I . Advancement of leaming, book vi, ch. m
ciers attachés à sa charge et portait avec lui le grand sceau d'Angleterre. Les prévôts le recevaient aux portes des villes, les grands seigneurs au seuil de leurs châteaux; les populations enthousiastes descendaient des montagnes pour saluer « le libérateur de T Ecosse. » Une salve de vingt et un coups de canon annonça son entrée dans le pays des Campbells. Les hommes du clan étaient rangés sur son passage; leurs bannières portaient, avec leurs vieux insignes, des inscriptions en son honneur. Le marquis de Breadalbane, l'un des chefs du clan, compara sa visite à celle des anciens rois d^Écosse, et déclara que celle du grand patriote, du grand orateur, faisait plus d'honneur aux Campbells. Hommages qui honorent également les Écossais et Brougham, car ils s'adressaient aux services rendus^ non à la grandeur stérile 1
Le chancelier parcourut ainsi toute l'Ecosse, les Hautes et les Basses terres, s'avançant de ville en ville et de château en château , discourant partout, et partout déployant ce mélange de grandeur et de singularité qui était le trait caractéristique de sa nature. H termina cette tournée vraiment royale par un discours prononcé à Edimbourg, où, repoussant les attaques dirigées contre les ministres, il fit son eœegt monumentum avec cet orgueil habituel aux grands orateurs, qui ne s'en rapportent qu'à leur propre éloquence du soin de célébrer leurs hauts faits.
Brougham ne se doutait guère alors que ce discours devait être comme les apologies d'eux-mêmes que les consuls romains avaient accoutumé de prononcer en quittant les faisceaux; que ce pouvoir, dont il avait si noblement usé et dont il parlait si fièrement, il était à la veille de le perdre pour jamais.
^ Le ministère, à cette époque, n'avait plus son prestige des premiers jours. Il était affaibli par des démêlés intérieurs et par la retraite de son chef, lord Grey; bien qu'il eût accompli des réformes considérables, on attendait de lui l'impossible, et il portait la peine de ces illusions; placé entre l'intérêt conservateur des uns et les réclamations insatiables des autres, il avait fatigué le roi par ses exigences libérales, et déplu aux radicaux par sa modération constitutionnelle. Il avait même indisposé beaucoup d'esprits sages, en renouvelant contre l'Irlande les rigueurs excessives de l'administration tory. Guillaume IV crut le moment favorable : poussé par son entourage, il congédia les ministres et chargea sir Robert Peel de former un cabinet.
Mais le grand mouvement qui avait soulevé la nation en 1830 n'était pas encore épuisé : le pays, consulté^ envoya à la Chambre des communes une majorité favorable aux whigs,. et lord Melbourne, qui avait succédé à lord Grey comme chef du parti, reprit le pouvoir.
Brougham n'y rentra point avec lui. Si j'ai su; meô-^
sieurs, vous donner une idée exacte de cet homme extraiOrdinaire, vous ne vous étonnerez pas qu'il ait été un ministre peu agréable au roi et un collègue gênant pour . le pacifique lord Melbourne. Il avait, après la retraite de lord Grey, maintenu de haute lutte les whigs au: pouvoir, contre le vœu de Guillaume IV; et, dans les derniers temps du ministère, exalté par tant de triomphes,; il. n'avait point gardé envers le roi la déférence respectueuse qu'il n'est pas généreux de refuser à un souverain constitutionnel. D'autre part, lord Melbourne, le nouveau premier ministre, avait plus de modération que d'autorité; le chancelier, à qui il devait en partie son élévation, le protégeait trop.
Avec beaucoup des grandes qualités de l'homme d'Etat, Brougham n'avait point peut-être les plus utiles^ certainement pas celles qui, en Angleterre,, assurent le mieux sa fortune. Il lui manquait la modération des formes, parfois le gouvernement de soi-même, souvent la tolérance pour autrui ; la conscience de sa supériorité l'empêchait de tenir suffisamment compte des opinions de ses collègues, et de se plier à cette discipline sans laquelle il n'y a pas de cabinet homogène, partant pas de gouvernement parlementaire. Les whigs s'étaient toujours défiés de lui; ils s'empressèrent de l'abandonner, dès qu'ils crurent pouvoir le faire sans péril.
Brougham avait alors perdu son dernier, son plus ferme appui. Le peuple, qui lui devait tant, le peuple,
dont il avait été l'idole, s'était tourné contre lui ; comme, parmi les ministres, il était le plus en vue, c'était à lui que s'adressaient toutes les rancunes, c'était lui que toutes les attaques allaient frapper ; sa popularité d'autrefois augmentait le déchaînement dont il était l'objet, car le peuple ne se croit jamais assez vengé de ceux qu'il a cessé d'aimer.
C'était trop de disgrâces à la fois, pour un honmie qui n'avait guère connu que des triomphes. Brisé de fatigue, en proie à une angoisse cruelle, il quitta pour la première fois l'arène politique, et se retira à Brougham-hall, la propriété héréditaire de sa famille.
Ce dut être pour lui un temps de réflexions amères. On en retrouva la trace dans ses discours, lorsqu'au bout d'une année il reparut à la Chambre haute. Dès lors, et jusqu'à la fin de sa carrière, il prit une attitude presque inouïe dans l'histoire des assemblées anglaises. Bien qu'activement mêlé aux discussions, il ne se lia à aucun parti, et soutint ou attaqua les ministres, sans souci de leur drapeau, suivant qu'il approuvait, ou non, leur politique.
Ce rôle devait lui faire et lui a fait beaucoup d'ennemis : mais l'avenir le jugera avec plus d'impartialité ; et il appartient aux étrangers, « la postérité contemporaine * » , de lui rendre dès à présent le témoignage