Revue d'Edimbourg, année 4858, vol
A Dieu ne plaise que je parle sans respect de ce grand parti tory, si précieux à l'Angleterre, et qui serait si nécessaire ailleurs, au lieu de tant de partis jacobites! Mais les hommes qui le dirigeaient alors n'étaient que la monnaie de William Pitt, esprits nfiédiocres, qui copiaient servilement leur maître sans tenir compte de la différence des temps. Cependant ils avaient vaincu à Waterloo. Ah! messieurs, que n'avions-nous imité la sagesse des Romains, créant un dictateur dans les dangers de la patrie, maïs limitant à six mois l'extrême durée de son pouvoir ! Nous n'aurions point éprouvé, pour la seconde fois depuis Louis XIV, ce que peuvent les institutions d'un peuple libre contre le despotisme, même armé de génie, qui ne concentre les forces d'un peuple que pour les épuiser; après Malplaquet, nous n'aurions point eu Waterloo! On avait fait honneur à Liverpool et à Castlerçagh de la défaite de Napoléon ; une majorité inébranlable leur était acquise, et ils en profitaient pour maintenir tous les abus.
Il y en avait de plusieurs sortes. Les uns tenaient au rôle extérieur de l'Angleterre et à sa politique envers les nations soumises. Étrange misère de la nature humaine ! les peuples les plus indépendants sont souvent les plus despotes. Semblable -à la Rome antique, l'Angleterre, libérale chez elle, n'a jamais épargné les vaincus. L'Inde et l'Irlande pourraient lui jeter l'injure fameuse d'un de ses enfants aux Romains :
a' ttaptores orbis : si bcuples hoslisesl, avari; sipauper, amhitiosi^. » En 1815, vous le savez, son rôle en Europe n'était pas plus libéral : elle patronnait la Sainte-Alliance et toutes les réactions.
D^autrès abus avaient leur source dans les vieilles institutions du pays. Les classes gouvernantes, en Angleterre, semblent avoir pris pour règle de leur politique ce précepte de Machiavel : « Il faut, disait-il, verser au peuple le bien goutte à goutte. » La méthode n'a pas réussi partout; mais jusqu'ici elle a eu un merveilleux succès en Angleterre. Machiavel voulait dire sans douté qu'il faut laisser à désirer au peuple quelque chose de ce qui est bon et possible, de peur qu'il rie se prenne aux utopies; et la prudence anglaise estime que l'édifice social se tient de toutes parts, et qu'en ébranler une partie c'est risquer l'équilibre du tout. Le rôle de réfor-^ mateur,.pour être plus difficile, n'en est que plus glorieux en Angleterre.
Regardez cet homme, inconnu peut-être, peut-être sans influence et sans fortune, qui se lève au milieu d'une nation, la plus jalouse de ses traditions et la plus soigneuse de ses intérêts : il heurle les unes et les autres; il blesse les préjugés et les passions; il a contre lui tout le monde, presse, magistrats, législature, ceux qui vivent de l'abus, et souvent ceux qui en souflrent.
i . Tacite, Vie d'Agricola. Harangue de Galgacus aux Breton?.
Cependant il creuse son dur sillon : il écrit des brochures qu'on ne lit pas ; il va dans les meetings, où il prêche son idée parmi les injures ; d'année en année, à travers les échecs et les railleries, il présente au Parlement un bill toujours repoussé, et qu'une Chambre rejette, lorsque enfin il a été admis par l'autre. 11 ne se décourage jamais. Cependant il n'attend aucune récompense humaine ; il ne se jette pas sur cette idée généreuse comme sur une proie ; il n'en fait pas un marchepied pour son ambition ou un piédestal pour son orgueil; il observe la loi qu'il combat comme toutes les autres : il n'est ni un démagogue ni un tribun : il est un réformateur.
Tels furent Wilberforce, Grattan, Romilly. Sans avoir le désintéressement politique de ces hommes, Brougham n'en a pas moins mérité une place d'élite parmi les réformateurs anglais. Une seule réforme n'était pas assez pour son âme ardente : il les embrassa toutes à la fois. Réduction des impôts, mesures plus rigoureuses contre la traite, abolition de l'esclavage, émancipation des catholiques, réformes administratives en Irlande et dans l'Inde, réforme parlementaire, il mit au service de ces grandes causes une indomptable énergie et un dévouement sans réserve : « Ce n'est pas moi, disait-il à ses électeurs dans un mouvement de fierté légitime, qui serai jamais abattu par des échecs passagers, si cruels et si répétés qu'ils puissent être ;
ce n'est pas moi que des majorités hostiles détourneront d'une voie juste » ; et comme un jour des attorneys lui avaient écrit une lettre menaçante pour ses intérêts professionnels ,: « Qu'ils sachent bien, s'écria-t-il en pleine Chambre des communes, que tous les attorneys de la chrétienté conjurés, que tous mes intérêts mis en péril n'arrêteront pas un seul instant mes efforts pour rendre la justice pure et peu coûteuse ! »
Avec la persévérance qui lasse les obstacles, il avait l'impétuosité qui les brise. Aussi, après les déboires, connut-il les triomphes du réformateur ; triomphes d'autant plus glorieux qu'ils ne devaient rien à la séduction personnelle de l'homme, tout à l'irrésistible puissance de l'orateur. Brougham n'eut point, en effet, le charme vainqueur de certaines natures ; il ne fut jamais ce que nous avons vu lord Palmerston, l'enfant gâté du Parlement ; sa manière abrupte et son âpre ironie effrayaient; il s'imposait, mais on ne l'aimait pas. Mais quelles ressources inépuisables! quelle mémoire! quelle fécondité! Vous aurez peine à le croire, messieurs : toutefois il est certain que le nombre de. ses discours ne fut pas moindre de deux à trois cents par session*. Il était toujours prêt, quelle que fût l'attaque; il avait la science sans laquelle le succès est un hasard, et l'on sentait dans sa parole abondante, pleine d'orne-
\. Lord Campbell, Life of lord Brougham,
ments et de souvenirs, la richesse cultivée de son esprit : car la parole est comme les arbres, qui se couronnent de fleurs et de fruits au gré de la richesse du sol où se nourrissent leurs racines.
Démosthène était son maître; il en avait fait une étude profonde; et sa véhémence, ses éclairs soudains, ses appels répétés aux passions des auditeurs rappellent la course impétueuse de l'orateur athénien. Toutefois l'art est plus visible chez Brougham; il n'a pas la brièveté de son divin modèle; son incroyable fertilité d'esprit l'entraîne parfois dans d'exubérantes périodes où jamais il ne s'égare, mais où l'intelligence de ses auditeurs devait avoir peine à le suivre. Ses metaphores ont une grandeur qui n'emprunte rien à la rhétorique ; il y a tel tableau dans ses discours contre l'esclavage qui semble une page de l'Enfer du Dante. On devait frémir dans l'assemblée, quand il peignait les horreurs des vaisseaux négriers, les vivants entassés pêle-mêle avec les morts, les nouveau-nés expirant sur le sein flétri de leurs mères, les requins alléchés suivant le navire à la trace sanglante qu'il laissait derrière lui ! Mais toujours, comme il convient dans une assemblée anglaise, la trame serrée du raisonnement court à travers les élégances et les emportements du langage, avec une rigueur logique qui eut fatigué la légèreté athénienne.
C'est, messieurs, un être privilégié que l'orateur! Il se plaint volontiers de l'immortalité incomplète qui
l'attend : mais combien l'éclat de ses triomphes en rachète le peu de durée ! Toutes les facultés humaines lui obéissent, l'esprit et le cœur, la logique et la passion; il a le geste qui surprend, la voix qui touche l'âme et l'enlève à elle-même; il crée et il interprète; il plaît et il persuade ; il s'empare de l'homme tout entier. Il n'y a pas d'incompris chez les orateurs ; leur voix n'est jamais restée sans écho; la critique même s'oublie en les écoutant; et quand ils se taisent, elle vient se briser, impuissante, contre un nom protégé par l'universel applaudissement!
Vraiment j'admire ceux qui croient que l'éloquence a fait son temps, et qu'il faut la bannir de la république ; je songe, en écoutant leurs discours, à Somers, à Chatham, à Pitt, à tous ces grands ministres qui ont été les plus grands orateurs de l'Angleterre ; je' me demande comment l'éloquence aurait chaijgé de nature, et ne serait plus pour nous ce qu'elle fut toujours, l'instrument merveilleux qui fait jaillir des âmes humaines cette source divine, l'amour du beau, du vrai et du bien !
Au milieu de ses travaux parlementaires, Brougham fut surpris par une des plus redoutables tâches qui soit jamais échue à un avocat. Je veux parler, vous l'avez compris, de la défense de la reine Caroline.
Tandis que le roi Georges III, durant sa longue
vie, avait été le modèle de toutes les vertus privées, son fils, rhérilier de la couronne, donnait le scandale.de tous les vices. Ce prince est un triste exemple de ce que certaines éducations royales peuvent faire d'une heureuse nalure. Doué d'une grâce proverbiale, d'un esprit vif et ouvert, il devint le plus égoïste, le plus volontaire, le plus efféminé des hommes; aussi dissolu de mœurs qu^élégant de ma^nières , quand la démence de son père l'appela à la régence, il avsût conquis l'admiration frivole du monde à la mode et perdu l'estime des gens de bien. Brougham l'a justement appelé le Louis XV de l'Angleterre. Tous les moyens lui étaient bons pour satisfaire ses caprices ; et il est heureux pour la tranquillité de ses sujets qu'avec l'humeur d'un despote il n'ait eu ni la hauteur de vues ni le courage d'un usurpateur.
Ses prodigalités et ses débauches avaient fatigué même la loyale fidéhté des Anglais; le bruit courait qu'il avait contracté un mariage clandestin avec Mrs. Fitzherbert, une catholique, ce qui, aux térnfies de la loi anglaise, lui enlevait tout droit à la couronne; il ne trouva rien de mieux, pour apaiser le cri public et obtenir le payement de ses dettes, que la ressource des fils de famille aux abois : il consentit à se marier.
La victime désignée était la princesse Caroline, fille du célèbre duc de Brunswick et nièce du roi Georges III. D'une nature aimable, pleine de bienveillance et de
courage, elle avait été élevée à la cour militaire de Brunswick dans une liberté d'allures qui la préparait mal à régner sur le peuple le plus formaliste qu'il y ait au monde. Cependant elle accepta, et, aux acclamations de toute l'Angleterre, elle devint princesse de Galles, recevant, avec l'espérance du trône, ces illusions de bonheur inséparables du nom de reine...
Cette union avait été, de la part du prince, une double félonie, car il était bien réellement, quoique irrégulièrement, marié à Mrs. Fitzherbert. Dès les premiers jours, il abandonna sa femme, l'abreuva d'outrages et la chassa de son palais ; puis il l'entoura d'espions et d'embûches, la poursuivit d'accusations flétrissantes, éloigna d'elle sa fille unique et chérie, la princesse Charlotte, enfin n'épargna rien de ce qui pouvait ternir sa réputation, blesser ses sentiments et empoisonner sa vie.
Georges III, tant qu'il eut conscience de lui-même, protégea sa belle-fille; mais quand le pouvoir tomba de ses mains affaiblies à celles de son fils, la situation de la princesse devint intolérable, et elle résolut de quitter l'Angleterre. A cette époque, les whigs étaient ses amis et Brougham son conseiller.
Il n'en avait pas toujours été ainsi. Pendant longtemps, le prince de Galles avait été l'ami et le compagnon des whigs ; les torys étaient alors du côté de la princesse. Mais le prince porta dans la politique l'insta-
bilité de ses amours. Devenu Régent d'Angleterre, il s'attacha aux torys, qui servaient mieux ses instincts dominateurs, et abandonna les whigs, auxquels, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, il ne pardonna jamais sa trahison*. Dès lors, ceux-ci prirent fait et cause pour la princesse. Quant à Brougham, il lui était personnellement dévoué* Caroline et sa fille avaient en lui toute confiance, et plus d'une fois ses conseils prévinrent leurs démarches irréfléchies. ,
Une de ces aventures est demeurée célèbre : Brougham y parut trop à son honneur pour que vous ne me pardonniez pas de vous y retenir Un instant.
C'était en 1814 : les alliés taillaient des royaumes dans la dépouille de la France, et, pour consolider cette œuvre factice, demandaient aux vieilles couronnes des appuis pour les nouvelles. La princesse Charlotte, alors âgée de dix-huit ans et l'idole du peuple anglais, avait été vouée à cette combinaison par la politique du Régent : on la destinait au prince d'Orange, l'héritier du trône récemment créé des Pays-Bas.
La princesse résistait ; presque enfermée à Warwickhouse, elle était en butte à mille obsessions , et n'avait de répit que les courts instants où elle se dérobait pour venir embrasser sa mère, de qui tous les efforts du Régent n'avaient pu la détacher. Cependant on mena-
\ , Proprium humani ingeniiest odis.se quem lœseris, t- Tacite, Vie d'Agricola,
çait de briser toutes relations entre elles et de séquestrer entièrement la jeune fille. Un beau soir, elle s'échappa, traversa seule un quartier populeux de Londres, prit une voiture de louage et arriva chez sa mère, qui fit immédiatement appeler Brougham.
Grande fut l'émotion chez le Régent, quand on apprit la fuite nocturne de l'héritière du trône d'Angleterre. On dépécha vers elle ses oncles, les ducs d'York et de Sussex, et d'autres hauts, personnages, qui s'unirent à Brougham pour la supplier de rentrer àWarwick-house. Elle s'y refusait obstinément, quand Brougham eut une inspiration heureuse qui la décida.
Une élection allait avoir lieu à Westminster ; le jour commençait à poindre et la foule se rassemblait. Brougham mena la jeune princesse au balcon, d'où la vue s'étendait au loin : « Madame, lui dit-il, il vous suffirait de vous montrer dans quelques heures à cette place, pour que tout le peuple de cette vaste cité se réunît et se soulevât pour votre cause. Le palais de votre père serait attaqué, détruit peut-être; mais ce triomphe d'une heure serait chèrement payé, quand des soldats viendraient noyer dans le sang toute résistance à l'indubitable loi de l'Angleterre. Que Votre Altesse le sache! Quand elle vivrait cent ans, elle n'échapperait jamais à la haine que le peuple de ce pays garde à ceux qui, en violant la loi, aniènent de telles calamités! » ' Ce respect pour la loi est un trait du caractère dé
Brougham. Dans la vie publique la plus agitée, parmi les luttes les plus violentes, on l'a accusé, non sans motif, d'intempérance de langage à l'égard de ses adversaires; mais toujours il a gardé le cuHe des institutions de son pays, et le respect de ces formes tutélaires que Benjamin Constant appelait les divinités des associations humaines *.
Brougham s'était opposé de toutes ses forces au départ de la princesse Caroline pour le continent ; il redoutait pour elle son humeur trop facile autant que les manœuvres de ses ennemis. L'événement justifia ces craintes. Caroline, voyageant en Italie et en Orient, compromit la pudeur de son sexe et la dignité de son rang dans des familiarités indignes d'elle ; à vrai dire, l'histoire de ses pérégrinations rappelle bien plus les fantaisies hasardées du Roman comique que les majestueux déplacements d'une future reine de la Grande-Bretagne. On l'accusa de fautes plus graves. L'avenir dira peut-êtr€ si réellement elle fut coupable; mais, à coup sûr, il flétrira l'homme dont la cruelle hostilité l'exila, l'homme qui avait juré de la protéger, et qui ne recula devant aucune
4 . De l'esprit de conquête et de l'usurpation. — On sait que le mariage projeté avec le prince d'Orange fut rompu, et que la princesse Charlotte épousa Léopold de Saxe-Gobourg, depuis roi des Belges. Elle mourut en couches, après une année de mariage; sa mort fut un deuil pour toute TÂngleterre.
lâcheté, devant aucune trahison pour la déshonorer et pour la perdre.
Caroline était à Rome, en 1820, lorsqu'elle apprit en même temps la mort de Georges III, qui la faisait reine, et l'ordre donné par son successeur de ne pas ' mentionner le nom de la reine dans les prières de l'Église. Elle partit immédiatement pour l'Angleterre afin de revendiquer ses droits. Brougham, qu'elle avait nommé son attorney général, vint à sa rencontre à Saint-Omer avec lord Hutchinson, chargé par le roi de propositions d'arrangement.
On offrait à la reine d'augmenter son revenu annuel, à condition qu'elle abandonnât son titre et ses droits, et résidât à l'étranger. On la menaçait de poursuites criminelles si elle mettait le pied sur le sol anglais. C'était bien mal connaître cette âme altière. Offres et menaces étaient également injurieuses : dès qu'elle les connut, Caroline partit pour Calais, et bientôt débarqua à Douvres, aux acclamations d'une foule immense, également touchée du courage de la femme et du naalheur de la
reine,
Le peuple est bon juge en de telles occurrences, car sa personnalité collective lui enlève à la fois tout intérêt et toute crainte. Tandis que, dans les hautes classes, beaucoup, qui méprisaient la conduite du roi, louvoyaient pour conserver sa faveur^ le peuple , tout d'un élan, prit fait et cause pour la reine. Son voyage de Douvres
à Londres fut une perpétuelle ovation; et quand, repoussée des palais royaux, elle se réfugia dans une simple maison de la Cité, sa majesté persécutée y reçut plus de députations et d'hommages qu'on n'en adressa jamais à la puissance royale dans sa splendeur.
De toutes parts, on conseillait au roi de s'arrêter. L'expérience du monde, à défaut de sagesse, aurait dû lui apprendre que ces sortes de luttes ne font pas de vainqueur; que, quelle qu'en fût l'issue, son trône et sa personne en devaient sortir singulièrement amoindris. Il vaut mieux pour la royauté, surtout dans un siècle oii le respect des couronnes n'est pas la qualité dominante, que la femme de César soit dix fois soupçonnée qu'une fois convaincue. Cependant, aveuglé par la haine, peutêtre par cette espèce de crainte qui pousse les âmes faibles aux plus folles témérités, Georges ordonna au premier ministre, lord Liverpool, de présenter à la Chambre haute un bill qui prononçait contre, la reine la dégradation et le divorce.
Caroline désigna ses défenseurs : les principaux étaient Brougham , son attorney général , et Denman , son soliciter général.
Dès le premier jour, les lords parurent hostiles à. la
reine. Mais Brougham était bien l'homme d'une telle
cause; il se souciait peu du péril, et les soldats de
Pompée n'eassent point étonné son âme intrépide. Il
comprit qu'il essayerait vainement de toucher un tribu-
nal décidé d'avance , et ne parla point pour lui , mais pour les véritables juges, c'est-à-dire la nation anglaise tout entière. Il affronta le roi, et prit à l'égard des pairs un ton de défi railleur et hautain devant lequel plia l'orgueil de la noble et partiale assemblée.
Un premier débat s'étant engagé sur la compétence, Brougham s'exprima ainsi :
« Les promoteurs de ce bill ont voulu que mon illustre cliente fut traitée comme si elle était la dernière, et non la première sujette de ce royaume. Plût à Dieu qu'en effet elle fût née dans la plus humble condition ! Elle serait protégée par la barrière à triple enceinte* derrière laquelle la loi de l'Angleterre abrite la vie et l'honneur de la plus pauvre des femmes. Elle ne trouverait parmi ses juges ni serviteurs ni favoris de son époux, car elle aurait le droit de les récuser; elle n'y trouverait aucun de ceux qui sont attachés à cet époux par la gratitude ou par l'ambition. Elle serait traduite devant douze Anglais honnêtes, impartiaux, désintéressés, à la porte desquels les influences qu'elle redoute à bon droit aujourd'hui pourraient s'agiter durant des années sans exciter chez eux la moindre crainte ni la plus légère espérance. Elle serait donc bien heureuse d'être la plus humble sujette du roi, et j'affirme à vos Seigneuries qu'elle ferait volontiers tous
h. Allusion a la propédure de Taction en divorce à celte époque. Celle procédure est abrogée aujourd'hui/
les sacrifices, sauf celui de son honneur, pour avoir le droit de vivre en paix dans le plus pauvre cottage qui ait jamais abrité Tune de vos compatriotes contre la persécution et l'injustice! »
Peu de jours après, prenant à partie le roi luimême, il invoqua là loi, qui obligeait le demandeur en divorce à comparaître en personne et à prouver qu'il avait toujours été bon et fidèle époux ; il flétrit la conduite du prince, sacrifiant à ses caprices honteux le repos du pays; enfin, il rappela à mots couverts le mariage avec Mrs. Fitzherbert, la déchéance encourue par le monarque, et fit entrevoir la possibilité de représailles :
« Je ne pourrais , dit-il , exercer le droit de représailles sans violer les ordres de la reine, et ce n'est pas mon intention d'user de ce droit sans une impérieuse et absolue nécessité. Je laisse donc en ce moment de côté tout ce qui a pu se passer avant l'union des parties. Ce sont là de redoutables, d'effrayantes questions; mais je braverai tout pour empêcher le succès de ce bill ; quand l'intérêt de son client commande, Tavocat ne connaît qu'un devoir, et quelles qu'en soient les conséquences pour les personnes, les trônes ou les peuples, coûte que coûte il doit l'accomplir. »
C'étaient là, messieurs, une théorie bien hasardée et un langage bien hardi, même au xix* siècle, même en Angleterre; on parla d'envoyer Brougham à la Tour : mais il ne s'en émut nullement.
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L'accusation produisit ses témoins. C'était une troupe de gens sans aveu, valets congédiés, aventuriers et forbans ramassés à prix d'or en Italie par une commission peu scrupuleuse ; amenés ensemble en Angleterre, ils étaient parqués sous le même toit, nourris à la même table, soumis à une surveillance continuelle,
Ils furent publiquement interrogés. En matière de témoignage, vous le savez, les Anglais ne procèdent pas comme nous; n'espérant pas chez le juge cette im-. partialité absolue qui n'appartient point aux hommes, ils préfèrent laisser à l'accusation et à la défense le soin d'interroger contradictoirement les témoins. Brougham déployait, dans ce rôle délicat, une sagacité et une puissance extraordinaires : on raconte qu'un jour, aux assises d'York, son regard obstinément fixé sur un témoin le déconcerta au point de lui enlever complètement la parole *.
Ce fut un curieux spectacle de voir entre ses mains les témoins de l'accusation. — L'un, précis, minutieux, plein de souvenirs quand il s'agissait de charger la reine, avait oublié tout ce qui pouvait servir à la défendre; — un autre, dont la vertu n'avait pu supporter les scandales de la maison de la reine, en avait été honteusement chassé pour un mensonge et avait tout fait pour y rentrer; — d'autres confessaient avoir reçu,
< . Law and lawyers, t. II, ch. vu.
pour venir déposer, des frais de voyage que le labeur de toute leur vie n'eût point amassés; — bref, ce fut une déroute complète.
Le peuple, à ces nouvelles, devenait chaque jour plus menaçant; les troupes mêmes qui gardaient les avenues de Westminster prenaient ouvertement parti pour la reine ; une sédition semblait imminente, quand Brougham commença sa plaidoirie.
Tour à tour entraînant ou logique , il fit voir tous les ressorts de la puissance souveraine mis en œuvre pour persécuter une femme ; il montra la reine isolée en Angleterre, espionnée à l'étranger, insultée partout; il décrivit ses douleurs, la mort de Georges III, son protecteur, la mort de sa fille, la princesse Charlotte, suivies pour elle d'un redoublement d'outrages; puis, se jetant sur ce troupeau de témoins dressés au parjure, il les prit un à un, les peignit en. traits sanglants, les mit à nu; fit toucher du doigt le jcomplot dans leurs actes, dans leurs paroles, dans leur silence même ; et les comparant, dans un élan magnifique, aux vieillards de la Bible vainement conjurés contre Suzanne, il montra dans leurs mensonges l'œuvre vengeresse de la Providence, qui ne veut pas que le coupable triomphe et que l'innocent soit opprimé !
Il termina en ces termes ; « Telle est, milords, * l'accusation qui vous est soumise; tels sont les témoignages dont on l'appuie ; témoignages insuffisants pour
prouver une dette, impuissants à enlever un droit civil, ridicules pour convaincre de la faute la plus légère, scandaleux s'ils sont produits pour soutenir une des plus graves accusations que la loi connaisse, monstrueux s'ils tendent à ruiner l'honneur, à flétrir le nom d'une reine d'Angleterre ! Qu'ai-je besoin d'ajouter encore, si telle est la preuve en vertu .de laquelle on vous demande un acte de législation judiciaire, une loi rétroactive contre un6 femme sans défense? Milords, arrêtez-vous, je vous en conjure ! vous êtes au bord d'un abîme : prenez garde! Si vous condamnez la reine, votre sentence ne demeurera pas sans effet; mais au lieu d'atteindre son but, c'est vous, milords, qu'elle frappera. Sauvez le pays, sauvez-vous vous-mêmes des horreurs d'une telle catastrophe! Sauvez ce pays, dont vous êtes l'ornement, mais oii vous languirez, séparés du peuple, comme la fleur languit arrachée de la tige et de la racine de l'arbre ! Sauvez la couronne qui est en péril, l'aristocratie qui est ébranlée, l'autel même qui fléchit sous les coups qui atteignent le trpne !
« Vous avez voulu, milords, l'Eglise et le roi ont voulu que la reine fut privée des prières solennelles auxquelles elle a droit. Au lieu de ces prières, elle a celles qui B'élèvent pour elle du fond du cœur de son peuple. Elle n'a pas besoin des .miennes. Je déposerai seulement mes humbles supplications devant le trône du Dieu de merci, pour qu'il répande sa miséricorde sur ce peuple
sans la mesurer aux mérites de ceux qui le gouvernent, et pour qu'il incline vos cœurs vers la justice ! »
On dit qu'en sa jeunesse le futur défenseur de la reine allait s'instruire aux discours des prédicateurs écossais, et que leur souvenir inspira son attitude et sa voix dans cette solennelle invocation. On l'écouta dans un silence mêlé d'effroi; l'effet de son discours fut immense sur les pairs et dans tout le pays; et lorsque, à la troisième lecture, le bill, n'ayant obtenu qu'une majorité de neuf voix, fut retiré par les ministres, Brougham fut célébré comme le" libérateur de la reine, et devint l'homme le plus populaire des trois royaumes,
Caroline ne survécut pas longtemps à son triomphe. Sa vaillante nature était brisée; elle languit pendant une année, et succomba. Son corps fut transporté ^n Allemagne à travers les villes en deuil : sur le cercueil on lisait ces mots dictés par elle : « Caroline de Brunswick, reine assassinée de l'Angleterre. » '
Son défenseur n'abandonna point sa mémoire.
L'Église anglicane a les vices d'une institution d'État; pendant le procès de la reine, elle s'était rangée, avec un empressement servile, du côté de ses persécuteurs; après sa mort, le clergé de Durham manqua honteusement d'égards envers elle, et eut l'imprudence de poursuivre un journaliste qui avait flétri cette lâcheté. Brougham tenait sa vengeance : dans un plaidoyer que
liO ÉTUDE
beaucoup regardent comme son chef-d'œuvre, et dqnt notre langue ne tolérerait guère les hardiesses, il marqua les insulteurs d'un stigmate ineffaçable, et donna cours à sa colère dans la plus terrible apostrophe dont les annales du barreau anglais aient gardé le souvenir. Le prétoire retentit d'applaudissements, ce qui, dit-on, ne s'était guère vu jusqu'alors aux audiences formalistes de la justice anglaise.
Dans les années qui suivirent, la situation de Brougham devint prépondérante au Parlement. Sans abandonner aucune dies réformes auxquelles il s'était dévoué, il poursuivit d'autres objets : il combattit énergiquement la politique extérieure dont lord Gastlereagh était le représentant attilré, et protesta contre la croisade antilibérale de la Restïiuration en Espagne; surtout il fut le bienfaiteur des classes pauvres de son pays.
Les misères sociales sont la plaie et le danger de l'Angleterre, le revers de cette brillante médaille où sont inscrites ses libertés politiques ; la charité officielle essaye vainement d'y remédier. Chaque année, la déplorable répartition des aumônes publiques gaspillait des millions ; Brougham les rendit au peuple en faisant instituer un contrôle rigoureux sur leur emploi. Eh même temps, il s'occupa de l'éducation.
Je ne sais rien de plus séduisant que les monuments
des vieux collèges et des universités anglaises, ni de plus choquant que leurs anciennes règles. Celles-ci étaient contemporaines de ceux-là; ils avaient vieilli ensemble ; les préjugés s'étaient amassés autour d'eux avec la poussière des siècles; et l'esprit conservateur de l'Eglise qui les gouverne aidant, c'était devenu un sacrilège de toucher à leurs usages les plus Surannés ou à leurs prohibitions les plus étroites,
Brougham porta hardiment la main sur l'arche sainte, et fit nommer un comité qui, sous sa présidence, essaya de convertir au progrès moderne les vénérables chefs d'Oxford et d'Eton. Mais il était réservé à notre temps d'accomplir cette œuvre : l'énergie même de Brougham s'y brisa. Ne pouvant forcer l'obstacle, il le tourna, et fonda à Londres, «n 1825, une université libre, qui ressemble à la fois à nos collèges et à nos facultés, université accessible à toutes les fortunes, où les élèves de tous les cultes sont admis , et suivent les cours sans être cloîtrés.
Il fit davantage encore pour les classes laborieuses. Dans les sociétés modernes, où tous ont des droits et où rien n'est à l'abri des attaques, je ne sais qu'un moyen d'assurer le respect aux choses qui le méritent : c'est de répandre la lumière. Les plus grands citoyens et les plus beaux génies se rencontrent dans cette pensée : c'est le vœu suprême que sur leur lit de mort Washington et Gœthe ont légué au monde.
Brougham, le premier, prit en main celte cause dans son pays, II encouragea la fondation d'écoles nouvelles, et l'établissement, dans toutes les grandes villes, d'Instituts d'artisans (3fechanic's institules) , à la fois cercles et écoles professionnelles, où les ouvriers trouvent des livres, des instruments de toute sorte, et des leçons pratiques des sciences appliquées à Tindustrie; en 1827, il fonda la célèbre Société pour la diffusion des connaissances utiles^ destinée à populariser l'instruction par la publication de livres à bon marché. Il en fut élu président, et la première œuvre publiée par la société fut son Discours sur le but et les bienfaits de la science^ où, à un magnifique éloge de l'étude, il ajouta des observations pleine d'intérêt sur chaque science, et des conseils excellents à ceux qui veulent s'y livrer.
Admirons, messieurs, ces œuvres de l'initiative privée; mais surtout instruisons-nous à ces exemples ; car si les classes pauvres sont plus heureuses chez nous qu'en Angleterre, c'est uniquement à nos institutions qu'elles le doivent; nous ne faisons point assez pour elles; nous nous persuadons à tort que la familiarité tient lieu de sollicitude; nous oublions trop qu'abandonner exclusivement à l'Etat le soin d'améliorer leur condition, c'est encourager parmi elles des théories funestes et de mortelles erreurs.
Mais l'œuyre la plus longue et peut-être la plus
difficile que Brougham ait entreprise, c'est la réforme de la loi. La confusion de la législation anglaise vous est connue : c'est un thème inépuisable de congratulations pour nous-mêmes. Les abus y étaient d'autant plus tenaces que ceux-là seuls les connaissaient bieii qui étaient intéressés à les maintenir. Bentham et Romilly s'étaient courageusement dévoués à mettre un peu d'ordre dans ce chaos : Brougham fut leur continuateur. En 1828, il prononça à la Chambre des communes un discours resté célèbre, qui contenait en germe la plupart des réformes accomplies depuis dans la législation anglaise, réformes dont il fut, pendant tout le reste de sa vie, le promoteur infatigable. Lois réelles et personnelles, compétence, loi des preuves, jusqu'à la procédure et à l'administration de la justice, il parcourut tout, laissant partout ^de justes critiques et d'utiles leçons * .
Le style de ce discours est constamment élevé et
1. Depuis cette époque, par ses efforts ou sous son inspiration, les vieilles juridictions furent modifiées, comme celles du pays de Galles, ou supprimées, comme la Cour ecclésiastique des délégués; de nouveaux tribunaux, à la juridiction plus rapide et moins coûteuse, furent institués, comme la Cour des faillites et les Cours locales de comtés: une Cour criminelle centrale fut établie à Londres; le nombre des juges fut augmenté, les affaires mieux réparties entre eux; la loi criminelle fut adoucie. Le juge acquit le droit, dans toutes les causes, de faire comparaître les parties; le droit d'appel fut à la fois étendu et simplifié ; la loi des héritages, qui n'admettait pas que
[iU ÉTUDE
grave; malgré l'aridité du sujet, l'intérêt, soutenu par des anecdotes, des réflexions heureuses et des comparaisons saisissantes, ne fléchit pas un instant; la péroraison est un modèle d'éloquence parlementaire :
a Je m'adresse à la Chambre dans la confiante attente qu'elle m'assistera. Le pouvoir est dans vos mains de transmettre votre nom aux âges futurs, illustré par des œuvres plug glorieuses et plus utiles qu'il n'en fut jamais accompli dans ces murs. Vous avez vu le plus grand guerrier de ce temps, — le conquérant de l'Italie, — le dominateur de l'Allemagne, — la terreur du Nord, — tenir ses incomparables victoires pour peu de chose à côté du triomphe qu'il vous est aujourd'hui donné d'obtenir; vous l'avez vu mépriser l'inconstance de la fortune, lorsque, en dépit d'elle, il pouvait dire avec un noble orgueil : Je me présenterai devant la postérité avec mon code à la main. Vous l'avez vaincu sur le champ de bataille; luttez maintenant avec lui dans les arts sacrés de la paix ! Surpassez-le par vos
le père pût succéder au fils, fut modifiée; enfin la propriété immobilière commença à se dégager de l'inextricable labyrinthe do statuts accumulés autour d'elle pendant plusieurs siècles.
Brougham voulait importer en Angleterre le préliminaire de conciliation, invoquant l'exemple de certains pays, du Danemark et de la Suisse, par exemple, où il a donné plus de résultats que chez nous; il voulait la création d'un ministère public, la séparation des fonctions politiques et judiciaires unies dans les mains du chancelier : mais, sui* tous ces points, ses vues ne furent pas consacrées.
SUR LORD BROUGHAM. /i5
lois, après l'avoir emporté sur lui par vos armes! Alors le lustre acquis à la régence sera éclipsé par la gloire plus solide et plus durable du règne.
« Une telle puissance, de, telles conquêtes, sont l'attribut le plus enviable du pouvoir souverain. Auguste se vantait d'avoir trouvé Rome de brique et de l'avoir laissée de marbre ; c'était une part de la splendeur où disparurent les perfidies de ses premières années. Une pareille gloire n'est pas indigne d'un grand prince, et le présent règne- y a également des droits. Mais combien sera plus noble l'orgueil du souverain, lorsqu'il pourra dire qu'il a trouvé la justice coûteuse et qu'il la laisse à bon marché; qu'il a trouvé la loi un livre fermé, et qu'il la laisse une lettre vivante ; qu'il l'a trouvée le patrimoine du riche, et qu'il la laisse l'héritage du pauvre; qu'il l'a trouvée le glaive à deux tranchants de la ruse et de l'oppression, et qu'il la laisse l'appui de l'honnêteté et le bouclier de l'innocence !
« Pour moi, quand je songe à toutes ces choses, je tiens à plus grand honneur d'être l'instrument d'une telle œuvre que de me voir revêtu des plus hautes fonctions. 11 est une fonction que j'estime par-dessus toutes les autres, c'est d'être ici l'avocat de mes concitoyens, et partout le compagnon de leurs travaux dans les choses qui intéressent le bien-être de l'humanité. Et cette fonction, je le sais, aucun gouvernement ne là donne, aucune révolution ne l'enlève ! »
lid ÉTUDE
Ce discours dura six heures. Quand on connaît les mœurs des assemblées politiques, tant en Angleterre qu'en France, on admire l'art merveilleux de l'orateur, qui sut, dans un pareil sujet et pendant toute la durée de son discours, obtenir la présence et l'attention non interrompue de tous les membres de l'assemblée*.
Ne croyez pas, messieurs, que ces grands travaux absorbassent Brougham tout entier. Prenant part toutes les nuits aux débats de la Chambre, il trouvait encore le temps d'être le plus occupé des avocats, de présider d'innombrables meetings, d'écrire des brochures qui remuaient l'opinion % et de poursuivre sa collaboration assidue à la Revue d'Edimbourg.
L'esprit hésite, confondu d'une telle puissance ; et devant les prodigieux efforts de cet homme réalisant dans l'ordre intellectuel la légende d'Hercule, on conçoit qu'en son admiration naïve et sa reconnaissance impuissante l'humanité des premiers âges ait divinisé ses héros.
Brougham fut noblement récompensé de ses ser- Tices. En 1825, l'université de Glasgow le choisissait
<. Brougham. fit mentir le proverbe : les Anglais citent avec ëtonnement l'un de ses collègues, M. Huskisson, qui, chose inouïel en oublia son diner.
2.. Ses Observations pratiques sur l'éducation du peuple eurent plus de vingt éditions; sa Lettre à Sir Samuel Romilly sur les abus des charités plus de dix, en fort peu de temps.
pour Lord recteur, de préférence à sir Walter Scott; quelques années après, l'Institut de France le recevait parmi ses membres ; dans la république des avocats, sa prépondérance était devenue une souveraineté : au circuit du Nord, ses confrères l'avaient, dans une cérémonie plaisante, couronné roi sous le nom d'Henry IX : bâtonnal irrégulier, qui lui tint lieu, avec moins d'éclat,
de cette dignité inconnue chez nos voisins. Vous pourrez lire, dans la chronique du barreau, les détails de son
couronnement, l'Ordre de Mérite qu'il institua et les faits et gestes de son règne. Vous serez hçureux, messieurs, de retrouver au barreau anglais, dans cette cordialité et cette bonne humeur, la trace d'une confraternité qui vous est chère.
Mais la distinction qui causa le plus d'orgueil à Brougham, ce fut son élection au Parlement comme représentant du comté d'York. Quand elle eut lieu , de grands changements s'étaient produits en Angleterre et dans toute l'Europe.
En 1827, Canning, depuis cinq ans ministre des affaires étrangères, était devenu chef du cabinet. Vous connaissez cet esprit charmant, ce cœur généreux, un peu faible, qui oscilla toute sa vie entre son amour pour le pouvoir et son amour pour la liberté. La politique libérale qu'il avait inaugurée à l'extérieur, peut-être aussi des motifs personnels, lui avaient aliéné plusieurs
de ses collègues torys ; Wellington, Robert Peel, Eldon quittèrent immédiatement le ministère, tandis que plusieurs membres du parti whig y entraient.
Ce compromis fut surtout l'œuvre de Brougham, qui n'accepta aucune fonction, mais qui, passant pour la première fois sur les bancs ministériels, s'assit à la place que Pitt occupait sous le ministère Addington, et donna à Canning un concours plus désintéressé et plus loyal qu' Addington n'en avait jamais reçu de son redoutable protecteur.
Cette alliance ne fut point approuvée par le chef
reconnu des whigs, le fidèle ami de Fox, lord Grey. C'est, messieurs, un axiome politique chez les- Anglais que l'existence de partis vigoureusement organisés importe à h liberté ; en effet, une opposition constitutionnelle est le contrôle nécessaire du pouvoir et l'un des rouages essentiels de l'Etat. Toutefois, lord Grey, suivant les traditions de Fox, poussait peut-être un peu loin la religion de l'homme de parti. Dans l'appui que Brougham prêtait à Canning, il voyait une désertion; dans cette alliance, la dissolution et la ruine du parti whig. Il n'en fut rien : Brougham qui, en soutenant les mesures libérales de Canning, n'avait voulu qu'être honnête^ se trouva avoir été habile; les torys divisés furent affaiblis, et l'avènement d'un tiers parti fraya les voies à un ministère exclusivement whig.
La mort de Canning rendit momentanément le pou-
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voir aux torys; mais Wellington et Peel furent contraints d'accorder aux catholiques cette émancipation à laquelle ils s'étaient si opiniâtrement opposés.
Georges IV mourut au mois de juin 1830. Guillaume IV lui succéda, et, suivant l'usage, le Parlement fut dissous; les élections allaient avoir lieu, quand la nouvelle de la révolution de Juillet arriva en Angleterre.
L'esprit de liberté est contagieux. Comme ces vagues venues de la haute mer, qui se prolongent en s'apaisant jusque dans les retraites les mieux abritées du rivage, le mouvement qui était né à Paris atteignit les peuples les plus conservateurs et les institutions les mieux assises. Je ne dois ni ne veux juger ici la révolution de 1830; mais il est certain qu'elle devait particulièrement éveiller la sympathie des Anglais. Elle rappelle, enj^eaucoup de points, leur révolution de 1688; elle a définitivement consacré en France le dogme de la souveraineté nationale ; seule, de toutes nos révolutions, elle a été faite pour la loi, non contre la loi.
Aussi la nouvelle des « trois journées » fut-elle reçue avec enthousiasme par le peuple anglais. Une ardente émulation s'empara de lui : « Il semblait, dit un historien, que, sortant d'une longue torpeur , il se fût avisé soudain qu'il était esclave. » Les élections eurent lieu sous cette influence. A peine le Parlement était-il dissous qu'une députation du comté d'York, le plus vaste et le
plus opulent de l'Angleterre, vint offrir à Broughara la candidature.
C'était là un fait inouï dans les fastes électoraux. Jusqu'alor3 les villes seules avaient choisi des représentants étrangers; les électeurs ruraux, plus positifs ou moins éclairés., n'accordaient leur confiance qu'à de riches propriétaires ou à des membres de familles puissantes du comté. Brougham s'était même vainement, à deux reprises, présenté dans le comté de Westmorland , d'où il tirait son origine : son peu de fortune l'avait fait échouer, et il avait toujours siégé au Parlement sous le patronage de grands seigneurs qui tenaient bureau de bourgs pourris S et qui, du reste, lui avaient laissé une entière indépendance.
Brougham ne possédait pas un pouce de terre dans le comté d'York; on venait à lui comme au membre le plus éloquent du parti libéral, à l'héritier de Wilberforce, à l'apôtre infatigable de l'abolition de l'esclavage et de la réforme parlementaire. 11 accepta l'offre qui lui était faite, et se rendit à York pour soutenir sa candidature.
Nous pouvons, messieurs, depuis que l'ère des réunions électorales s'est rouverte en France, nous faire
4. Les bourgs pourris étaient un criant abus; mais, dans ce déplorable système électoral, cet abus servait à en corriger d'autres, et à faire entrer au Parlement les hommes distingués à qui leur peu de fortune enlevait toute chance de réussite dans ces luttes coûteuses. Burke, les deux Pitt, Canning avaient été les élus de bourgs pourris.
quelque idée d'une élection populaire chez les Anglais. Les candidats descendent dans l'arène et payent bravement de leur personne. Dans la première maison venue, dans une salle d'auberge, souvent sur la place publique, ils improvisent leurs adresses aux électeurs. Brougham était Korateur prédestiné de ces audiences tumultueuses. Taillé, comme l'orateur antique, pour parler au Forum, sa voix stridente dominait la rumeur des foules, et sa grande figure osseuse et heurtée commandait ce respect que la puissance physique inspire toujours à la multitude. Nul, mieux que lui, ne savait passionner ses auditeurs, les mêler au discours par ses interrogations et ses apostrophes, relever une interruption, profiter d'une faute et saisir l'à-propos.
En 1812, il se portait à Liverpool contre Canning. Des dépêches arrivent, annonçant à la fois la guerre avec l'Amérique et l'incendie de Moscou. Brougham s'arme de ces nouvelles, et jette à ses adversaires cette foudroyante invective :
« Je me présente contre les amis et les suivants de M. Pitt, ou, comme ils l'appellent partialement, de l'immortel homme d'État qui n'est plus. Oui, immortel par les misères de son pays sacrifié! Immortel par les plaies de nos libertés saignantes ! Immortel par les guerres cruelles sorties de sa téméraire et impitoyable ambition! Immortel par les taxes insupportables, par les dettes sans nombre qu'il nous a
laissées, et que le plus jeune d'entre nous ne vivra pas assez pour voir finir! Immortel par le triomphe de nos ennemis et la ruine de nos alliés, seul prix de tant d'or et de sang répandus ! Immortel par les malheurs de ^Angleterre, par l'humiliation des amis de l'Angleterre durant les vingt années de son règne, depuis les premiers rayons de faveur dont une cour empressée illustra sa précoce apostasie, jusqu'à l'éclat funèbre que projette en ce moment même sur son nom l'incendie de la capitale de notre dernier allié ! Qu'une telle immortalité ne me vienne jamais en partage ! Que je vive plutôt innocent et obscur, et quand j'aurai cessé de souffrir de Vos douleurs et de combattre pour vous, puissé-je avoir un humble monument, une pierre sans nom, qui indique seulement la place où reposera de ses travaux pour votre service — un adversaire de l'immortel homme d'Etat, un ami de la paix et du peuple. » A Liverpool, celui que Sidney Smith appelait le gigantesque Brougham avait en huit jours prononcé plus de cent discours ; à York, il ne fut ni moins éloquent, ni moins infatigable. En trois semaines, il parla dans toutes les villes, dans tous les villages de quelque importance du comté; cependant c'était l'époque des assises, il était chargé d'affaires nombreuses, et n'en abandonna aucune ^ On rapporte qu'une fois il
4. Lord Brougham lui-môme a fait un curieux récit de cette exis-
lit cent vingt milles* dans la même journée, prononça neuf discours dans des villes différentes, et le lendemain matin se présenta à la barre, l'esprit aussi dispos, aussi vigoureux que jamais.
C'étaient là, messieurs, de glorieuses fatigues, quand on se rappelle les moyens corrupteurs en usage à cette époque pour conquérir un siège au Parlement*. Mais ce que vous estimerez davantage, c'est le témoignage qu'on rendit à Brougham de toutes parts, que, fidèle à lui-même dans cette lutte passionnée, il n'eut point une seule fois recours aux artifices des démagogues ; qu'il n'outragea rien de ce qui est respec-
tence : a J'étais, dit-il, obligé, après avoir passé la nuit sur mes dossiers, d'être à l'audience chaque malin à neuf heures et demie ; je plaidais, j'interrogeais les témoins, exactement comme s'il n'y eût pas eu
' d'élection. Aussitôt que l'audience était levçe, et parfois avant, je sautais en voiture, et, de toute la vitesse de quatre chevaux, je courais aux différentes villes du comté, dont beaucoup étaient à vingt ou trente milles d'York; dans chaque ville importante, je faisais un discours aux électeurs. Vers minuit, j'étais de retour à York, et il me fallait encore étudier mes dossiers pjur le lendemain. » — The life and limes of Henry lord Brougham^ wrilten hy himself, t. III, p. 40. i . Environ quarante-huit lieues.
t. L'élection de Ganning contre Brougham, en 1812, avait coûté
. plus de 20,000 livres sterling (500,000 francs). M. Marshall, en 1826, avait dépensé une somme presque égale uniquement dans les préparatifs d'une lutte électorale. Mais, ce qui paraît à peine croyable, on rapporte que lord. Mil ton et M. Lascelles dépensèrent contre Wilberforce, en 1807, une somme de 200,000 livres sterling (5,000,000 fr.) dans le comté d'York. Wilberforce fut élu.
table, n'attaqua rien de ce qui est utile, et n'égara point le peuple afin de le dominer.
Il obtint une majorité considérable. « Ce fut, dit-il lui-même, le jour le plus glorieux de ma vie. » Son élection fit sensation dans le pays; elle fut pour tous le présage d'une ère nouvelle.
Dès que le Parlement fut assemblé, le duc de Wellington, oubliant cette sagesse pratique qui distinguait en lui l'homme d'État, blessa la majorité libérale en se prononçant hautement contre toute réforme parlementaire. Il fut contraint de se retirer, et le roi chargea lord Grey de former un cabinet. Brougham devint pair d'Angleterre et grand chancelier.
C'était, quoi qu'on en ait dit, un sacrifice qu'il faisait à son parti.
La Chambre haute est loin d'être impopulaire chez les Anglais : ses services font accepter ses privilèges*, et les esprits éclairés n'ignorent pas qu'en gardant le peuple contre ses propres excès elle le préserve des empiétements de la Couronne. Les hommes éminents
4. M. de Tocqueville remarque avec une grande juslesse que, vers la Gn de l'ancien régime, la perte de sa puissance effective avait rendu d'autant plus odieux les privilèges conservés par la noblesse française: a Quand la noblesse possède non-seulement des privilèges, mais des pouvoirs, on supporte les charges qu'elle impose en vue des garanties qu'elle donne. » — ^ancien régime et la révolution, p. 45.
qu'elle attire lui font d'ailleurs une jeunesse perpétuelle ; mais ils lui donnent plus qu'ils n'en reçoivent; il semble qu'ils se sacrifient pour elle, et qu'ajoutant à l'autorité de la Chambre, ils perdent celle qu'ils avaient euxmêmes dans le pays.
Brougham était alors l'homme le plus important de l'Angleterre. On le regardait comme le représentant du peuple anglais tout entier bien plus que comme le député du comté d'York; le gouvernement était dans sa main, car un ministère whig* ne pouvait pas plus se former sans lui qu'un ministère tory contre lui. Aucun labeur ne l'effrayait; il aimait le pouvoir et se souciait peu d'un vain titre; il n'ignorait pas qu'en restant à la Chambre des communes il était plus puissant qu'aucun homme en place, plus puissant que le roi d'Angleterre. Il avait devant lui le souvenir du premier Pitt, qui avait vu son pouvoir et sa popularité décroître en entrant à la Chambre haute, et l'exemple de tous les hommes qui ont réellement gouverné l'Angleterre, parce qu'ils n'ont point voulu quitter l'assemblée où s'agitent effectivement ses destinées.
Peut-être Brougham avait-il songé à un autre rôle. Rien n'use les hommes comme le pouvoir; rien n'amoindrit certains hommes comme les fonctions pubHques. Croyez-vous, messieurs, que si Berryer eût été ministre, son nom fut resté l'objet de cette admiration, de ces
hommages universels et constants? Croyez-voos que la haine eût désarmé devant lui, que tous les partis eussent eu des couronnes pour sa tombe et des louanges pour sa mémoire?, Brougham voulait peutêtre garder, avec son siège aux Communes, son indépendance tout entière; soutenir les ministres quand ils feraient bien, les combattre quand ils feraient mal, sans acception de partis , ainsi qu'il fit plus tard à la Chambre haute. Mais aux Communes, et avec l'influence qu'il possédait alors dans le pays, un tel rôle était inconstitutionnel et impraticable; cette dictature de l'éloquence et du génie eût rendu la situation du ministère intolérable.
Brougham entra donc à la Chambre des lords. Il fut violemment attaqué; on lui reprocha d'abandonner le peuple ; aux Communes, les chefs de l'opposition jetèrent feu et flammefs contre un départ qui les comblait de joie ; mais Brougham trouva un défenseur indigné dans Macaulay : « Aucun engagement politique, dit celui-ci, ne m'attache au docte et noble lord; mais, comme membre de cette assemblée, je ne puis bannir de ma mémoire la merveilleuse éloquence qu'il y a déployée, éloquence qui n'a rien laissé derrière elle qui puisse lui être comparé. Oui, quand je songe à ce grand homme qui nous a quittés, quand je vois la place qu'il occupait ici, et où il nous a si souvent étonnés par la puissance extraordinaire de son esprit, quand je vois cette place
occupée si différemment par celui qui a commencé cette attaque *, je ne puis exprimer Témotion qu'un tel contraste soulève dans mon âme. Celui qui aujourd'hui outrage impunément le noble lord se serait plutôt brûlé la langue que de tenir un pareil discours en sa pré-
sence *. »
Le peuple devait trop à Brougham pour se séparer de lui sans regrets; mais le chancelier rendit de tels services, qu'il fut bientôt, sinon plus influent, du moins plus populaire que jamais.
Il y a quarante ans, la Cour de chancellerie était universellement maudite. Les procès s'y éternisaient : quelques-uns avaient duré plus d'un quart de siècle. La faute n'était pas uniquement aux juges. Plus soucieux de leurs traditions que des préceptes rectilîgnes des théoriciens, les Anglais ont laissé s'accumuler dans les mains du chancelier les fonctions les plus diverses. Nonseulement il est membre du cabinet, magistrat suprême et juge en la Cour de chancellerie : mais il préside les séances p'olitiques et judiciaires de la Chambre haute, il nomme à un grand nombre d'emplois ecclésiastiques, enfin il est le gardien des mineurs et le protecteur des établissements de bienfaisance du royaume. De plus,
\, Groker, Tun des membres les plus actifs de l'opposition tory. 2. Hansard, NS 649.
comme, en qualité de ministre, il suit les vicissitudes* de son parti, à chaque changement de cabinet il faut recommencer devant le nouveau chancelier les débats de toutes les causes qui, plaidées devant son prédécesseur, n'ont point reçu de solution. C'est là un système déplorable, plein de bizarreries et d'inconséquences*, et qui demande chez le chancelier des facultés presque surhumaines,
Brougham fut égal à cette tâche : dur à lui-même et aux autres, il prolongeait impitoyablement ses audiences; à deux reprises, pendant les quatre années de son pouvoir, il put se vanter d'avoir mis au courant l'arriéré de la Cour de chancellerie, ce qui ne s'était point vu depuis Thomas Morus.
Ses jugements sont remarquables surtout par les expositions de principes qu'ils contiennent : bien qu'il n'eût pas une connaissance approfondie de la jurisprudence compliquée des Cours d'équité, la promptitude de son esprit y suppléait, au témoignage même des plaideurs, qui ne frappèrent d'appel qu'un très-petit nombre de ses décisions : mais il n'obtint pas toujours le suffrage des avocats ; ceux-ci redoutaient les écarts de son humeur impétueuse, et ne trouvaient point en lui ces allures
4 . Ainsi la Chambre haute est un tribunal d'appel pour toutes les cours de justice du royaume : le chancelier présidant la Chambre des lords connaît donc en appel des arrêts qu'il a lui-môme rendus en Cour de chancellerie.
calmes et graves, cette dignité bienveillante qui est un des mérites, j'allais dire une des vertus du magistrat. -
Brougham fut aussi grand ministre que juge infatigable. Son premier acte avait été de réduire le traitement et de supprimer les sinécures lucratives de sa charge ; fidèle aux principes qu'il avait défendus dans l'opposition, il prit une part considérable à toutes les mesures libérales qui ont illustré l'administration de lord Grey.
L'Angleterre abandonna alors la tradition de 1815 en signant la Quadruple Alliance ; la loi fut améliorée dans toutes ses parties ; les institutions charitables furent transformées; le monopole de la Compagnie des Indes fut détruit et l'Orient ouvert au commerce libre; on supprima dix de ces évêchés parasites qui encoml)raient l'Eglise officielle d'Irlande *; enfin, à son éternel honneur, le ministère abolit l'esclavage dans les colonies anglaises * et mena à bien la réforme parlementaire.
Cette réforme avait précédé les autres et les avait
1. La réforme vient d'être achevée. Le 26 juillet 1869, le bill prononçant le disestablishment de l'Église d'Irlande est devenu loi du royaume : il n'y a plus d'Église officielle en Irlande.
2. On ne saurait trop rendre hommage aux etforls que l'Angleterre a faits et fait encore à T heure qu'il est pour supprimer complètement la traite des noirs.
rendues possibles : elle ne fut point aisée à accomplir.
Voulez-vous connaître le génie politique du peuple anglais , voir à l'œuvre cette constitution non écrite et toute spontanée qui a grandi avec lui et qu'il a, de siècle en siècle, si profondément marquée de son empreinte? Étudiez l'histoire de la réforme de 1832. Jamais les intérêts engagés n'ont été plus considérables, les efforts plus grands, la lutte entre les classes plus vive; jamais, depuis les Stuarts, la sagesse des lords, la modération du peuple et la stabilité des- institutions n'ont été mises à plus rude épreuve; jamais enfin la volonté populaire n'a mieux prouvé sa force et plus longtemps attendu son triomphe.
Les Anglais sont gens positifs, qui mesurent les lumières à la fortune, et ne donnent le droit de vote, c'est-à-dire le pouvoir de changer et de détruire, qu'à ceux qui ont intérêt à conserver. Ce système peut être défendu — la France, au nom du droit, l'a dès longtemps condamné — ; mais avant 1832 la représentation nationale en Angleterre était, à la lettre, la propriété de l'aristocratie.
Celle-ci n'est point indigne du grand rôle que lui font les institutions de son pays. Elle a, comme le Sénat romain, un admirable esprit de gouvernement, l'art, et, pour, ainsi dire, le tact de résister et de céder à propos ; elle ne représente pas le culte aveugle du passé, mais l'esprit de suite; elle empêche, dans la
marche progressive de la nation, les solutions de continuité ; grâce à elle, les progrès entrent dans les mœurs avant de s'accomplir dans les lois; et si parfois son intérêt ou l'exagération même de sa mission l'entraîne dans des résistances excessives, la constitution du pays offre le moyen d'en triompher.
L'aristocratie anglaise fit à la réforme parlementaire une opposition désespérée : elle sentait qu'avec le bill une partie de son pouvoir allait descendre aux classes moyennes ; elle avait une crainte profonde et vague de la démocratie, cette puissance inconnue qui avait bouleversé l'Europe, et qui, pour la première fois, menaçait d'envahir légalement l'Angleterre.
La Chambre des communes résista d'abord : elle fut dissoute, grâce à la fermeté de lord Grey et à la hardiesse presque téméraire du chancelier.
Les ministres insistaient pour une dissolution immédiate ; le roi hésitait, reculait devant les mesures décisives, cherchait des défaites : « Mais, milords, rien n'est prêt : ni ma couronne, ni mes équipages, ni tout ce qui est nécessaire. » — « Pardônnez-moi, sire, dit le chancelier, nous avons pris la liberté de faire préparer toutes choses. )) — « Mais les grands officiers de l'État ne sont point prévenus! » — « Je supplie Votre Majesté d'excuser ma hardiesse ; ils ont l'ordre de se trouver à l'heure et aux places accoutumées. » — « Mais les troupes, les gardes n'ont point d'ordres et ne peuvent
être prêts à temps ! » Objection formidable ! car le roi seul a le droit de commander les troupes pour un tel service : — « Pardonnez-moi, sire, repartit Brougham, non sans quelque appréhension ; nous nous sommes confiés en votre indulgence, en votre sollicitude pour le salut du royaume et le bonheur du peuple : j'ai donné les ordres, et les troupes sont prêtes. » Le roi rougit de colère: « — Quoi! milord chancelier, vous avez eu cette audace! vous devriez savoir que c'est là un acte de haute trahison: » — « Sire, répondit Brougham, je le sais, et je suis prêt à subir personnellement tous les châtiments que Votre Majesté voudra m'infliger; mais, au nom de la sécurité de votre couronne et de la paix de votre empire, je vous supplie de céder à nos prières et d'écouter notre avis. » Le roi céda; Brougham avait fait d'avance le discours du trône, et le jour même le Parlement était dissous * .
La nouvelle Chambre des communes adopta le bill, qui fut porté à la Chambre haute. Le chancelier, contre son habitude, resta silencieux au cours du débat. A la sixième nuit seulement, quand tous les orateurs eurent parlé, il se leva et parcourut, sans l'aide d'une seule note, la discussion tout entière : réfutant les objections, montrant la justice et la nécessité de la réforme , livrant ses adversaires au ridicule avec cette ironie plus