‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 10 sur 46 · MADAME ROLAND AU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND AU MINISTÈRE

Ce n'est point ici le lieu de raconter in extenso les actes de Roland dans ses ministères ; madame Roland a fait cet exposé assez lonfjuement et à deux reprises. Je ne rappellerai que les dates ; je ne m'arrêterai que sur les points laissés un peu obscurs par son récit, et sur les crises décisives où sombrèrent sa fortune et celle de ses amis.

Roland était revenu à Paris le 15 décembre 1791 (p. 231), 34G).

On le nomma, dans les premiers mois de 1792, au comité de correspondance des Jacobins, société qui était le foyer du mouvement révolutionnaire et où dominait alors le parti de Brissot.

Le 24 mars, Roland, par l'influence de Brissot, fut appelé au ministère de l'intérieur (p. 348). On l'avait choisi, malgré son obscurité, parce qu'il était laborieux, instruit et sincèrement dévoué à la cause de la Révolution. 11 s'y regarda comme une sentinelle vigilante placée dans un camp ennemi pour en surveiller les menées, en divulguer les secrets, en déjouer les opérations. Aussi, il ne travaille qu'à réduire la royauté à l'impuissancCc A l'insu de Louis XVI, ses ministres proposent à l'Assemblée de former un camp près de Paris, en appelant de chacun des cantons du i^oyaume cinq hommes; et quatre jours après, le 8 juin, l'Assemblée décrète eu effet la réunion sous les murs de Paris d'un camp de vingt mille hommes. C'est le grand moven avec lequel on achèvera de

ruiner, en la paralysant, l'action du pouvoir exécutif Un

jour, les mêmes hommes voudront emplover contre le parti de Marat le moyen qui leur avait si bien réussi contre la royauté ; ils demanderont pour la Convention la protection d'une garde départementale.

Le 13 juin, Louis XVI renvoie son ministère; mais le camp est formé, mais des hommes résolus sont accourus et n'attendent qu'un signal pour se ruer à l'assaut des Tuile-

exil MADA.MK r.OLA.ND ET SON ÏK.Ml'S.

ries, mais le ininislrc a <'oniiiuiiii(|m' dvs le 10, à la Convention, une lettre au roi qui justifie toutes les accusations auxquelles le monarque était en l)utte de la part de ses ennemis.

Cette lettre, destinée à avoir im {jrand retentissement, madame Roland 1 avait écrite : « Elle lut tracée d'un trait, dit -elle, comme à peu près tout ce que je faisois en ce jjenre. " D'un trait, je le crois; son excuse est dans la spontanéité de 1 acte. La précipitation et l'imprévu des événements sont tels en ce temps-là, que les résolutions ne sont (juère préméditées ; elles se produisent instantanément au moment où elles naissent. Madame Roland, en cela comme dans le reste, exprime parfaitement l'époque : « Sentir la nécessité, la convenance d'une chose, dit-elle, concevoir son hon etïet, désirer de le produire, et jeter au moule l'objet dont cet effet devoit résulter, n'étoient pour moi qu'une même opération. » Elle s'était efforcée constamment d'exciter contre la cour la défiance de Roland, disposé à se laisser {j;a[;ner par la bonhomie de Louis XVL Au sortir du conseil, il n'avait rien de plus pressé que de raconter à sa femme ce <^[ui s'était dit, ce qui s'était fait : « Nous avions mis en conmmnauté , dit-elle, nos connaissances et nos opinions. » Une communauté où il n'y a point équilibre de forces, est pour le j)lus fort une forme de la toute-puissance.

(Jue [)enser d'un ministre (pu prend mie lettre écrite d'un trait par sa femme, et .qui en fait l'acte dt'cisif de sa vie politi<pu^?... Madame Roland croyait cependant rester étrangère à l'administration; tout au plus rédi{jeait-elle des circulaires. Mais en ce temps d'impuissance administrative absolue, je ne vois pas que l'administration ait ('té autre chose (pi' une rédaction de circulaires, jolies abond(>nt dans la comte carrière de Roland; la part (|u'v a eue sa femme nous obli{fera à V revenir.

Elle eût voulu faire plus : « .le suis avide de bonheur, je l'attache au bien que je fais et je n'ai pas même besoin de {jloire; je ne vois dans ce monde de rôle ((ui me convienne (jue celui de providence. » Les cfriu's {jénéreux ont tous eu cette ambition, dilïicile à satisfaire.

Au surplus, ell(^ abdique bien formcllcnuMit ce rôle <le

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providence lorsqu'elle montre tant de satisfaction de la disgrâce de son mari. Servan étant venu lui dire : « Félicitezmoi, je suis chassé. — Je suis bien piquée, répliqua-t-elle, ([ue vous ayez le premier cet homieur, mais j'espère qu'il ne tardera pas d'être décerné à mon mari. » Il le fut en effet, et elle put écrire : « L'utilité et la gloire suivoient la retraite de mon mari. Je n'avois pas été fiére de son entrée au ministère, je le fus de sa sortie. » Roland parvint du coup à la popularité. — Il y a pourtant une satisfaction meilleure (jue celle qu'apporte la popularité : c'est celle que donne la conscience. Je suis surpris ([ue madame Roland la goùtàt encore après la triste expérience qu'elle avait faite. Quand elle s'écrie : « Brillantes chimères, séductions qui m'aviez charmée, l'effrayante corruption d'une immense cité vous fait évanouir! Je dédaignois la vie, votre perte me la fait haïr, et je souhaite les derniers excès des forcenés. » Ce cri désesj)éré impliquait la confession d'erreurs qui firent plus d'une yictinie.

Madame Roland, dans ce premier passage au ministère, avait commencé à donner des dîners que les grâces et l'esprit de la maîtresse de maison, plus encore cpie le rang du ministre, rendirent célèbres et recherchés '. On avait des fonds secrets : les nnnistres les employèrent à balancer l'influence de la cour et de la liste ciyile par des instructions populaires répandues à profusion. Louvet fit la Sentinelle, qu'on placardait en affiches. Plusieurs numéros, dit-il dans ses Mémoires , furent tirés à vingt mille". — C'est ainsi, dans ce temps-là, que roi et ministres gouvernaient de concert.

1 11 Des dîners chez Clavière, Roland et de Graves, m'avaient mis en liaison n\ev. Dninonriez; ces dîneis étaient souvent remarfjnables par cette gaieté d'esprit (lu'aucnnc! situation n'ôte aux r'rançais quand ils sont réunis en société, et qui était naturelle à des honnnes contents d'eux et flatfés de leur élévation. Le présent leur cachait l'avenir. On ouliliait les soins du ministère. On s'arranneait dans ses hôtels comme poui- v demeurer toujours. Madame l'ioland seule;, en voyant les doiurcs des appartements, répétait cpie (^'était pour elle le luxe d'une auijei'jje. C'était t^ouvet, celait Dumouriez qui charmaient les «conversations. " Souvenirs sur Mirabeuu , ilEtiernie Dumont , p. 414.

- il dit ailleurs, en parlant de madame Roland : « La leUre au roi, les

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Le roi n'eut pas sans doute d'ennemis plus vifs que les ministres renvoyés. Madame Roland, f|ui plus tard rendit presiiiie justice à Louis XVI, avait sonné la retraite comme une victoire. — Pourquoi cette colère contre la cour, dans la(|uelle Roland était tombé un lieau jour avec des souliers à lacets au lieu de souliers à boucles, rompant brutalement avec l'éti([uette, au lieu de se plier aux usajjes du lieu où il entrait? Cette colère date de loin. Nous en avons sur[)ris l'accent dans une lettre de Marie Phlipon à Sopbie Cannet. Était-ce jalousie, était-ce envie, était-ce instinct? Madame Roland se crovait-elle la rivale déclassée de Marie-Antoinette? ou plutôt n'était-ce point l'esprit de ce siècle, ennemi de toute autorité fondée sur la tradition, qui remuait en elle?

En juillet , la victoire paraissait encore bien incertaitie. Dans le petit salon de la rue de la Harpe où se rassemblaient Barbaroux, Servan et plusieurs autres, il était déjà question de république; mais l'Assemblée législative, flottante et incertaine, n'inspirait qu'une médiocre confiance. C'est alors, selon madame Roland, que, dans l'hypotbèse d'une lutte désespérée avec la cour, l'idée d'une fédération départementale apparut comme la ressource extrême et la chance de salut. « Le Midi proclamera la répul)lique! » dit l'impétueux Barbaroux, Tous a[)plaudirent avec transport. On compta sur la j)rovince pour condiattre la cour; plus tard on conq)tera sur elle pour contenir la Convention. Ce fut l'erreur du petit groupe dont madame Roland a été l'inspiratrice. La force qui l)rusque les situations et improvise violemment les solutions n'était point là.

Le 10 août en est la preuve. Les révolutionnaires les plus décidés partagèrent la stupeur de la rovauté foudrovée. L'empire d'une puissance mystérieuse, la Comnunc, allait cor..mencer.

On revint bientôt de cette surprise; et de l'œuvre consommée cbacun revendiqua hautement sa part de jiroiit et

l)ellcs liaranpnos coiitro les assassins, plai-ardées contre les murs de l'aris aux joins mêmes des assassinats, la plupart des rapports faits à T Assemblée par Itoinnd, tous ecs écrits, moininicnts iniprrissahics de {grandeur d'âme et de talent, appartiennent à cette lentme étonnante. "

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d'honneur. La France entière, à les en croire, avait fait le 10 août, ce coup de main de quelques obscurs factieux. Roland reparut triomphant au ministère avec les ministres patriotes, avec Danton.

Roland commença par renouveler ses bureaux. Cliampagneux , appelé de Lyon , reçut le secrétariat général ; Lanthenas, le bureau des sciences et des arts. Madame Roland régnait par tout ce monde sorti du salon où se pressaient ses admirateurs.

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