THÉORIE DE LA FIÈVRE DE LAIT
Suivant Puzos
Avant d'aborder l'étude de la théorie de la métastase laiteuse, telle qu'elle a été établie par notre auteur, disons en quelques mots quelles étaient les idées des prédécesseurs de Puzos sur la fièvre de lait.
La première description remonte très haut, puisqu'elle est due à Hippocrate. En effet, dans le Livre III des Epidémies, page 58 et suivantes, nous avons lu
Doc une observation qui se rapporte manifestement à cette maladie :
« La femme qui était couchée chez Tésamène eut « une invasion soudaine et grave de vomissements « qui ne lui permettaient pas de garder de boissons. « Douleurs dans les hypochondres et au bas-ventre. « Tranchées continuelles, soif ardente, chaleur exces- « sive, extrémités froides tout le temps, urines peu « abondantes, selles sans coction. ténues, petites. Rien « ne pouvait la soulàger, elle mourut. »
La XII: observation est encore plus caractéristique (voir traduction de Littré); Hippacrate attribue les accidents à la suppression des lochies, Cependant l'aphorisme suivant : Quibuscumque mulieribus ad mammas sanguis colligitur furorem significat, semble être une allusion à la fièvre de lait.
Probablement, dès cette période, matrones et médecins devaient se préoccuper beaucoup de la montée du lait. Celse, Galien ne parlent que de la suppression des lochies, Aetius qui s’est inspiré de la pratique de Cléopâtre et d’Aspasie, deux éminentes sages-femmes de l'antiquité, signale comme source du mal la retention des lochies et aussi, mais en passant, les désordres de la sécrétion lactée. Paul d'Egine, lui aussi, accepte la théorie de la rétention des lochies que l'on retrouve chez les Arabes. les médecins du Moyen Age et de la Renaissance.
Ambroise Paré (de la Génération, cap. xxx1v) attribue à la suppression des vidanges, la suffocation de l'utérus, es tranchées, les pertes et autres accidents suivis de
mort. Cette opinion est partagée par Guillemeau et par Mauriceau.
Pour voir un premier linéament de la métastase laiteuse, il faut descendre à Mercurialis, qui, dans son Spuchio, liber IV, cap. n, admet une pathogénie multiple pour les accidents dont nous parlons. Il affirme que les maladies des suites de couche sont dues à la rétention des lochies, mais aussi aux altérations de la sécrétion du lait, à son exubérance, à son défaut, mais surtout à Sa suppression.
Sennert est plus explicite encore : (voir tome III, de Febribus et Morbis acutis, liber IV, pars Il, sectio VII, cap x1). En effet, nous avons retrouvé dans son volumineux ouvrage le passage suivant, qui nous paraît très caractéristique : Tandem etiam febris, eæque plerumque continuæ puerperas invadere solent. ET primô plerasque puerperas invadit febris quam lactis feminæ appellant, quæ 'circa terlium vel quartum diem accidere solet, cum lac in mammis generari copiosus incipit, ortumque habet ex sanguine ab utero ad mammas conversione el motu alque agilatione; et il ajoute : Modo puerperæ bonam dictam observent, nec frigidum aerem, quo sudor impediatur, admittant deturque opera, nec lac copiosus effluens in mammis coaguletur, vel putrescat. Inde enim febris symplomatiæ periculosissimæ oriri solent. Mais lui aussi fait jouer le plus grand rôle à la rétention des lochies.
Comme on le voit, les médecins ne peuvent s'empêécher de parler d’une opinion soutenue par beaucoup de
matrones, mais ils n'oublient pas pour cela la rétention des lochies.
Mauriceau, avec sa franchise habituelle, n'hésite pas à dire son fait à cette superstition populaire : :
« Les femmes bourgeoises ont une. très mauvaise « coutume dont elles se devraient abstenir, qui est « qu'elles font ordinairement baptiser leurs enfants le « deuxième ou le troisième jour après leur accouche- « ment, ensuite de quoi tous leurs parents où amis « viennent faire leur collation dans la chambre de « l’accouchée, où estant, elle est obligée de tant «parler et répondre au compère et à la commère et à « tout venant durant une après-midi entière pour faire « les compliments de cette cérémonie, qu'elle en a la « tête tout étourdie,et quoiqu'il n'y ait personne dans « la compagnie qui ne boive à sa santé, elle la « perd néanmoins par le bruit quon lui fait aux « oreilles. » :
Puzos, qui avait fait un certain nombre d'autopsies, et qui était tombé probablement sur des cas de pyohémie puerpérale, avait rencontré trés fréquemment des dépôts d'apparence laiteuse dont il ne sut pas voir la nature purulente; la sécrétion lactée était fort mal connue. On en ignorait le mécanisme, aussi le champ des conjectures était ouvert. Les uns faisaient venir le lait de la matrice, comme Hippocrate, les autres utilisant la découverte d’Aselli, en faisaient une espèce de chyle, qui se mélangeait au sang, mais qui s'en séparait au niveau des cribles mammaires. Il ne faut pas oublier, en effet, que, pour les anciens, les glandes ne
créaient rien, mais elles permettaient par la petitesse plus où moins variable de leurs trous la sortie d’une matière déterminée du sang et non point des autres.
Voici les raisons qui renforcèrent Puzos dans ses idées ; nous les trouvons exposées et résumées beaucoup mieux dans le chapitre xx1 de son Traité d'accouchement que dans les différents mémoires qu'il présenta à l'Académie de Chirurgie.
La femme enceinte, dit-il, est remplie de lait; il y en a dans ses mamelles, dans 5on sang, « puisque si l’on «“ saigne une femme dans l'état de grossesse, son sang « devient blanc à la surface de la palette ». D'ailleurs tous les liquides de l'organisme sont imprégnés de lait. « Ne remarque-t-on pas que les urines des femmes « enceintes sont épaisses et blanches? »
Après l'accouchement, le lait change de route et se porte du côté des mamelles où il se perfectionne et « prend avec le temps toutes les qualités qu'il doit « avoir ». Ce n’est pas, en eftet, tout d’abord du véritable lait, « mais une lymphe claire, d'un blanc sale et « d’un goût désagréable, parce qu'il se ressent encore « du désordre de la matrice et de la suppuration qui « s'y est établie avant l'accouchement ». Si le lait ne se porte pas du côté des mamelles, pour une raison ou une autre, il envahit des parties de l'organisme où il ne devait pas aller, et ces métastases laiteuses entrainent des accidents fort graves, et en un mot tous les symptômes que les anciens attribuaient à la rétention des vidanges.
« On ne concevra peut-être pas si aisément com-
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Ce ment le lait peut se faire des fausses routes et s'infiltrer dans des vaisseaux qui n'étaient pas destinés par la nature à le recevoir. Mais on ne pourra pas en douter après une foule d'observations qui attestent la vérité de ce fait, et par conséquent la possibilité de cette infiltration. J'ai vu une dame qui ayant été changée de linge le troisième jour de ses couches, fut attaquée ce même jour d'une espèce de paralysie sur le bras qui avait été le plus exposé à l'air ; les choses ne se rétablirent que par une saignée du pied. J'ai vu plusieurs fois une dame avoir dans ses grossesses une salivation laiteuse très abon-
‘dante; dans une autre le lait se portait à la peau
sous la forme d'une sérosité laiteuse, et il lui causait des démangeaisons si vives, qu'on ne venait à bout de la soulager qu'en l'écorchant pour ainsi dire avec des brosses, dont elle se faisait frotter. »
Puzos appelle les collections purulentes de l'infection
puerpérale pyohémique « lait répandu ou dépôts de
lait, quoique le lait répandu puisse se fixer dans tous les viscères, dans la tête, dans la poitrine, dans le ventre, ou même à l'habitude du corps: cependant les parties du bas-ventre, et surtout les feuillets du péritoine sont le siège le plus ordinaire de ces dépôts laiteux ». Comme on le voit, Puzos connais-
sait parfaitement la pelvi-péritonite, qui est un des meilleurs criteriums anatomiques d'une septicémie puerpérale. Il semble même avoir entrevu le fameux phlegmon du ligament large : « Si le lait se dépose
vers l'hypogastre, ou dans l'intérieur du ventre,
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Le
st Te l'engorgement se fait presque toujours sentir depuis la partie interne de l'os des îles, jusqu'au pli de laine. »
Sous le nom de dépôts de lait chez les nourrices,
Puzos nous décrit assez bien les abcès de la glande mammaire.
Enfin, le dépôt de lait sur les cuisses n’est autre
chose que notre phlegmatia alba dolens : « Les dépôts
les plus communs après ceux des mamelles sont ceux qui se font sur les extrémités inférieures. Il est rare qu'ils soient dangereux; mais ils sont les plus longs et les plus difficiles à guérir.….; c’est dans laine et dans la partie supérieure de la cuisse que le dépôt commence à donner des signes de sa présence par la douleur que l’accouchée ressent, et la douleur suit ordinairement le trajet des gros vaisseaux qui descendent le long de la cuisse; elle est même plus vive dans tout ce trajet. On reconnaît l'étendue du mal par une espèce de corde douloureuse que forme l'infiltration du tissu cellulaire qui accompagne ces vaisseaux et l'enflure se joint presque toujours à la douleur. Quand le dépôt augmente, il y a difficulté de remuer la cuisse. Quant à l’enflure, elle devient si considérable que le volume de l'extrémité malade est le double du volume de l'autre. »
Puzos a signalé un cas où la phlegmatia envahit
successiveinent les deux membres inférieurs : « Il
« arrive quelquefois que dans le temps où l'on croit « s'être rendu maître de l'humeur laiteuse et en avoir
CR « procuré la sortie entière, elle passe de l'autre côté « et y cause des accidents pareils à ceux qu'on était « venu à bout de détruire. »
Les dépôts laiteux sont des plus graves : « J'ai vu, « dit Puzos, dans son deuxième Mémoire, des femmes « périr en vingt-quatre heures, d’autres au bout de « trois ou quatre jours : il est rare que ces maladies « passent au delà de cinq à six jours, à moins que les « secours de l’art et de la nature ne trouvent le moyen « de changer un état si dangereux. » La tension du ventre, la matrice douloureuse, malgré des évacuations abondantes, sont des symptômes prémonitoires de ces dépôts de lait. Les cas qui se déclarent pendant ou immédiatement après l'accouchement sont très dangereux, « parce qu'alors le dégorgement de la « matrice étant à peine commencé, cet organe tuméfié « et dans une espèce de phlogose est très susceptible « d'inflammation. »
Les phénomènes qu'il décrit sont ceux que Mauriceau a rattachés à la rétention des vidanges. Voici maintenant le traitement prophylactique : « Pour pré- « venir ces accidents, qui ont presque toujours des « suites funestes, il faut, malgré l'écoulement des lochies, procurer des évacuations abondantes par le « moyen des saignées, des purgatifs et des remèdes « qui portent aux urines et à la peau. » Quand le mal a éclaté, « les saignées seules, un peu brusques et répétées plusieurs fois, sont capables de remédier à « de si grands maux. » Comme on le voit, Puzos n'avait point du tout compris l'indication à remplir,
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c'est-à-dire de soutenir les forces de la femme. Entrainé
par les préjugés du temps en faveur de la saignée, et
poussé aussi par des conceptions théoriques, il faisait
__ juste le contraire, c'est-à-dire qu'il épuisait ses malades.
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