 1 ci-après dans laquelle les circonstances naturelles ont été réduites à une abstraction géométrique.

Ces interférences forment ainsi quatre dépressions

latérales : deux extrêmes Sx et S''y et deux intermédiaires MA et NB.

. Le Gave de Lourdes est encaissé suivant Sa? ; VEchez coule suivant SiMA; VAdour s'est ouvert un passage oblique suivant Taréte S'K au bout de laquelle il a rencontré VEcliez. Les deux courants marchent, pendant quelques kilomètres, parallèlement suivant KA sans se confondre, se faisant Tun à Taulre office de satellite. Par cette disposition, ils ont ouvert la plaine de Tarbes. La Neste, débouchant en S', se jette suivant S"y, où déjà s'est établie la Garonne. Quant à la dépression NB, elle est occupée par YArros, formé par la réunion de deux

affluents STV et S"N qui reçu S' et S", des eaux voisines de 1',^

Les trois cônes, si neltemen sont sillonnés de nombreux cours sommets S, S', S".

Parmi ceux qui dessinent le m oh peut citer sur le cône du Ga quatre Gaves principaux) : le L le Luzan , les deux Liiy, le Lia GaOas, le Lards et le Larci, le le Louel, la Céline, le Rieulord,

Sur le cône de VAdour on Gespe, YAdou7\ VOusse, le Les YArrédou, V Arriou-DarH Gi\&

Sur le cône de la NesU les a la Une, le Boues, le Midour, qui tombent dans VAdour-^ la VOsse, les deux Baise, la Bai YArrats, la Gimone, la Gesse, JVérc, la iMuge, la iVotte, etc., < la Garonne (<).

(1) On remarquera la grande siir noms: elle est une conséquance du vallées qui font si visiblement partie sentent de telles analogies, que les p la peine à les distinguer.

disposition des thalwegs permet de reconnaître cônes à la seule inspection d'une carie hydrois sans indication de relief.

jut encore reconnaître les trois cônes sur la ologique de France : le lœss étant généralement une couleur particulière, marquée (P) et désiilluvions anciennes de ta Bresse {Voy. la carie I présent volume).

ut relever sur la carte de l'État-major les chiffres qui caractérisent les trois cônes.

i;ëbe torrenteelle.

m ajoute que, partant de l'un des trois sommets i" et suivant une arête, on peut faire une marche

de cent kilomètres sans sortir du lœss, on s'exue certains auteurs aient cru devoir recourir à un >u à quelque cataclysme de ce genre pour éxpli-

puissance de ces dépôts d'argile et de cailloux Cependant, il ne reste aujourd'hui que des lamlu témoins de ces dépôts, car toutes les rivières is la suite des âges, élargi leurs vallées aux dé-

ces cônes soient sortis de la gorge dont ils gariutrée, un coup d'œîl sur la carte suffît à le dér : l'examen des lieux ne laisse d'ailleurs aucun

gine glaciaire de ces vastes dépôts n'est pas :ertaine. Dans chaque vallée on peut, depuis les es restées intactes jusqu'aux extrémités du cône, [)as à pas la marche des fragmeuts rocheux qui, »eu, perdent leurs caractères glaciaires, s'arrondiminuent de volume et se réduisent en gravier re et même en argile ou houe glaciaire.

la vallée de l'Adour, par exemple , en face du de Sainte-Marie, deux gorges se réunissent desl, l'une du Tourmalet, l'autre du col d'Aspin. es deux gorges et dominant le confluent, s'élève rasse ou chaussée dont le lalus, vu de l'aval, rapir sa régularité un gigantesque remblai de che-

fer. Si on contourne ce remblai en suivant la

jr

LÉRE TORRENTIELLE. 319

route qui mène à Luchon , on découvre bientôt, sur le revers d'amont, un.bois qui dissimule mal un amas confus de blocs énormes, et Ton reconnaît aussitôt une moraine, appelée moraine de Grip, telle qu'on peut en voir près d'un glacier des Alpes. En cet endroit pittoresque, TAdour se fraie un passage parmi des blocs dont quelques-uns, par leurs formes et leurs dimensions, sont comparables à des maisons ; le Pic du Midi et le Pic d'Arbizon^ chacun au fond de Tune des deux gorges, contemplent du haut de leur pyramide azurée cette scène de désordre où leurs ruines gisent confondues.

A partir de ce point jusqu'à Bagnères, on peut suivre sur les deux bards de la vallée de Campan les traces du glacier : iL songeait plutôt la muraille verticale qui s'élève à droite, tandis que sur la gauche, une série de terrasses marquent les différents niveaux des moraines et des alluvions torrentielles déposées le long du glacier.

A Bagnères même, on est encore en plein terrain gla-. ciaire : des blocs demi-roulés dont le volume peut être comparé à celui d'un mouton ou d'un ^ac de blé gisent partout ; ils encombrent le lit de TAdour , foraient des amas le long des chemins et .entrent dans la construction des murailles. Vers le sommet du cône, c'est-à-dire sur les coteaux de la rive droite, ils sont très-nombreux et tout aussi gros que dans la vallée^ mais, à partir de ce point, ils diminuent rapidement de volume suivant la même loi décroissante dans l'argile des coteaux et sur le plafond de la vallée : vingt kilomètres plus bas, à Tarbes, ils sont à peine gros comme une tête, et vers

Mont-de-Marsan on rencontre presque exclusivement de l'argile recouverte par le sable des Landes probablement amené par le vent.

Cette argile elle-même offre des alternatives de couleurs : elle est jaune d'ocre ou bleuâtre, et, près de Bagnères, on peut, dans les tranchées, reconnaître quelle sorte de pierre a fourni Tune ou l'autre couleur. En déterrant des blocs à tous les états de décomposition, on voit, si Ton peut dire, la fabrique d'argile en activité. A certaines places, la coupe du terrain présente une mosaïque où les cailloux granitiques, parfaitement reconnaissables à leurs contours arrondis, mais amollis par le temps, se laissent couper comme du beurre ou plutôt du nougat, chacun laissant encore reconnaître, malgré sa décomposition, la roche d'où il a été arraché.

Le cône du Gave donne lieu à des observations analogues ; il est isolé de toutes parts ; son sommet est, pour ainsi dire, en l'air. Le glacier qui l'a produit rencontrait à Lourdes, en sortant de la vallée d'Argelès, une petite montagne de schiste qui l'obligeait à se diviser: la branche orientale se dirigeait vers Tarbes jusqu'à Adi: l'autre branche descendait vers Pau jusqu'à Sainl-Pi* Entre les deux branches, se déversait le lœss; de sorte que le sommet du cône glaciaire se trouve sur la montagne schisteuse, dans l'angle que formaient les deux branches du glacier. Lors de la retraite du glacier, toutes les eaux de la vallée d'Argelès s'étant réunies vers l'ouest, dans la branche de Saint-Pé, l'autre branche, celle d'Adé, forme aujourd'hui une vallée vide et sans rivière;

le chemin de fer s'y est établi de Tarbes à Lourdes, mais cette vallée, que n'occupe aucun cours d'eau notable, est pleine de témoignages torrentiels.

La vallée d'Argelès a été l'objet d'une étude spéciale de la part de MM. Ch. Martins et CoUomb, explorateurs infatigables qui, après avoir habité sur les glaciers des Alpes, l'hôtel mouvant des Neuchatelois, ont recherché, duSpitzberg au Sahara (l), les traces ou les causes de la période glaciaire. Ces savants résument ainsi leur mémoire (2) :

« En résumé, nous constations, dans une des princi- « pales vallées des Pyrénées, la vallée d'Argelès, l'exis- « tence d'un ancien glacier d'une étendue de 53 kilo- « mètres : il venait étaler ses moraines terminales dans « la plaine ondulée sous -pyrénéenne et s'avançait jusce qu'à 13 kilomètres de Tarbes, à l'altitude de 400 mèa très ; son point de départ était à l'altitude moyenne « de 3-000 mètres environ ; la pente moyenne de sa « surface était de 0.039.

« Ce glacier, y compris ses affluents et ses névés « supérieurs, en un mot son bassin hydrographique, « couvrait une surface d'environ 1 ,400 kilomètres carrés « ou 140.000 hectares.

(1) Voyez Du Spitzberg au Sahara, le très-intéressant ouvrage de M. Charles Martins (Paris, Baillière et fils, 1866).

(2) Société géologique de France, Bulletin^ 2* série, t. XXV, p. 141, séance du 18 novembre 1867 et Mém, de V Académie des sciences de Montpellier, t. VII, p. 47.

« L'épaisseur du glacier atteignait, à Gèdres, 850 roè- «tres; à Saint-Sauveur, 800 mètres; à Pierrefite, te 675 mètres; à Argelès, 600 mètres; au pic de Jer, « près de Lourdes, 412 mètres.

Le sommet du Béout, montagne conique%qui s'élève en amont de Lourdes, au milieu de la vallée à la cote 792, était recouvert par le glacier, et, de la gare même de Lourdes, on voit distinctement les blocs erratiques disséminés sur cette cime se profiler dans Tazur du ciel, à 450 mètres au-dessus du Gave.

Dans la tranchée d'où Ton a tiré le remblai de la gare, on a retrouvé, avec leurs fossiles caractéristiques, des calcaires charriés sans dommage depuis le cirque de Gavarnie, et, côte à côte, des blocs arrachés aux sommets granitiques de Cautère ts. Les savants explorateurs ont joint à leur mémoire un profil en long du glacier el une carte de la moraine terminale.

« En étudiant les traces que le glacier a laissées sur « le sol, nous avons vu qu'il se comportait comme tous « les glaciers connus ; il transportait des matériaux d'un « fort volume et en même temps des menus débris que c< nous trouvons sous forme de moraines, exactement à « la place qui leur est assignée par les lois acceptées du « mouvement de translation des glaciers, et en affec- « tant une disposition qui exclut tous les autres modes « de transports naturels.

c< En même temps que ce glacier a usé, buriné les

« roches résistantes avec lesquelles il s'est trouvé en c< contact » (et Ton doit admettre, d'après les épaisseurs données ci-dessus, que le frottement du glacier sur le terrain s'exerçait avec une pression approchant de 1 .000 tonnes par mètre carré, laquelle prolongée pendant quelques centaines de siècles suffirait à rendre compte de l'érosion d'une vallée profonde de plusieurs centaines de mètres) « puis, en troisième lieu, les boues produites « par ce frottement continu de la glace contre la roche, c< expulsées ensuite par les eaux de fonte et les torrents ce glaciaires, ont contribué à former la matière première « de ce lœss qui couvre au loin la plaine bien au-delà « du périmètre de l'ancien glacier. >j

On pourrait, s'il ne fallait pas éviter les redites, donner des preuves tout aussi démonstratives pour le cône de la NestCy qui forme le plateau de lannemezan. Ce plateau est un vaste dépôt de lœss sorti des vallées de la Neste et de la Garonne ; mais, circonstance remarquable, la moins importante des deux vallées, celle de la Neste, a fourni les déjections les plus élevées ; son cône a partiellement recouvert celui de la Garonne et le fleuve a été détourné par son affluent. Tous les contours bizarres de la Garonne, de Saint-Bertrand de Comminges à Montréjeau, s'expliquent très-bien, sur place, par des moraines très-caractérisées que le chemin de fer de Liichon met à jour.

Moins heureusement ramifiées, descendant de sommets moins élevés, les autres vallées des Pyrénées, celles par exemple de la Nivelle, dé la Nive, de la Joyeuse ;

celles des Gaves de Mauléon^ ôi'Aspe et à'Osian; celle surtout de VAriége^ ont eu cependant leurs glaciers et leurs débâcles torrentielles proportionnées aux circonstances locales.

Un voyage de quelques heures permet de vérifier, de la portière même du wagon, la plupart des observations qui précèdent. Dès la gare d'Hendaye, qui touche à l'Océan, on peut apercevoir, sur les rochers voisins, le manteau de lœss et les cailloux torrentiels. Dans le» tranchées vers Biarritz et Bayonne, le banc de gravier est très-distinct et, par places, très- puissant.

Depuis Peyrehorade jusqu'à Pau, le chemin de fer suit presque constamment le pied d'une terrasse dont le talus offre souvent une régularité remarquable. C'est la base du cône élevé sur l'étage tertiaire par le Gavt de Lourdes, le plus occidental des trois cônes que nous avons reconnus ci dessus. La ville de Pau est bâtie sur le bord de cette terrasse. De la place Boyale on domine, d'une trentaine de mètres, la vallée du Gave : en face, sur la rive gauche, les coteaux ondulés de Jurançon sont un reste des dépôts glaciaires au Gave d'Ossau; sur la rive droite, vers l'est, jus^ qu'aux montagnes, s'étend, en raccourci, la vallée coupée au premier plan, par une petite chaîne de coteaux quecouronnent des villas et des pins parasols : ce sont des témoins de l'érosion du Gave, lorsqu'il a ouvert sa vallée dans ses propres dépôts. L'horizon est borné vers le nord-est par la ligne droite et régulièrement inclinée qui est l'arêle culminante du cône de Lourdes. De Pau à Nay, la plaine e?t semée de cailloux roulés.

De Nay à Saint-Pé, les terrains montrent tantôt la roche en place recouverte de lœss avec cailloux glaciaires, tantôt des terrasses creusées par le Gave dans ses propres dépôts de Tère torrentielle. Après Saint-Pé, apparaissent les blocs morainiques qu'on ne perd presque plus de vue jusqu'à Lourdes; les intervalles entre les moraines sont remplies de cailloux roulés par les torrents. Lourdes est le point culminant -du chemin de fer correspondant à la fois au sommet de l'angle que formaient autrefois les deux branches du glacier et au sommet du cône glaciaire ; ce dernier sommet se trouve sur les coteaux qui s'élèvent à la gauche de la gare ; le Béout avec ses blocs erratiques mentionnés ci-dessus se dresse sur la droite et ferme en partie la vallée d'Argelès.

A partir de Lourdes, la voie descend vers Tarbes par la vallée sans rivière dont il a été parlé plus haut. De Lourdes àAdé,MM.Martins etCoUomb ont compté, dans les tranchées du chemin de fer, sept moraines distinctes partiellement enfouies sous le lœss argileux et les dépôts torrentiels.

On A^oyage quelque temps entre les deux cônes du Gave et de rirfowr, mais, bientôt, la plaine s^clargit par suite de l'érosion de deux cours d'eau parallèles. VEcheZydiSsez loin sur la droite, ronge encore un lambeau du cône de l'Adour, tandis que sur la gauche, le Mardaing attaque le cône du Gave dont on peut observer, après avoir dépassé la station d'Ossun, la belle arête régulière. En approchant de Jullian, le chemin de fer s'encaisse en tranchée pour descendre une terrasse creusée par l'Echez dans les

déjections de cet ancien torrent qui naissait, vers Adé^ de la branche orientale du glacier. La force de ce torrent disparu est reconnaissable encore à la dimension des blocs qu'il a roulés et répandus dans la plaine.

De Tarbes à Tournay, les souterrains et les tranchées sont creusés sous le lœss de TAdour ; on traverse plusieurs vallées* ouvertes, ainsi que nous l'avons remarqué ci-dessus, suivant les arêtes du cône. Les rails franchissent, à Tournay, VArros qui coule entre les déjections glaciaires de TAdour et celles de la Neste (1), et s'élèvent sur le cône de la Neste par une rampe de 32 millièmes tracée dans le vallon de la Lène.

A Capvern , on débouche sur le plateau de Lanwmezan; le regard s'étend sur une plaine unie, aux contours indécis, qui est bornée, au sud, par l'amphithéâtre monumental des Pyrénées et qui, vers le nord, s'affaisse et fuit à l'horizon. On est alors à l'aval dn déversoir par où le lœss s'est épanché, et le regard pénètre un moment dans la vallée de la Neste , d'où le glacier l'a dégorgé.

Le point culminailt est près de la station de Lannemezan ; c'est là, près de ce faîte, et comme il convient au caractère torrentiel du phénomène, que Ton rencontre les cailloux les plus gros qu'on ait vus de-

(1) VArros coule à un niveau très-inférieur à celui de \Adm. (Voyez ci-après, note de la page 329, l'explication de cette circonstance.)

puis Tarbes; quelques-uns dépassent la grosseur d'une tête de cheval ; il faut redescendre jusque vers Montréjeau pour retrouver, dans une moraine mise à jour par la tranchée, des blocs de grosseur comparable à ceux de Taréte culminante.

De Montréjeau à Toulouse, et particulièrement dans la plaine de Muret, Thorizon est limité vers la gauche du voyageur par Tarête régulière du cône de la Neste. Les coteaux sont découpés en terrasses qui diminuent d'importance à mesure qu'on s'éloigne du sommet du cône. Montréjeau et Saint-Gaudens sont bâtis sur le bord d'un haut talus de blocs roulés, dont les derniers degrés sont encore reconnaissables à la porte de Toulouse.

Si, quittant la ligne principale à Portet-Saint-Simon, on remonte la vallée de l'Ariége, on ne tarde pas à retrouver d'irrévocables témoignages de Vère torrentielle. Aux environs de Pamiers, la plaine est entièrement recouverte de blocs parfaitement arrondis que les cultivateurs ont réunis en clapiers, tout autour des parcelles cultivables : on se croirait sur le cône récemment défriché d'un torrent de l'Embrunais. Ces blocs grossissent à mesure qu'on rémonte, et, dans la station même de Foix, on peut admirer, dans le jardin du chef de gare, de très-beaux échantillons de blocs glaciaires, rayés et frottés. La moraine terminale était dans ces parages, et l'étude détaillée des environs permet de supposer qu'à l'époque glaciaire, le joli bassin elliptique, au fond duquel coule le Larget qui tombe à Foix même dans l'Ariége, s'est plusieurs fois rempli et vidé,

formant un lac important et des chasses formidables (!)•

On peut voir sur la carte de l'état-major {feuille 242, Pamiers) les déjections torrentielles sorties, comme une coulée de lave, de la gorge de TAriége et répandues dans la plaine, sous la forme d'un cône allongé ; elles ont repoussé vers Textrémité droite de la plaine, la rivière de VHerSy qui débouche non loin de là et dont la vallée moins importante n'a pas donné lieu aux mêmes phénomènes glaciaires et torrentiels. UAriége s'est encaissée dans ses déjections vers l'extrême gauche de la plaine ; elle a, dans la suite des temps, opéré le triage des matériaux dont la théorie est rappelée ci-dessus au chapitre X (page 255 ) : les galets ont été entraînés, les gros blocs sont restés ; ils forment, dans le ht, un enrochement spontané qui a limité l'approfondissement. Par suite, si Ton fait une coupe en travers dans la plaine de Pamiers, perpendiculairement aux deux rivières, on trouve (jue l'Ariége coule à un niveau supérieur à celui de THers. On a, par exemple, les cotes suivantes qui se font face, d'un bord à l'autre de la plaine (2) :

(1) Voyez Carte de V état-major^ feuille 253. Lu ville de Foix et son pittoresque château, semblable à une porte d*éclusc, ferment l'étroite gorge par oîi débouche le Larget ; mais, en arrière de cette porte, le bassin s'ouvre et se ramifie largement: ce bassin, fermé par une écluse vers l'extrémité du glacier, était dans des conditions exceptionnellement favorables à la production d'un lac et de débâcles.

(2) Carte de Vétat-major, feuille 242, Pamiers.

Près de TAriége, à Varilhes. . 326 Id, à Pamiera. . 272

Id. au Vernet. . . 239

Prèsdô l*Her8, àRieucros. . . . 270 Id. à Saint-Amadou. 258 Id. àBelpech 235

Les mêmes circonstances se reproduisent, entre la Garonne et le Tarn, dans la plaine de Montauban : la Garonne, pendant Tère torrentielle, a entraîné jusque dans cette plaine un immense dépôt de cailloux roulés ; le Tarn a été refoulé à Textrême droite de la plaine, tandis que la Garonne a ouvert sa vallée actuelle en s'encaissant vers la gauche. Les deux cours d'eau marchent parallèlement aux deux bords de la plaine, sur une longueur de quarante kilomètres, la Garonne se tenant à un niveau supérieur à celui de son affluent.

On a, par exemple, les cotes suivantes (1) :

Près de la Garonne, à Grenade. 103 Id. à Verdun. 89

Id. à Escatalens. 72

Près du Tarn, à Villemur ... 79 Id. àLabastide.. . . 77 Id, àBarry 68

La différence, comme cela doit être, diminue à mesure que Ton approche du confluent (2).

(1) Carte de Vétai^major^ feuille 218, Montauban.

(2) La même explication rend compte du niveau supérieur de VAdour par rapport à son affluent parallèle VArros, (Voyez cidessus la note de la page 326). A Tarbes, TAdour coule à la cote 300 tandis que TArros, à Toumay, est à la cote 260. Cependant, ces d€ux vallées sont ouvertes par érosion à travers le lœss, et Ton peut, au premier abord, s'étonner que l-Arros, rivière trèssecondaire et qui n'a dans les Pyrénées qu'un bassin insignifiant, se soit plus profondément encaissée que l'Adonr qui reçoit les eaux de plusieurs hautes montagnes. Mais on se rend compte facilement de cette anomalie.

L'Arros, établi dans la dépression formé par l'interférence des cônes glaciaires de la Neste et de l'Adonr (ligne NB de la fîg. H, page 314), n'a eu à déblayer que leurs déjections secondaires.

Il existe, entre ces deux plaines de Pamiers et de Montauban, des analogies dont il est impossible de ne pas être frappé lorsqu'on les compare sur la carte après avoir examiné les lieux. Si, ensuite, on étudie les circonstances d'autres vallées analogues, on reconnaît que plusieurs de ces analogies se reproduisent si fréquemment qu'elles prennent le caractère de véritables lois ; mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces détails étrangers à notre sujet (1).

Au pied des Alpes, dans les bassins du Pô, du Danube, du Rhin, du Rhône, l'ère torrentielle a laissé des témoins proportionnés à la grandeur de ces montagnes. Passons rapidement en revue quelques alluvions glaciaires du bassin du Rhône.

. La région de la Durance , cette terre classique des torrents, est tout encombrée de moraines remaniées; le glacier descendait jusqu'à Chateau-Arnoux à 1 6 ki-

L'Arros, d'ailleurs, sortant d'un ravin peu important, n'a eu ni grands glaciers ni fortes débâcles glaciaires; il n'a pas encombré sa vallée.

L'Adour, au contraire, pendant et après l'ère torrentielle, a creusé sa vallée, presque endroite ligne, au milieu de ses déjections glaciaires : d'accord avec TÉchez, il a, par ses divagations, ouvert la plaine de Tarbes ; il a opéré le triage des galets ; mais il s'est trouvé arrêté par Venrochemeni spontané. On voit, en effet, depuis Bagnères jusqu'au delà d'Aire, la plaine de Tarbes semée de cailloux roulés dont les dimensions, décroissantes à partir des montagnes, restent cependant de beaucoup supérieures à celles du gravier actuel de l'Adour.

(1) En ce qui concerne plus spécialement la plaine de Pamiers et celle de Montauban, on peut remarquer que, si Ton fait abstraction de l'orientation, la même figure théorique rend compte

lomètres en aval de Sistéron (\). Un grand nombre de torrents actuels ont emprunté les matériaux de leurs cônes à d'anciens détritus glaciaires, et plusieurs d'entre eux, malgré leur violence, ont été impuissants à remuer les plus gros blocs erratiques, autrefois enfouis dans les moraines et maintenant mis à jour par le triage. Ces blocs colossaux qui encombrent certains lits ont souvent une provenance éloignée, et, jusqu'à la découverte de la période glaciaire, on a pu s'extasier sur l'étonnante énergie du torrent qui, dans sa jeunesse, a remué de pareils blocs. On oubliait de remarquer que ces blocs sont formés de roches qui n'existent pas dans le bassin du torrent et que, par conséquent,

de la disposition des cours d'eau qui débouchent dans ces deux plaines. Suivant qu'on se place dans la plaine de Montauban ou

dans celle de Pamiers,

A représente la Garonne ou l'Ariége;

B — le Tarn ou l'Hers;

G — rAveyron ou la Vixiége;

D — TA goût ou la Douctouire.

(Voyez la carte jointe au présent volume.) (1) Du Spitzberg au Sahara^ p. 437.

les eaux n'ont pu les faire descendre de la montagne. De nombreux erratiques des environs de Gap proviennent des montagnes du Champsaur ; ils ont dû franchir la vallée du Drac et passer par-dessus la chaîne qui sépare cette vallée de celle de la Durance.

La Durance a eu ses débâcles glaciaires : « Ce sont c< les matériaux accumulés dans les moraines et les « terrasses de la vallée qui ont fourni les innom- « brables cailloux qui recouvrent la Crau ; à cette « époque, la Durance se jetait, non pas dans le Mône, « mais directement à la mer ; elle traversait le Pertuis « de LamanoUy près de Salon, et la Crau n'est qu'un c< immense cône de déjection comme ceux dont Surell « a si bien décrit le mode de formation (1). »

Le cône de la Crau est parfaitement dessiné dans la carte de l'état-major (feuille 234.) Il forme un vaste triangle dont la base s'étend le long du Rhône et donl les côtés partant du sommet du cône, vers Lamanon, sont occupés par les deux branches du canal de Craponne. Le canal des Alpines occupe l'arête métliane ou culminante.

La carte donne les éléments suivants :

Longueur' de la base 23. 000"

Longueur de Tarête médiane 30.000"

Pente à partir du sommet. . . . — - — rrr— = 0,0039

(i) Ch. Martins, Bévue des Deux-Mondes. 1" février 1867, p. 603.

Passons à la vallée de Tlsère (4 ) : les déjections torrentielles qui en sont sorties forment un vaste cône profondément raviné et partiellement défruit, dont le sommet s'appuie, au nord de Voiron, contre le massif jurassique de la Grande Chartreuse, et dont le périmètre, dessiné par le cours du Guiers, àaRhône et de V Isère, passe à Pontde-Beauvoisin, Lyon, Vienne, Saint-Vallier et Voreppe.

Ce plateau est coupé, du nord au sud, par le Rhône qui forme sa limite occidentale. La berge résultant de cette coupure se relève de Lyon à Vienne et s'abaisse de Vienne à Saint-Vallier, c'est-à-dire que Tarête médiane est aussi Tarête culminante, trait caractéristique des cônes torrentiels. M. Scipion Gras estime à 600 mètres environ l'épaisseur du lœss près du sommet (2) ; il donne pour le cône les éléments suivants :

Sommet du cône, altitude ^ 900"»

Rayon 70à75^"

Pente sur la ligne de faite vers le nord-ouest jusqu'à

Lyon 0,0079

Pente vers l'ouest jusqu'au Rhône, près de Jardin. . 0,0084

Pente vers le sud -ouest, pçès de Saint- Vallier. . . . 0,0085

Plusieurs cours d'eau divergents travaillent à Térosion du cône de Tlsère: VHerbasse tombe au sud-ouest devant Tournon ; la Galaure et le Dolon vont à l'ouest

vers Saint-Vallier et Saint-Rambert. On trouve ensuite,

en remontant vers le nord et Test, la Sonne, la Varèze,

(i) Voyez la carte jointe au présent volume.

(2) Bulletin de la Société géologique^ tome XIV.

334 LËRE TORRENTIELLE.

puis la GèzCy qui tombe à Vienne ; le Bourbu dont le nom est signiGcatif; le ruisseau d'iiiuift, etc.; le GuierSy primitivement établi dans Tinterférence du cône et des montagnes, marque Textréme limite est du cône de Tlsère.

Les voies de communication ont dû se conformer à la disposition des vallées; la carte montre, par exemple, trois branches de chemins de fer qui divergent du sommet du cône et tendent Tune à Valence, Tautre à Saint-Rambert, la troisième à Lyon.

La carte géologique indique par sa teinte caractéristique [alluvions anciennes) ce qui reste aujourd'hui de Tancien cône de Tlsère: on voit qu'il est largement éventré suivant son arête médiane, c'est-à-dire de Test à l'ouest, par une tranchée dont la largeur est de 8 kilomètres, la longueur de 80 kilomètres, et la profondeur près du Rhône de 120 mètres. C'est la vallée sans rivière qui, de La-Câte-Saint- André ^ s'étend à Saint-Rambert.

La carte géologique signale cette vallée par la même teinte verte {alluvion moderne) que l'on retrouve sur la Crau, sur les plaines de Montauban, de Pamiers, de Muret, sur la vallée sans rivière qui s'étend de Lourdes à Tarbes et même sur le plateau au bord duquel est bâtie la ville de Pau. Lorsqu'on visite ces plaines, on est frappé de leur ressemblance : ce sont toujours les mêmes cailloux roulés ; toutes, en effet, ont la même origine. La vallée de Saint-Rambert a été

ouverte par les torrents qu'alimentait une branche du glacier de Tlsère, comme celle de Lourdes à Tarbes par une branche du glacier du Gave. Lorsque le glacier s'est retiré, la vallée est restée vide, les eaux s'étant réunies et encaissées dans la vallée ouverte par une autre branche.

Après avoir ainsi reconnu les restes du lœss de l'Isère, on devrait s'attendre à trouver des restes plus considérables encore au débouché du Rhône. Il n'en est rien cependant : lé cône de l'Isère est beaucoup plus développé que celui du Rhône, de même que celui de la Neste a surmonté et recouvert celui de la Garonne. Les mêmes effets résultent de la même cause, et cette cause se reconnaît facilement lorsque, se plaçant à une certaine distance des montagnes, on examine la forme du débouché de la Neste et de l'Isère, d'une part, de la Garonne et du Rhône, de l'autre. Les deux rivières débouchent par des vallées très-étroites où le glacier resserré a dû s'élever très-haut; les deux fleuves ont des débouchés relativement plus larges ; par.conséquent, toutes choses égales d'ailleurs, leurs glaciers avaient une épaisseur moindre.

Si, par exemple, l'on mesure sur la carte, la largeur de la vallée à l'altitude 700 mètres, on trouve :

Au débouché de la Neste (parallèle de Hèches)^ 2.000 mètres;

Au débouché de la Garonne (parallèle de Tibiran)^ 6.700 mètres.

336 L'ÈRE TORREiNTlELLE.

Au débouché de l'Isère, la largeur de la vallée mesurée à la cote 700 mètres n'est que de 4 kilomètres. La carte de Tétat-major ne permet pas de mesurer pareillement le débouché du Rhône (1), mais la vue des lieux ne permet guère de contester rexplication cidessus.

La formation du cône dépend aussi de la disposition du glacier; lorsque, au débouché des montagnes^ le glacier faisait un coude brusque, comme c'était le cas pour le Gave, la Neste et l'Isère, les débâcles courant en ligne droite se déversaient dans le prolongement de la vallée, c'est-à-dire qu'elles se déposaient sur le côté du glacier : elles y formaient un cône latéral ayant son scmmet vers le coude du glacier. Ces dépôts latéraux, n'ayant pu être entraînés plus tard par les eaux sortant du glacier, puisque l'extrémité du glacier était détournée, se sont conservés jusqu'à nous. Au contraire, pour l'Adour, dont le glacier débouchait en ligne droite ou à peu près, les matériaux transportés par les débâcles tombaient en avant du glacier et, par suite, elles étaient emportées par les eaux de fonte : c'est pourquoi le lœss de l'Adour ne forme que deux lambeaux allongés de chaque côté de sa vallée (2).

Pour le Rhône enfin, il faut considérer que ce glacier.

(1) La feuille n* 169, gravée avant l'annexion de la Savoie, ne figure pas Torographie de la rive gauche du Rhône.

(2) C'est parce que la Durance se détournant vers la droite n'a pas établi son cours dans le pertuis de Lamanon que le cône latéral de la Crau est resté intact.

le plus puissant de la Suisse, après avoir plongé dans les iacs de Genève etdeNeufchalel, venait se heurter contre le Jura et que là il se bifurquait : la branche occidentale, beaucoup inférieure à l'autre, descendait vers la France, et la branche principale s'épanchait à l'est. Ce n'est donc pas dans notre bassin du Rhône, mais dans ceux du Rhin ou du Danube; ce n'est pas en France, c'est en Hollande ou en Hongrie qu'il faut rechercher la majeure partie des alluvions glaciaires du Rhône. La moindre part, qui est venue de ce côté des Alpes et qui n'a pas été entraînée à lajner, forme \es alluvions anciennes de la Bresse.

Il faut se garder de voir des cônes torrentiels là uù il n'y en a pas; cependant, la crainte d'un entraînement systématique ne doit pas fermer les yeux à l'évidence.

La carte de l'état-major (feuille n" 159) représente le pays des Dombes; c'est un plateau si complètement couvert par les étangs, qu'on serait d'abord tenté de croire qu'il n'offre aucune pente sensible ; mais, — circonstance singulière, — tous ces étangs ont la forme de rectangles allongés dont les grands côtés sont orientés suivant des lignes droites qui divergent d'un centre commun situé vers Pèrouge. Si l'on promène sur la carte une règle dont une extrémité reste ûxée vers ce point central tandis que l'autre extrémité décrit un arc de cercle, on voit tous les étangs s'aligner successivement le long de la règle, c'est-à-dire suivant les rayons du cercle. Si l'on mesure ensuite les cotes d'altitude de ces étangs disposés, d'une manière si singulière, en éven-

lail, on s'aperçoit qu'ils s'abaissent régulièrement en s'éloignant du centre commun, c'est-à-dire que la carte représente la projection horizontale d'un cône.

Suivons, par exemple, la route de Meximieux à Bourg, qui est orientée du sud au nord. Meximieux est à la cote 218, dans la plaine, au pied d'un coteau rapide, non loin du débouché du Rhône ; partant de ce point, le route s'élève rapidement sur une berge d'érosion à la cote 312, qui est celle du sommet conique et à partir de laquelle la route descend régulièrement jusqu'à Bourg. La pente du plateau, mesurée à partir de cette cote 31*2, est

312—991 Vers le nord jusqu'à Lent ''^ = 0.00C9I

«uUUU

Vers le nord-ouest jusqu'à Chatillon. . . ^^^^^ — = O.O0096

312 9gi

Vers l'ouest jusqu'à Trévoux — - — ^ = O.00097

Au delà de Bourg, sur le méridien 3**.20' {feuille

n' 148), la pente est encore J^^^Q = 0,0009;

plus au nord, en approchant de la vallée du Doubs, la pente se réduit à 0,0003.

Le terrain est formé de nappes de cailloux roulés, de sables, de graviers, recouvertes par des dépôts erratiques. On retrouve près du Rhône des dépôts qui ont tous les caractères d'une moraine; les cailloux diminuent de grosseur à mesure qu'on s'éloigne du Rhône. Les alluvions de ta Bresse sont donc, sans contestation

possible, un cône dont le modelé remonte à la période glaciaire et à l'ère torrentielle.

A l'exception de quelques ruisseaux qui tombent dans le Rhône, les cours d'eau, assez rares d'ailleurs, qui ont creusé leurs thalwegs sur le plateau de la Bresse, tels que la Ckalaronne, le Bourban, le Solnan, VIrance, la Veyfe, la Keyssouge, la Saune, la Sane-Vive, la Sane-Morle, le Sevron, la Guyotte, la Charetdle, etc. , coulent vers le nord ou le nord-ouest, c'est-à-dire qu'ils descendent les arêtes du cône. Quelques-uns seulement, au moment de tomber dans la Saône, décrivent une courbe vers l'ouest. Cette disposition paraît d'autant plus remarquable sur une carte hydrographique, que ces thalwegs dirigés vers le nord sont compris entre la Saône d'une part, et, d'autre part, Y Ain et le Surand, qui coulent vers le sud.

Une rivière fait exception à cette disposition générale, c'est la Seille, qui traverse le plateau de l'est à l'ouest, après avoir reçu la Brenne et la ValHère. La carte rend parfaiten^nt compte de cette exception : les rivières du premier groupe dénommé ci-dessus prennent naissance sur le cône glaciaire, elles en descendent les arêtes. Au contraire, la Seilte et la Valtière sortent chacune d'une gorge du Jura ; par suite, ces rivières ont superposé leurs déjections glaciaires à celles du Rhône sous la forme de deux petits cônes, voisins et parallèles qui interfèrent, et dont les interférences déterminent le tracé des thalwegs transversaux.

Entre le débouché du Doubs et celui de la Lotie, le vaste plateau incliné de la forêt de Chaux parait être sorti de la gorge du Doubs.

La faible pente du lœss conique de la Bresse est remarquable ; elle confirme l'opinion de ceux qui pensent que le bassin de la Saône a pu être barré à Lyon et que les alluvions anciennes de la Bresse se sont déposées dans un lac. Si ce lac a existé , il s'étendait sur une surface dix fois plus grande que celle du lac de Genève: il suffirait qu'il eût débâclé quelquefois dans la vallée du Rhône, par suite des mouvements du glacier, pour produire les effets diluviens dont on retrouve les traces, à l'aval, jusqu'à la mer.

En étudiant avec détail sur la carte et sur le terrain, soit le tracé des thalwegs, soit la forme transversale des vallées, au pied des Pyrénées ou des Alpes, mille circonstances qui paraissaient d'abord fortuites s'expliquent lorsqu'on les rattache à l'ère torrentielle. L'érosion des vallées qui s'est faite postérieurement dans les dépôts de cette époque, parait elle-même soumise à certaines lois, et ce n'est pas au hasard que se sont dessinées ces terrasses souvent remarquées des géologues et qui marquent les divers degrés d'érosion. Il y aurait ici matière pour une étude intéressante, mais qui nous entraînerait trop loin de notre objet actuel (1).

(1) Il est singulier que la forme conique des dépôts de lœss «'linsi que les conséquences qui en résultent naturellement et qui forment la matière du présent chapitre n'aient pas frappé pl"^

.L'ÈRE TORRENTlEi

VÈre torrentielle rend compte a logies que présentent entre elles les tions, les habitudes locales de régio Ion du Bëam ou de la Gascogne oâ inattendues avec les hautes plaines d en serait-il autrement? Ici et là, le défricher du lœss glaciaire, formé ( ayant subi la même préparation, construire des murailles de cailloi lorsque le terrain n'offrait pas d fallait bien élever des clôtures le des clapiers autour des parcelles pc des blocs glaciaires qui l'encombra

vivement l'attentioa. On rencontre, au vrages autorisés, les explications les plw

Un savant ingénieur, qui a cependai la forme conique des dépAts situés au de l'Isère, explique ces dépôts par un qui, descendu du sommet des Alpes, :

de la Saône, traversé le Jura ou les Vosge le Rhin.

Plas récemment, un autre ingénieur, a| attentive et pleine d'observations juc des dépôts diluviens, mais négligeant passant la période glaciaire sous silence, d'Amérique s'étant soulevées tout à cou vague océanique qui s'est promenée à I laissé derrière elle les alluvions ancieni Dauphiné et de la Bresse, ainsi que leseï et de la Rassie.

Cet intéressant problème se résout ci fort simple et, je crois, incontestable pa des phénomènes glaciaires et torrentiel!

générale (conique) des dépôts diluviens i bris qui les composent. .

342 L*ÉRE TORRENTIELLE.

Comment le châtaignier ne serait-il pas cultivé partout sur les moraines granitiques et le noyer sur les cônes, puisqu'ils y prospèrent? Le chanvre aime les alluvions humides des vallons, et la vigne se plaît parmi les cailloux silicieux des coteaux. Vers les Pyrénées et vers les Alpes, ces deux cultures recherchent les mêmes accidents du sol, et l'on voit dans la plaine de Tarbes, comme aux environs de Grenoble, les pampres suspendus en guirlande s'élancer d'un arbre à l'autre.

C'est donc avec une parfaite raison et l'on peut dire par une intuition du génie, que les illustres auteurs de la carte géologique de France, MM. Ëlie de Beaumont et Dufrénoy, à une époque où personne ne pensait à la période glaciaire, ont rattaché à une même cause et coloré de la même teinte, ces dépôts étendus au pied des Alpes et des Pyrénées et qu'ils ont appelés les alluvions anciennes de la Bresse.

Le gravier même des rivières reporte l'esprit à VÈre torrentielle; les cailloux formant le lit de la Garonne dans la partie inférieure de son cours, vers la Réole par exemple, ne sont pas des mêmes roches que les galets qui roulent actuellement au débouché des montagnes, vers Montréjeau ; ils offrent, au contraire, une analogie très-grande avec les alluvions post-glaciaires déposées en terrâmes dans la vallée. Ce serait donc une erreur de croire que ces cailloux descendent actuellement des Pyrénées : ce sont des témoins des époques glaciaire et torrentielle ; ils s'usent peu à peu sur le fond de la rivière impuissante à les déplacer. De même, on

iter des rivières telle? que le Gers, la Bal ime de simples ruisseaux dont tous les IX ou calcaires ne fournissent aucun éli' ou de schiste et qui cependant coulent ents arrondis de ces roches {!).

près ces exemples auxquels il serait fac r beaucoup d'autres, il est permis de d

immenses dépôts de lœss glaciaire remanié peni elle se retrouvent dans le bassin du Danube, du I une étude très-intéressanle sur les sables de iot signale le caractère d'ancienneté géologique ; ce fleuve: il dit aussi au sujet du Rhin :

flbin présente unexemplefrappantde débrisanci i le long d'un cours d'eau. Ce grand fleuve, qui ti Constance, n'emporte rien des roches au milieu d nd sa source. Mais au-dessous de Bâie, la qua qu'il charrie est énorme,

mis Bile jusqu'à Bingen toute la plaine du Rb Formé jadis une vaste nappe d'eau, et ce fleuve, ions de son cours, entraîne aujourd'hui les débi adis entassés pendant des siècles, u (Annales 1 J871). — Remarquons cependant que c'est une i r que le Rhin ait forméunlacdeEâ!eàBiugen:les I depuis, dans les galets anciens, ne sont pas hori : une pente qui dilfïre peu de celle du fleuve aci 1 voit très-bien sur le même fleuve avant sa so les Alpes où les pentes sont beaucoup plus forti ■lins, sur Us forme* rêyuUèrts du lei-raîn de trat u Bhin, antérieur et postérieur. {Bulletin de la S' 1842 p. 322.) Ces terrasses sont les restes di abandonnés par les débâcles glaciaires: le R depuis dans ces dépôts anciens comme la Garon Rhône, l'Isère, laDurance, clc, et en général 2au dont le régime s'est régularisé depuis la Un i

344 LÉRE TORRENTIELLE.

pour avoir la claire intelligence des circonstances locales dans les régions voisines des hautes montagnes, il est nécessaire que Tingénieur, le géologue, Tagriculteur se familiarisent avec les phénomènes glaciaires et torrentiels.

On peut, en quelques mots, résumer ainsi la série entière de ces phénomènes :

Les montagnes sont le résultat d'une série de soulèvements qui se sont ajoutés les uns aux autres, dans la même région. Une dernière secousse a donné aux diverses chaînes leur relief actuel ; elle a élevé les sommets et ouvert des fissures profondes ou failles qui sont devenues nos vallées. Dès cette époque, les eaux ont commencé à façonner les thalwegs suivant le profil qui leur convient; elles ont usé les seuils et remblayé les bassins. Il faut admettre que l'épaisseur des alluvions déposées au fond de certaines vallées, par exemple de celles de Tlsère, dans le Graisivaudan, ou du Rhin en Alsace, se mesure par centaines et peut-être par milliers de mètres, car, aujourd'hui encore, certains lacs établis dans les dépressions méridionales des Alpes, descendent leur fond bien au-dessous du niveau de la mer.

Après une longue série de siècles, les montagnes offraient déjà les principaux traits de leur topographie actuelle, lorsque, le climat s'altérant, les grands glaciers sont venus activer le travail de l'érosion : ils ont raboté les escarpements et façonné en assises presque horizontales les berges rocheuses des vallées.

Les débâcles des lacs, les déluges résultant de fortes pluies d'été sur de vastes champs de glaces ont entraîné et déposé dans les vallées principales, à certaines places favorables, mais surtout au débouché des gorges latérales, les masses de lœss qui ont formé de hautes plaines coniques et dans lesquelles les cours d'eau ont creusé depuis des vallées secondaires. Plus tard, après la fonte des glaciers, les torrents se sont emparés des montagnes dénudées, ils ont librement creusé leurs bassins ; ils ont remanié les matériaux désagrégés par les glaciers et déposé les cônes gigantesques qui donnent à certaines régions une physionomie particulière (1).

(1) M. Philippe Breton a joint au mémoire, dont le chapitre X donne l'analyse, une carte des cônes post-glaciaires de la vallée de risère; cette carte rend parfaitement .compte des ondulations que l'on remarque sur le plat-fond de la vallée, lorsqu'on' la parcourt en chemin de fer ou môme en suivant la route; celle-ci ne cesse de monter ou de descendre, et, sur chaque faîte, elle traverse un torrent éteint.

Dans la vallée de la Durance, les terrasses de poudingue si caractéristiques, sur lesquelles sont assises les villes d'Embrun, de Mont-Dauphin, etc, sont des alluvions déposées antérieurement à la période glaciaire, par Tancienne Durance. Ces poudingues ne contiennent pas de gros blocs, mais seulement des galets parfaitement arrondis dont les dimensions assez réduites permettent de croire que la rivière n'avait alors qu'une force d'entraînement comparable, peut-être même inférieure, à celle de la Durance actuelle. Ces dépôts (et notamment le roc d'Embrun) ont été rabotés sur leur plan supérieur et entamés dans leur profondeur par le glacier de la Durance; dans les parties supérieures du bassin, on n'en retrouve plus que quelques massifs ou témoins qui se sont conservés dans des positions favorables oii ils étaient abrités contre le courant glaciaire; les restes les mieux conservés s'étendent en amont de Sistéron et en face de Manosque.

^> < 346 LÉRE TORRENTIELLE.

Mais bientôt les forêts, se propageant de proche en [f^^ proche, ont étouffé les eaux sous un manteau de ver-

^; dure ; les torrents se sont éteints ; une ère de paix et de

1^ \ calme relatif a régné dans les montagnes; c'est alors

^,;V que les tribus humaines qui, pendant la période gla-

^; ' ciaire, erraient dans les plaines basses en compagnie

I du renne, de l'aurochs, de Tours, ont commencé à se ré-

pandre dans les hautes vallées. Les plus anciens établissements se sont fixés à la gorge des torrents vers le sommet du cône ; en effet, il existe, dans les vallées de montagnes, bien peu de ces gorges où Ton ne rencontre encore soit un village actuel soit une ruine ancienne.

Dans cette position qui était alors favorable, les premiers habitants pouvaient en sécurité profiter de la fertilité exceptionnelle du cône de déjection ; ils n'avaient ^ ' à craindre ni la rivière principale, qui débordait sur les

terres basses, ni le torrent, qui était éteint ; ils dominaient r la plaine et se trouvaient à portée de la montagne. Dans

f la gorge voisine, le torrent leur donnait l'eau; la forêt

f donnait le bois et le rocher la pierre ; sur les cîmes ver-

l' doyantes se répandaient les troupeaux.

Peu à peu l'usage inconsidéré des forêts et des pâturages a troublé l'équilibre des forces naturelles : la plaie ancienne s'est rouverte, et de nouveau, par le fait de l'homme, la lèpre des torrents a été inoculée aux mon- II tagnes. Le mal s'est accru pendant de longs siècles de

1^ désordre et d'incurie ; la position des cultures et des

^ • villages établis au débouché des torrents est devenue très-

critique et, si l'on ne remonte pas comme nous venons

L'ÈRE l'ORRENTIELLE.

de le faire jusqu'aux anciens âges, on ne s'expli comment des hommes onl placé leur demeu l'endroit qui paraît aujourd'hui le plus directen

Mais enfin, une époque réparatrice comme grâce aux travaux des auteurs éminents dont les sont présentés à nous dans les pages qui préct génération prochaine peut espérer de voir le déc nitif de l'Ère torrentielle.

Nous avons rapporté, au chapitre VII, quelques extraits des délibérations du Conseil général des Hautes-Alpes, relatives à la régénération des montagnes par le boisement et le gazonnement. Pendant la session de 1871, plusieurs conseils généraux ont émis des vœux sympathiques à cette œuvre si utile. Voici quelques extraits caractéristiques :

Département de la Loire. — Séance du 27 octobre 1871.

« Le reboisement de nos montagnes, si nécessaire « pour prévenir les grandes inondations, plus nécessaire « encore pour assurer dans Tavenir des ressources préce cieuses à notre grand bassin houiller, se poursuit len- « tement, mais avec persévérance. Déjà2.72^ hectares <c ont été reboisés ; la dépense totale de ces reboise- « ments s'est élevée à la somme de 390.000 francs.

« Le département y a contribué pour 29.000 francs, <c les propriétaires pour H 4.000 francs, TEtat pour « 245.000 francs. M. le sous-inspécleur des forêts, c< Messieurs, espère que de nombreux travaux de re- « boisement s'exécuteront en 4 872 ; il prie avec instance c< le Conseil général de maintenir au budget Tallocation

« habituelle. Votre commission ^ Messieurs, partage le « désir de M. le sous-inspecteur.

« Elle vous propose le vote suivant :

(c Le Conseil général, reconnaissant qu'il est du plus « grand intérêt d'encourager le reboisement des mon- « tagnes, vote le crédit de 3.800 francs demandé par « M. le sous-inspecteur des forêts pour le service du « reboisement dans le département de la Loire. »

DéparÉÊment des Basses-Alpes. — Séance du S novembre iVJi,

c< Le reboisement et le gazonnement des montagnes

c( ont reçu depuis quelques années une vive impulsion

c( dans nos contrées. Dans le but de donner à ce service^

« dont l'importance n'a échappé à aucun de vous, Mes-

« sieurs, une impulsion nouvelle, et d'attirer sur notre

« département la part à laquelle sa position lui donne

« droit sur les crédits ouverts au budget de l'État et que

c( l'Assemblée nationale a maintenus à 1. 500.000 fr., « la commission vous propose d'exprimer sa satisfac- « tion pour le zèle et l'intelligence des agents de tous c< grades, à titre d'encouragement, et vous demande de (c donner votre approbation au projet de délibération « suivant :

(c Considérant :

<c 1** Que la régénération des montagnes par le re- « boisement et le gazonnement est pour les vallées du u département une question d'être ou de n'être pas; « que cette mesure affecte dès lors l'intérêt général à « un point de vue plus vaste et plus élevé encore que

« celui déjà si important des inondï « gions inférieures dos rivières ;

« 2° Que les travaux exécutés dai « riode décennale, prévue par la loi « présentent en ce moment des rési « peine espérer tant au point de vu « des routes qu'à celui de l'exlinctioi « ces travaux concentrés avec rais « première période d'expériences, si « treinte relativement à l'état de rt « la plupart des hautes montagnes, « sent recevoir une large extension « plus tôt les vallées les plus menac « 3° Que le département des Ba « contredit un des plus désolés par l* c< ravages augmentent annuellement « nudation du sol instable sur les | R hautes montagnes;

« 4° Que malgré ses faibles ressoui « n'a cessé de s'associer à l'œuv « constamment fourni une subvent « Le Conseil général, voulant don « moignage de sympathique concou « boisement, alloue pour l'exercict « de deux mille cinq cents francs ( « les vœux suivants :

« V Que les crédits à allouer c « ou renouvellement de ctmx accor « de la loi du 28 juillet 1860 et l'a « 8 juin 1864 soient votés pour uj « de dix années ;

c< Que ces crédits soient portés à un chiffre plus élevé « et plus conforme à Timportance, dès à présent conte statée, des résultats à obtenir et déjà obtenus de ces « utiles travaux ;

« 2"* Que les indemnités à accorder pour privation « temporaire de pâturage soient largement allouées aux « communes qui en feront la demande, de manière à « donner entière satisfaction aux intérêts lésés ;

« 3^ Que rÉtat rachète les terrains boisés qui vien- « draient à être aliénés par les communes, toutes les « fois que ces acquisitions pourront venir en aide à « l'œuvre du reboisement;

c< 4° Que le service du reboisement et gazonnement a soit doté de crédits suffisants pour assurer la prompte « exécution et le large développement des travaux affé- « rents à cet utile service.

« Le Conseil, s'associant unanimement aux paroles « flatteuses du rapporteur pour les agents du reboise- « ment et à la proposition qu'il soumet à l'Assemblée, « en adopte les conclusions par acclamation. »

Le Conseil général des Hautes-Alpes a, de son côté, renouvelé, en 1871, l'expression de ses sympathies pour l'œuvre de la régénération des montagnes.

Ces témoignagnes récents ont une grande importance : ils démontrent quel intérêt sincère et profond s'attache à cette œuvre, puisqu'au lendemain des terribles événemientîS qui ont semé tant de ruines sur notre sol, les populations réclament instamment la reprise immédiate des travaux féconds de l'administration forestière.

Ces travaux ont attiré aussi l'attention de lAssemblée nationale. Dans la séance du tl juin 1871, M. Eugène Talion, député du Puy-de-Dôme, a déposé sur le bureau de TAssemblée, au nom d'une sous-commission des travaux agricoles, un rapport très-important qui traite spécialement de la Régénération des montagnes entreprise en exécution des lois de 1860 et 1864 (1). Ce rapport sera consulté avec beaucoup de fruit par ceux qui portent quelque intérêt à l'objet de nos études. L'auteur y cite un passage de M. Surell, et l'ensemble du rapport est en parfaite concordance de vues et de sentiments avec l'Etude sur les torrents. Cependant, le lecteur familier avec les circonstances spéciales des Hautes-Alpes trouvera dans le rapport de M. Talion les aperçus qui paraissent plus particulièrement se rapporter aux régions du plateau central dé la France. On en pourra juger par les conclusions de ce rapport qu'il convient de reproduire ici intégralement :

o I" PROPOSITION. — Révision de ia loi du 28 juillet 1860.

c( La commission, déterminée par les considérations « qui précèdent, émet l'avis d'apporter à la loi du « 28 juillet 1860, tout en acceptant son renouvellement, « les modifications suivantes :

ce 1^ Supprimer le reboisement obligatoire sur les « terrains communaux ou appartenant aux particuliers.

« Ne l'admettre qu'a titre exceptionnel dans les ter-

(1) Annexe 355, p. 648 du UP volume des Annales de r Assemblée nationale.

« rains communaux, en vertu d'une décision du con- « seil général rendu après enquête et sur Tavis des « conseils municipaux des communes intéressées.

« 2^ Maintenir l'attribution des subventions en argent c< et en nature et des indemnités au profit des com- « munes et des particuliers qui consentiraient à sou- « mettre leurs terrains au régime forestier.

« 3^ Donner la priorité aux travaux de gazonnement « et les pratiquer partout où il sera possible.

« 4® Modifier la composition des commissions char- « gées de déterminer les périmètres des terrains admis c< à être subventionnés ; laisser aux conseils généraux ce le choix des membres de ces commissions qui seront « principalement composées d'agriculteurs.

« Soumettre pour les terrains communaux et après « enquête préalable la fixation des périmètres à l'apc< probation des conseils généraux.

« 5"* Élever le chiffre des subventions, les transformer « en partie en diminutions sur l'ensemble des impôts au « profit des propriétaires des terlrains boisés.

c< 6"^ Assurer le payement direct des indemnités de « pâturage aux usagers dépossédés par le versement « à chacun d'eux suivant des états personnels dressés « par l'administration forestière et approuvés par les « conseils généraux,

« !!• PROPOSITION. — Modification au budget rectificatif.

« Maintenir au budget le crédit de 3.500.000 francs a affectés pour 1871 , aux travaux des routes forestières, c< de boisement et de gazonnement.

« m* PROPOSITION. — Modification à t organisation

ministérielle.

« Transférer, du ministère des finances au ministère « de l'agriculture et du commerce, la direction géné- « raie des forêts.

« Attribuer, en conséquence, au ministère de Tagri- « culture les crédits affectés à celui des finances pour la « direction générale des forêts.

c< Telles sont les réformes qu'une étude attentive de « la législation, jointe à une égale sollicitude des intéc< rets généraux du pays et du respect de la propriété « privée, ont déterminé la commission des travaux puce blics à soumettre à T Assemblée nationale.

«La première proposition lui sera présentée par « voie d'initiative parlementaire. Nous exprimons le « vœu que dans un temps prochain elle soit transformée c< en une loi qui donnera une légitime satisfaction aux a réclamations des populations intéressées.

« Quant aux deux autres propositions, nous en dece mandons, dès à présent, le renvoi aux commissions ce spéciales de l'organisation des services publics est des ce budgets. » (Renvoi ordonné.)

Les §§ 1 et 4 de la première proposition nécessitent quelques réserves pour la région des Alpes. Les travaux d'extinction de nos torrents tels qu'ils sont commandés par la nature spéciale des terrains et du climat, ne seraient pas convenablement caractérisés par les mots boisement ou gazonnement. On a vu dans le présent volume (chapitre VIII) que l'extinction artificielle n'est

obtenue que par un système de travaux très-ingénieux où Tart du forestier et celui de Tingénieur se prêtent un mutuel secours. L'extinction des torrents est en réalité une branche spéciale des travaux hydrauliques dont la pratique exige des études et une expérience techniques. Il est donc impossible de compter ici sur l'initiative et sur l'adresse des particuliers, et s'il convient, ainsi que nous l'avons réclamé nous-même ci-dessus (page 251), de donner aux populations le moyen de faire prévaloir leurs plaintes légitimes, il importe aussi de conservera l'administration forestière sa naturelle prépondérance dans la préparation des projets et l'exécution des travaux.

L'opinion des Hautes-Alpes à ce sujet n'est pas douteuse ; elle est d'autant plus intéressante à constater que c'est dans cette région que l'opposition à l'administration s'est montrée autrefois la plus vive. Voici en quels termes conclut la commission du conseil général (1871) après avoir discuté le rapport de M. Talion :

« 11 faut apporter tous les ménagements possibles et « user le moins qu'il se pourra de l'expropriation ; mais « il ne faut pas aussi qu'un intérêt personnel trop exi- « géant ou trop absolu puisse faire obstacle à Texécu- « tion des mesures d'intérêt général.

« Votre commission vous propose donc d'émettre « le vœu que la loi à intervenir conserve la faculté « d'expropriation pour cause d'utilité publique et rende c< les travaux obligatoires soit par la commune soit par ce l'état si les communes ne veulent pas les exécuter. »

La deuxième proposition de la sous-commission a été adoptée par F Assemblée nationale.

La loi de 1860, dont la durée était fixée à dix années et qui est expirée en 1870, n'ayant pu être renouvelée, les travaux de boisement et de gazonnement précédemment alimentés par les ressources des budgets extraordinaires sont retombés à la charge du budget ordinaire Un crédit de 3.500.000 francs, dont 1.500.000 francs pour le boisement et le gazonnement, a été alloué pour

Malheureusement le projet de budget pour 1872 n'attribue à ce chapitre que 1 .563.000 francs au lieu de 3.500.000 francs, savoir: pour le gazonnement et le reboisement 763.000 au lieu de 1.500.000 francs.

Triste effet de la guerre 1 la France est réduite à augmenter les dépenses militaires qui sont ruineuses et à diminuer les dépenses de travaux publics qui sont productives !

La troisième proposition de la sous-commission sera favorablement accuellie par tous les amis des forêts. Un vœu analogue se trouve formulé sous une forme indirecte au premier chapitre de ce volume (page 10).

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