‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 14 sur 46 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

■i SEPTEMBRi;.

Le 2 septembre, on apprit la prise de Verdun. Le bruit courut que le roi de Prusse marchait sur Paris.

C'était un dimanche. Les 'jens de la Commune se portent sur les prisons. A cinq heures du soir, on commence à massacrer les prisonniers. Vers la même heure, deux cents hommes se portaient à l'hôtel du ministère de l'intérieur, rue Neuvedes-Petits-Champs, à la place qu'occupent aujourd'hui la rue Ventadour et le Théâtre-Italien. Ils demandent Roland, qui était absent. Bien lui en prit, s'il est vrai, comme l'a cru madame .Roland (p. 264), qu'ils venaient avec un mandat d'arrêt du comité de surveillance de la municipalité.

Le 3, les massacres continuent. L'Assemblée est dans la stupeur et la consternation, mais personne ne bou{^e. Une poignée de gens de cœur aurait sufti, dans chatpie prison, à réprimer les massacreurs. Ni la Gironde, ni les députés, ni la garde nationale, ni les ministres, ne parurent. Le maire Pétion se contenta de faire une tournée, après laquelle la juri(Hque boucherie reprit son cours.

Enfin arriva une lettre de Roland écrite à l'instigation de sa femme (p. 2(jG). Elle a été très-diversement jugée. 8i on ne tient pas compte de la situation et de l'impuissance du gouvernement à cette époque, si on songe aux devoirs qui incond>eraicnt acluellement , en pareille circonstance, à un ministre de linléricur, elle paraîtra un modèle accompli de

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. r.xxvii

lâcheté. Elle est longue et diffuse, semée d'images poétiques, de sentences philosophiques, d'éîoges de la conduite du ministre :

« ... Il est dans la nature des choses et dans celle du cœur humain que la victoire entraîne quelques excès, la iner agitée par un violent orage, mugit encore lougtemps après la tempête; mais tout a ses bornes et doit enfin les voir déterminées... Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile; je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice... Mais je sais qu'il est .facile à des scélérats, à des traîtres d'abuser de cette effervescence, et qu'il faut l'arrêter; je sais que nous devons à la France entière la déclaration que le Pouvoir exécutif n'a pu prévoir ni empêcher cet excès; je sais qu'il est du devoir des autorités constituées d'y mettre mi terme ou de se regarder comme anéanties. Je sais encore que cette déclaration m'expose à la rage de quelques agitateurs : eh bien , qu'ils prennent ii^a vie; je ne veux la conserver que pour la liberté, l'égalité, etc. »

Hélas ! ces molles paroles furent admirées alors comme l'acte d'un grand courage. Le témoignage des contemporains est imanime sur ce point. Un tel fait suffit à peindre l'horreur de la situation.

Le 4, continuation des massacres. Le ministre a écrit au commandant général de la garde nationale, en mettant sous sa responsabilité tout attentat commis sur un citoyen quelconque dans la ville de Paris, et Santerre lui a répondu avec assurance : « Je vais redoubler d'efforts auprès de la garde nationale, et je vous jure que, si elle reste dans l'inertie, mon corps servira de bouclier au premier citoyen qu'on voudra insulter. »

Le 5 , les massacres ne discontinuent pas ; Roland est resté ministre , lui qui avait écrit le 3 : « Je demande ma démission, si le silence des lois m'interdit toute action. »

Le 13, il adresse aux Parisiens une longue lettre où, sous prétexte de se disculper, il entame une interminable apologie de son caractère, de sa fermeté et de ses actes : « J'ai accepté deux fois un fardeau rjue je me sentois capable de pointer. » Il se défend longuement des accusations de l'Ami du Peuple, sans s'apercevoir qu'il grandit singulièrement un

• Axviii MAItAMK l'.OLAND ET SON TEMPS.

pareil adversaire. Il parle de ce mandat d'amener rpie MM. Pétion, Santerre et iJanton ont vu et qui était lancé contre lui; de la visite menaçante des deux cents hommes à l'hôtel de l'intérieur, etc. Il apprécie en ces termes le 2 septemhre :

« J'ai admiré le 10 août; j'ai Iréiiii sur les suites du 2 septembre; j'ai l)ion jii{|C ce que la patience trompée du peuple, et ce que sa justice avaient dû produire; /e n'ai point inconsidérément blâmé lin premier motwemenf ; j'ai cru rpi'il fallait éviter sa continuité, et que vv.xw <|ui travaijliiient à le pei'|)étuci' étaient trompés par leur ima(;ination ou par des hommes cruels ou mal intentionnés. »

Il termine ainsi :

u Que des lâches ou des traiires provoquent les assassins, je les attends; je suis à ma jilace, ]'v fais mon devoir et j'y saurai mourir. Si des frères é{;arés reconnaissent qu'ils se sont trompés, qu'ils viennent, mes bras leur sont ouverts; je les appelle; je ne crains l'œil de personne, et je ne hais que les enneujis de ma patrie : ils sont ceux de l'humanité. »»

Est-ce le mandataire du pouvoir exécutif (|ui tient un pareil langa{je? Il s'a{jissait bien Ôl ouvrir les bras à des frères éfjarés! Il fallait se servir de ses bras pour frapper, ou, honteux de son impuissaiice, se retirer après une éner{;i(pie protestation. Mais une Assemblée nouvelle, la Convention, était convoquée : Holand espéra dans l'avenir, se crut utile encore au poste qu'il occuj)ait, et resta. Et puis il est si difficile d'abdiquer même l'apparence du pouvoir!

Cette date du 13 septembre a une inqiorlani-c considérable dans l'histoire de la Oironde; elle ren;;aj;ca dans une lutte à mort avec un adversaire plus redoutable que Marat, — avec Danton.

Page 1