‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 11 sur 46 · LE GOUVERNEMENT, LA RÉPUBLIQUE, LES PRINCIPES, LES SCRUPULES · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT, LA RÉPUBLIQUE, LES PRINCIPES, LES SCRUPULES

Mais régner ne suffit point : il faut gouverner, tâche difficile en tout temps, et difficile surtout quand les institutions n'existent plus, lorsque les lois sont muettes, et que la violence qui a tout renversé n a rien fondé encore.

Il y avait à côté de Roland un homme prodigieux, c'est la Révolution en chair et en os. Des expédients au lieu de principes, de l'emportement au lieu d'éloquence, des passions bestiales ou superbes dans un corps d'athlète laid à faire peur; sans foi ni loi, et splendide par l'audace comme d'autres par le génie. Sa parole triviale s'élevait si haut parfois, qu'ii semblait que l'àme de tout un peuple fût passée dans la poitrine de ce Mirabeau de la rue.

C'est d'abord de lui que se sépara Roland, ou plutôt madame Roland. Pour quelle cause? Elle en donne une si futile, que j'ai honte de la dire. Je renvoie aux Mémoires (p. 363).

Mais non : la cause est ailleurs. Danton était un révolutionnaire pur sang, de tempérament, de mœurs et d'instinct. Roland était un révolutionnaire d'aventure, d'accident; rigide, laborieux, simple, régulier. Madame Roland, sage, spirituelle, prodigieusement industrieuse dans l'économie de sa vie, instruite et de goûts raffinés. Mettez l'un au secrétariat général d'un ministère en temps calme : il fera des cir-

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culaires trop lon^jues et trop pompeuses, que son ministre abréfjera d'mi trait (\o plume. Mettez l'autre à la tète d'une {jrande revue ou d'un {jrand journal, avec un salon d'opposition, vous verrez, au demeurant, que les personnes cadrent à merveille avec la situation : l'homme dans son bureau, la femme dans son salon.

An 10 août, pour les hommes comme Roland, que 1 emportement de la lutte autant (pie le désir des rétornies avaient conduits au renversement des anciennes institutions, la Révolution était terminée; pour les autres, elle commençait. Pour les premiers, auxquels échut, connne par un châtiment terrible de leur précipitation irréfléchie, la tache du gouvernement, il n'v avait plus qu'à pacifier, qu'à fermer les plaies béantes de l'industrie et du commerce, qu'à concilier les esprits au moyen de la tribune, de la presse et de l'intervention tutélaire de l'autorité; pour ceu.x-là, il v avait à écraser toute résistance, à achever le nivellement social, à empêcher jusqu'aux regrets et aux espérances, en se servant au besoin de mesures écrasantes que justifiait à leurs veuv la nécessité du salut public.

Gouverner? avec quoi? Tous les instruments de .gouvernement ont été brisés. L'autorité s'appelait hier le roi; le roi tombé, qui l'a remplacé? Ce n'est point une assemblée législative sans force, sans idée, sans considération, habituée à sanctionner, par sa pusillanimité, ce qu'efle aurait voulu empêcher en le déclarant criminel la veille. De constitution, il n'v en a plus, partant plus de lois. Les forces destructives de l'insurrection permanente sont déchiiinées, ou, ce qui est bien pire, organisées, toujours prêtes à recommencer l'œuvre où elles ont déjà si bien réussi. Est-ce la voix qui les a habituées à ne rien respecter qui pourra les intimider ou les contenir?

Le moment est effrovabicmeni difficile. Dans ce j>êlemêle de débris et de passions euneniies, dans ce péril, de la «hose publicpic menacée au dehors et au dedans, dans cette incertitude des esprits qui ne savent où les événements doivent les porter, (|ui ne veulent pas du pa.ssé, qui se débat- Iciil sous les an{joisses et dans les souflrances d'un présent

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sans avenir visible, il y avait un immense et {jénéral Lesoin (le gouvernement.

Mais on ne peut gouverner sans système.

Ni Brissot, ni Roland, ni leurs amis, n avaient de svstème. On a accusé la Gironde de manquer de cohésion : mieux vaudrait lui reprocher de n'avoir pas eu cette idée commune qui est le lien nécessaire d'un parti.

Quand il s'était agi de renverser, rien de plus simple : tous détestaient également les privilèges, les ahus, le^^ entraves injustes, les fhstinctions arbitraires, les castes et le l)on plaisir. La royauté avait été un instrument rebelle à la .grande lélorme : ils l'avaient brisée. Siu" ce terrain, ils se comprennent; ils marchent de concert au même but.

Ijix république était pour eux une formule négative de l'ancien ordre social , et non pas une formule ajjîniiative d'un ordre nouveau déterminé. Elle les mit dans un étrange embarras.

Ils étaient tous réj)ublicains de sentiment, parce qu'ils aimaient la liberté et l'égalité, parce qu'ils avaient lu et relu les Révolutions romaines de M. l'abl)é de Vertot, livre d'une influence immense sur l'éloquence et les tendances de cet(e époque; parce qu'ils croyaient à la toute-j)uissance de la parole au Forum et dans le Sénat , parce que leurs âmes généreuses s'enthousiasmaient à l'aspect de toutes ces vertus que l'historien académicien avait mises en scène, et qu'ils s'attendaient à les voir revivre autour d'eux. La réaction religieuse s'en mêlait aussi : la république ramenait sinon au paganisme, du moins à une religion simpliste, dégagée des superstitions , à la religion de Voltaire et de Rousseau.

Madame Roland fut par excellence une républicaine de sentiment.

■ Rêveurs dont je ne veux pas médire , chercheurs que les déceptions ne corrigeront pas! Si le monde avait trouvé, il n'y aurait plus ni chercheurs ni rêveurs.

Les Montagnards, qui, eux, eurent un système, celui de dominer, d'imposer par la violence leurs idées, leur volonté, leurs doctrines, pouvaient se dire aussi des républicains de sentiment à leur manière. C'est le sentiment de l'intérêt })u-

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blic qui leur fit faire le 10 août, le 2 septembre, le 2 juin. On ne raisonne pas avec le sentiment, instinct {jénéreux ou féroce, selon la nafure rpi'il émeut. L'homme .'fénéreux met à son service son intelli{]ence et son coeur; le tijre v met ses onfjles et ses dents.

Les principes sont plus sûrs.

C'est mi prand mot rjue ce mot jn-hicipcs , surtout à l'épo(|ue dont nous nous occupons. Dans le camp de la Révolution, chacun l'invoque. La dernière parole d'une lonjjue énumération de .;;riefs, soit de la Gironde contre la ^lonta{}ne, soit de la Montafpie contre la (Jironde; le trait final et décisif est presque invariablement : la conduite de nos adversaires est royitraire aux j)rinn'j)es. En revanche, la déclaration que la conduite de tel citoven est couforwc aux principes équivaut au meilleur brevet de civisrtie.

Ce mot, qui se trouve à la fois et à tout instant dans le lanfijage de Vergniaud et de Robespierre, de madame Roland et de Danton , et sans doute avec un sens particulier qui dérive du caractère et des opinions de chacune des personnes qui le prononcent, appartient à une lanjjue perdue, et il n'est pas toujours facile d'en comprendre la signification politique.

Il est vrai que, par le vajjue et l'élasticité, il convenait parfaitement à une époque de transition et d'anarchie, où chacun entendait un peu la liberté à sa manière, l'égalité à sa convenance, et ainsi du reste.

Je ne suis pas bien certain, par exemple, que Roland eût approuvé, de la part de la cour, les movens qu'il employa pour {gouverner, tout justifiés qu'ils fussent, en lojjique, par la (jravité de la situation et le péril de la chose puhlique : fonds secrets consacrés à subventionner des journaux, à assurer la propagation de certains écrits; mesures parfois un peu arbili-aires, telles (pie le retard du départ de la poste, et autres dont nous parlerons. Roland, charfjé d'ime immense responsabilité, en ajjissant comme il afjit, cédait à d'impérieuses nécessités, et nous n'aurions à lui reprocher ici que

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de n'avoir pas poussé l'audace plus loin ; mais enfin ce qu'il avait pu trouver criminel de la part de ses adversaires, il le faisait à son tour.

Madame Roland a très-vivement montré l'impuissance de ses amis :

« J'aurois (pielfjiicfois souffleté d'impatience ces sages que j'ajipreiiois chaque jour à estimer pour l'honnêteté de leur âme, la pureté de leurs intentions : excellents raisonneurs tous, philosophes, savants polititjues en discussion, mais n'entendant rien à mener les hommes, et par conséquent à influer sur une assemblée; ils faisoient ordinairement en pure perte de la science et de l'esprit. »

Et à elle-même , ne lui est-il point arrivé de dépenser en pure perte son intellipence et son cœur? Ne tombait-elle point dans une étrange utopie lorsqu'elle attendait de la Révolution française la réalisation de ce progi-amme :

« La liberté a deux sources : les bonnes mœin-s qui font les sages lois, et les lumières qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connoissance de nos droits : mon âme ne sera plus navrée du spectacle de l'humanité avilie, l'espèce va s'améliorer, et la félicité de tous sera la base et le gage de celle de chacun. »

Sur le moyen d'arriver à ce but plus ou moins chimérique, se manifeste la ligne de démarcation profonde qui sépare les modérés politiques des politiques à outrance. D'un côté, il y a hésitation, tiraillements, manque d'audace, parce qu'il y a des scrupules : la confiance dans l'excellence de sa cause, dans la supériorité de ses vues, le désir de les voir triompher, n'excluent pas le respect des lois de la morale et de l'humanité. De l'autre côté, il n'y a pas de scrupules. Pas de scrupules quand il s'agit de servir la patrie, telle fat la règle, règle dont s'écarterait celui dans l'esprit duquel un doute pourrait naître sur l'infaillibilité de ses vues, mais que ne laissera pas fléchir l'orgueil sans bornes.

L'orgueil peut être respectable, dans les temps de révolution surtout. Il donne à l'homme la force en lui donnant une confiance nécessaire en lui-même; il le met en garde contre

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l'avilissement; il fait ce ([u'on ap])elle un caractère. Madame Roland lui doit j)eiif-c(rc une j)artie de son coin'a(;e à supporter rinfortiine et à lutter contre ses propres l'aihlesses.

Mais l'or{}ueil fpii l'end sourd à la voix de l'amitié, de la justice, de l'iiuinanité; l'orjjueil (pti terme le c(rm' de l'homme, (jui lui dresse dans son cerveau le setd autel auipiel il veuille sacriHer, n'est-ce point inie épouvantable aberration?

Robespierre, Saint-.Iust, Rillaud-Varennes , eurent cet oqjueil , joint sans doute au fanatisme de la cbose piddirpie, mais par ce motif plus inexorable et plus meurtrier. Tout être humain est faillible, toute erreur peut donc être excusal)le, hormis celle à laquelle on a sacrifié les lois morales et divines. Voilà pourquoi l'histoire s'est montrée justement sévère à l'éfjard des iMontajjnards, et pourrpioi elle incline à l'induljjence envers les Girondins hésitants, même lorscju'elle condamne leur conduite. Ceux-ci, du moins, restèrent hommes sans cesser d'être citoyens.

Il y avait à Cartha{j;e une reli{;ion <[ui forçait les mères à jeter leurs petits enfants dans un taureau de métal chauffé à blanc, et à couvrir du bruit de leur joie les cris de l'ajjonie des victimes : le patriotisme qui a les exi(jences de cette religion de Cartilage est horrible conmie elle.

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