‹ Étude sur lord Brougham, discoursChapitre 6 sur 7 · M"»' de Staël · texte numérisé non relu

M"»' de Staël

que ce détachement des liens de parti n'était point nouveau chez lui ; que, quelles que fussent ses sympathies ou ses animosités envers les personnes, il est toujours resté fidèle aux idées généreuses que son ardente jeunesse avait embrassées; et qu'enfin, plus peut-être qu'aucun de ses contemporains, il a mérité cet éloge, l'un des plus beaux pour un homme d'État, que Macaulay a fait de lord Halifax * : sur presque toutes les grandes questions de son temps, il a défendu l'opinion que l'histoire elle-même a consacrée.

Toutefois, il eut peu d'autorité à la Chambre haute. Son éloquence impétueuse s'y brisait contre la froideur d'hommes du monde que leur éducation protège contre l'enthousiasme; il avait blessé beaucoup d'entre eux en portant sur le sac de laine une causticité familière dont son ami, M. Dupin, fut le type bienvenu à la présidence de nos assemblées plus démocratiques; enfin, il montrait un souverain mépris pour cette solennité de convention que les corps aristocratiques regardent avec raison conmie une part de leur prestige.

D'ailleurs, les temps étaient changés. A l'époque de lutte où il avait conquis sa renommée, et. à laquelle s'accommodait si bien son génie, avaient succédé des jours plus calmes; une princesse était montée sur le trône, qui parut enfin goûter ce métier charmant et

\ . Hislory of England, chap. xxi.

méconnu de souverain constitutionnel ; l'impulsion donnée au pays, en 1832 se continuait sans secousse sous son règne, et la parole froide et claire d'un Robert Peel convenait mieux que . les ardeurs de Brougham AUX débats de cette époque apaisée.

Ce n'est pas dans les discussions politiques, c'est dans des créations utiles, dans des travaux juridiques ou spéculatifs, qu'il faut chercher désormais la trace féconde de son activité. Il fut l'un des fondateurs de la Société pour V amélioration de la loi et de V Association nationale pour ï encoiiragemerU des sciences sociales^ qui toutes deux l'élurent pour président; il remplit assidûment ses devoirs de juge dans les différentes cours auxquelles il appartenait encore *; enfin il publia ses discours, et de nombreux ouvrages sur les sujets les plus variés.

Dans l'un, il aborde la théologie et ses problèmes, étemel désespoir de la raison ; dans un autre, sa Philosophie politique^ il examine et compare les différents systèmes qui régissent les Etats, et, tout en reconnaissant la légitimité de la tendance qui de nos jours conduit les nations à substituer partout le choix aux hasards de la naissance, il préfère, comme plus sûrs, les gouvernements mixtes dont la constitution britan-

4. La Chambre des lords et le Comité judiciaire du Conseil privé.

nique offre le modèle; dans son Histoire de la maison de Lancastre, il expose et juge impartialement les évé-^ nements d'une époque où la France semblait perdue, mais d'où elle s'est relevée plus forte, avec une souplesse qui ramène toujours la fortune ; puis, se jouant à de plus humbles sujets, il raconte les merveilles de l'instinct des animaux dans des dialogues où la pensée revêt une forme plus vive, et paraît, suivant le mot charmant de Platon, comme une conversation de l'âme avec elle-même.

Ces ouvrages, sans être remarquables par des vues nouvelles, sont d'excellents exposés ; on y rencontre des discussions lumineuses. Mais s'il me fallait, entre les écrits de Brougham, exprimer une préférence, c'est à ses Études sur V éloquence ancienne et moderne * et à ses Esquisses biographiques que je m'arrêterais. Ces œuvres ne sont pas seulement d'un érudit et d'un historien; quand Brougham parle des grands orateurs, ses contemporains ou ses devanciers, on sent qu'il est des leurs; qu'il a connu, lui aussi, l'enivrement de la parole publique; qu'il en pénètre les secrets et en mesure les mérites, parce qu'il en a éprouvé et vaincu les difficultés.

Il avait, en effet, comme tous les vrais orateurs,

4 . Il n'est pas question iei de sa traduction du Discours de la Couronne j qui a été Tobjet de critiques excessives, mais qui n*a rien de remarquable.

le respect, je dirais presque la pudeur de son art; il n'avait pas pour lui-même cette compld,isance dangereuse qui fait dédaigner le travail et engendre la banalité; il ne craignait pas d'improviser, mais il pensait que ce talent est le fruit de l'étude, bien plus que le don d'une nature inculte; plusieurs de ses discours lui ont coûté un labeur opiniâtre : il se vantait, dit lord Campbell, d'avoir écrit dix-sept fois la péroraison de son plaidoyer pour la reine.

^ Plus frappantes encore sont les pages qu'il a consacrées aux littérateurs et aux savants, surtout aux hommes d'État, du temps de Georges III. Ce né sont pas des biographies, des tableaux achevés, mais des ébauches rapides et nerveuses oii tous les traits portent, et qui donnent de ces illustres personnages une idée plus complète et plus vraie que bien des histoires. Brougham a connu la plupart d'entre eux ; il est mieux qu'un narrateur, il est un témoin; il en a l'impartialité, et il retrouve, pour peindre ses maîtres ou ses rivaux, toute la grandeur de son style oratoire. Si l'un de ses écrits est destiné à vivre, je crois que c'est celui-ci. Mais ses discours restent son chef-d'œuvre et perpétueront sa gloire; dès à présent, ils sont devenus classiques en Angleterre * .

4. n y a quelques années, lord Brougham, se trouvant au collège d'Harrow, put entendre les élèves réciter devant la reine un passage d'un de ses discours qui leur avait été donné en leçon.

Les dernières années de Brougham appartiennent à notre pays presque autant qu'au sien. Peu de tenops après avoir quitté le ministère, il visita le midi de la France, et arrivé à Cannes, sur les bords de la Méditerranée, il fut séduit par l'aspect de ce riant coin de terre, qui est encore la France, et qui est déjà l'Italie. C'est là, sous un ciel pénétré de lumière, que tant de belles intelligences fatiguées de la lutte sont venues reposer, et prendre, dans la contemplation de cet horizon sans limites, comme un avant-goût de l'infini ^ Brougham y fit bâtir une villa, qu'il nomma le château Éléonore- Louîse en souvenir d'une fille bien-aimée qu'il avait perdue, et consacra cette demeure tout entière à la mémoire de son enfant, comme Cicéron avait élevé un temple à Tibur à la mémoire de TuUie *.

Cette tendresse d'âme, si touchante dans cette nature puissante, Brougham l'avait toujours eue pour

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