PORTRAIT DE MADAME ROLAND
Quand madame Roland revint à Paris, vers le 15 décembre J701, et s'y étal)lit, elle avait trente-sept ans. Pour la bien connaître, il faut d'abord lire le portrait qu'elle a tracé d'elle (p. G9 et suiv.), et ensuite les portraits laissés par les contemporains. Enfin, si on veut une imajje matérielle, on ira se placer devant le taldeau d'Heinsius ', au palais de Versailles. Elle y porte trente ans environ; elle est en déshabillé du matin. Son abondante chevelure, retenue audessus du front par un ruban bleu , tombe en lonj>ues boucles sur Jes épaules; l'œil est {ifiand et vif, l'extrémité du nez un peu jjrosse ; la bouche , le menton , ont « précisément les caractères que les physionomistes indiquent pour ceux de la volupté » . (P. 70 des Mémoires.) La physionomie est empreinte de décision, d'enjouement et de franchise. La main droite, remarqual)lement belle, tient un ruban; le pei(>noir, qui découvre l'épaule {jauclie, laisse entrevoir une poitrine superbement meublée et ïembonpoint d'une santé narjaite. Il faut avouer que ce buste, vu des trois quarts, ne ressemble guère aux portraits giavés, tous de profil. C'est un des aspects de cette phvsionomie si mobile et si variée. Lorsque
* Hctiisius (Jean-Ernest), né à Hildbuqjlianscii , peintre de portraits, a «'•{[alenient peint des taljleaux de genre tjù l'éclat du coloris a l'ait pardonner l'incorrection du dessin. I^e catalogue de Paignon Dijonval mentionne deux dessins de lui, représentant l'un un Turc endormi pendant rjue su femme fait l'amour, l'antre le Turc surprenant les deux amtints. Il commença à peindre vers 1760. iNagler constate qu'il peignait encore en 1787. C est peut-être A'ers cette époque qu'il ipiilta l'Allemagne. Il Ht en France im portrait de madame Adélaïde ( llensius 1785) et de la reine Maiie- Antoincttc. Il était sans doute fort en vogue à l'époque de la Ilévolution, puisque madame Roland se tit peindre en 1792.
Ces trois derniers portraits sont au nnisée de Versailles.
cxxxiv MADAMF, lilU^ANf» KT SON TEMPS.
je la vois sur les estampes, je me rappelle la fcmme de Roland : devant la toile d'IIeinsius, je ne vois plus que la reine du salon de l'hôtel de l'intérieur, entourée de lîarharoux, de Buzot, de Louvet, de Gorsas, de Bosc, de Lantlienas, de Brissot, de Bancal et d'une foule d'hommes distiM(;ués, les charmant par sa {jrâce, les éblouissant j)ar son esprit, les entraînant par la saj^acité de ses aj^ercus, la sincérité passionnée de ses convictions, la séduction d'une parole à l'éloquence de laquelle rien ne manquait, ni la facilité, ni l'éclat, ni la propriété parfaite des termes , ni même le timbre harmonieux de la voix. « Camille (Desmoulins), a-t-elle dit, a eu raison de s'étonner de ce qu'à mon à'jc, et avec si p'eu de beauté, j'avais ce qu'il a])pelle des adorateurs, je ne lui ai jamais parlé. » Ah! sans doute, si elle lui eût parlé, Camille aurait cessé de s'étonner. Voilà la beauté de madame Roland : son silence l'éteint ou la voile, nul ne la remarf[uera; mais qu'elle vous adresse la parole, mais que son regard s'arrête sur vous, » ce rejjard ouvert, franc, vif et doux, mobile dans son expression comme l'âme affectueuse dont il peint les mouvements; qui, sérieux et fier, étonne quelquefois, caresse bien davantage et réveille toujours, » alors vous subirez l'ascendant de cette femme extraordinaire, vous éprouverez le sentiment qu'ont exprimé tous ceux qui, l'ayant approchée, nous ont [)arlé d'elle.
Prenons d'al)ord le jugement des homntes :
«J'ai vu quelquefois, dit Lemontey, niadamo Roland avant 1789; ses yeux, sa tête et sa clievebire étoient d'une beauté remarquable. Sou teint délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de réserve et de candeur, la rajeuiiissoieul singulièrement. .Te ne hii trouvai point rélé{;aure aisée d'une Parisienne (prellc s'anrilxic dans ses Mémoires; je no veux poinl dire (pi'ellc eut de la jfiuicherit', parce (|ue ce <pii est simple et naturel ne sainail manquer de grâce. Je me souviens que la piemière fois ([Ue je la vis, elle réalisa l'idée (pu* je m'étais faitt; de la petite lilli' de Vévay, <pii a tourné tant de têtes de la .hdie de J.-J. Uonsseau. VA «piaud je renleudis. l'illusion lut encore pins couipK'te. Madame Uoland parloit bien, trop bien, l/amonr-propre auroit bien vonbi trouver de rap|)rêl dans ce quelle disoit, mais il n'y a\oil pas moyen :
MADA:\IE IIOLAM) ET SON TEMPS. cxxxv
c'étoit simplement une nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d'expressions, l'aison piquante, g^râce naïve, tout cela couloit sans étude entre des dents d'ivoire et des lèvres rosées : force étoit de s'y résigner.
Dans le cours de la Ré\olution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland; c'étoit au commencement du premier ministère de son max'i. l'allé n'avoit lieu perdu de son air de fraîcheur, d'adolescence et de simplicité; son mari ressembloit à un Quaker dont elle eut été la fille; et son enfant voltigeoit autour d'elle avec des cheveux flottant jusqu'à la ceinture; on croyoit voir des habitants de la Pensylvanie transplantés dans le salon de M. de Galonné. Madame Roland ne parloit plus que des affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui inspiroit quelque pitié. Son âme étoit exaltée, mais son cœur restoit doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie n'eussent point encore eu lieu , elle ne se dissimuloit ])as que des svmptômcs d'anarchie commencoient à poindie, et elle promettoit de la combattre jusqu'à la mort. »
Lemontev parle presque comme un panéjoyriste , c'est-àdire comme un girondin. L'auteur des Souvenirs sur Mirabeau est moins favorable; son témoignage n'en aura peutêtre que plus de poids; il confirme sur plusieurs points les assertions des Mémoires :
Il Je fus introduit chez Roland : c'étoit un homme simple dans ses mœurs, grave dans ses propos, un peu pédantesque en fait de vertu.
»... 3ïadame Roland, à tous les agréments extérieurs, joiffuoit tout le mérite du caractère et de l'esprit. Ses amis en parloient avec respect. C'étoit une Romaine, une Cornélie, et si elle avoit eu des fds, ils auroient été élevés comme les Gracques. J'ai vu chez elle plusieurs comités de ministres et des principaux Girondistes. Une femme paraissoit là un peu déplacée, mais elle ne se mêloit point des discussions, elle se tenoit le plus souvent à son bureau, écrivoit des lettres, et sembloit ordiuairement occupée d'autre chose, quoiqu'elle ne perdît pas un mot. Sa modeste parure n'ôtoit rien à ses grâces, et, quoique ses travaux fussent d'un homme, elle ornoit son mérite de tous les charmes extérieurs de son sexe. Je me reproche de n'avoir pas connu toute l'étendue de ses qualités; j'avois un peu de prévention contre les femmes politiques, et je lui trou vois trop de cette disposition détiante qui tient à l'ignorance du monde.
cxxxvi MADAME nOf.AM) ET SON TEMPS.
» ...Madame Roland pardoiinoit à tons ceux qui déclamoient contre les coiirlisaiis et qui ne crovoieiit aux vcrliis que dans les chaumières. Elle exaltait des pcr.soniia{fes bien médiocres, tels que Lanthenas et Paclic, uniquement parce <|u'ils a\ oient la même manière de voir. Cette exaltation ne m'atliroit pas et m'empêcha de la rechercher autant que je l'aurois fait si j'avois pu la connaître de son vivant comme on l'a connue après sa mort.
)i Ses Mémoires personnels sont admirables; c'est une imitation des Confessions de Rousseau, souvent dijjne de l'orifjinal : elle met son cœur sur ses mains et se peint avec une force et une vérité qu'on ne retrouve dans aucun ouvrajje de cette nature. Il a manqué à son <lév(loj)f)enient intellectuel uiu; j)lus {jrande connaissance du monde, et des liaisons avec des hommes d'un jugement plus fort que le sien. Roland avoit peu d'étendue dan^ l'esprit. Tous ceux qui la fréquenloient ne s'élevoient point au-dessus des préjujjés vul{;aires; elle ne ciut jamais à la [)Ossihilité d'allier la liberté avec la monarchie, et vovait un roi avec la même horieur que madame Macaulav, qu'elle rejjardoit comme un être au-dessus de son sexe. Si elle avoit communiqué à son parti sa force d'âme et son iiitié|)idité, la rovauté auroil été abattue; mais les .Jacobins n'auroicnt pas triomphé. »
Un historien contemporain a écrit :
« Sans être ré(;ulièrement belle, madame Roland avoit son genre de beauté, une taille élégante, des mouvements faciles et naturels, une figure douce et naïve, le sourire de la bienveillance, un air de candeur et de sérénité; ses (;rands veux noirs, pleins de vivacité, couronnés de sourcils bruns comuie ses cheveux, réfléchissoient, par leur u»obile expression, tout ce (pu se passoit dans son cœur. Douéi" d'un caractère (riiomme, tempéré par des grâces di; femme; d'un e$])rit brillant et j)rompt (jui s'appliquoit à tout, d'une voix sonore et flexible, diin a{;rénu'ut infini dans la conversation, d'une élo(|uence qui venoil de l'âme; élève de Plufarque, de Saint-Au{;ustin et de Rousseau; pénétrée d'un enthousiasme piofond jiour la liberté, elle subjuguoit, en le res|)e<-lant , un mari (pielle soutcnoit par ses inspirations; elle dominoit ses amis de la Gironde par un ascendant irrésistible; c'étoit une espèce d'Aspasie chaste au milieu d'une élite de nouveaux Athéniens, parmi les<|uels il man(pioit un Périclès. » Tissot, Histoire de la Jic'volulion , t. III. p. 15.
Prenons niainlenani le pij;enu>nl d'une femme, niiss Maria lielena \\ dliunis :
MADAME H0LA:ND KT son temps. f;xxxvii
« Madame Roland ainioit la patrie avec passion, parce que les femmes n'aiment point à demi; ses principes étoient complètement réj)ublicains. Suivant ses vues, les abus de l'arbitraire sont inséparables d'un {gouvernement monarchique, et elle ne concevoit pas ce que pourroit être un réjjime royal tempéré par les Cormes constitutionnelles et la représentation nationale. Madame Roland a été l'une des premières personnes que j'ai connues en France : je ne me lassois point de l'éclat entraînant de sa conversation, de cette élo({uence qui partoit du tond du cœur. Elle goûtoit assez mes sentiments, et notre amitié se resserra. Je fus plusieurs fois avec elle aux séances des Jacobins, non pas les Jacobins de la race de Robes))ierr(; , mais du temps ou Bxissot et Vergniaud montoient à la tribune, etc. » (P. 73.)
Telle elle paraissait : belle , spiintuelle , éloquente. Ses contemporains sont unanimes là-dessus.
Sur son état moral, sur ses dispositions d'âme et d'esprit, les seuls renseifjnements que nous avons , nous les tenons d'elle-même. Avec des sens très-inflammables, « je doute, dit-elle, que jamais personne fût plus faite pour la volupté et l'ait moins goûtée. » (P. 73.) Doute plein de cruelles ajjitations à trente-sept ans. Les années sont lourdes, les attraits se perdent; on ne serait pas fâchée, si une telle disposition s'accorde avec le devoir, de laisser moins inutile ce qui en reste; et il devient plus difficile chaque jour de fermer son cœur, d'employer la vigueur d'un athlète ii défendre son âge mûr de l'orage des passions. Dans ce mira^je de jouissances rêvées par une ima^jination ardente et repoussées par l'honnêteté, que de promesses! Ne redoublent-elles pas de séductions à mesure qu'on approche du moment où l'occasion va se perdre? N'y a-t-il pas comme une tiévreuse curiosité qui vous porte vers cette expérience que bientôt on ne pourra plus faire? Une folie, après une sagesse si longue, n'est-elle donc pas bien tentante?
La raison, la fierté, la délicatesse de goûts de madame Roland la protégeaient: « Je ne vois le plaisir, dit-elle, comme le bonheur, que dans la réunion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens et ne point coûter de re- {frets. Avec une telle manière d'être, il est difficile de s'oublier et impossible de s'avilir. » Il est vrai (pi'ello ajoute ans-
cxxxviii MADAME UOLAND ET SON TEMPS.
sitôt : « Mais cela ne met point à l'abri de ce qu'on peut appeler une passion, et peut-être même restc-t-il plus d'étoffe pour l'entretenir. » RUe veut dire sans doute que plus on se sent en f^^arde contre les surprises des sens, plus on rend son cœur accessible à la séduction de ce qui est {jrand, (][énéreux, élevé. Qu'un homme paraisse offrir l'assemblajje des qualités qu'on prise le plus : la fermeté du caractère, la délicatesse (les sentiments, l'inflexible probité d'une vie sans tacbe, le courage à toute épreuve, le dévouement le plus complet à ses convictions; que cet homme soit beau, passionné, respectueux et amoureux, il sera d'autant plus malaisé de ne pas l'aimer, qu'on trouve, dans ses ])rincipes et dans les siens, la certitude de pouvoir aimer sans s'avilir.
Buzot fut cet homme que madame Jloland n'avait })a.s désiré peut-être, et qu'en tout cas elle ne pensait pas pouvoir rencontrer, tfint elle croyait avoir j)lacé haut son idéal.
(Juand ils se rencontrèrent, la vieille société finissait; le trône, l'autel, les institutions séculaires tombaient ensemble. A travers la poussière (jui sortait des débris de cette immense ruine, l'œil ne distinguait rien : ce qui avait paru sacré la veille s'appelait abus ou superstition ; ce qui avait été le plus respecté tombait dans la dérision ; les antiques devoirs étaient (|ualiliés j)r(;jufjés Junestcs , distinctions arbitraires, jouqs tjrannif/nes; le divorce allait relâcher le lien conjugal. Jetés par les ardeurs de la Révolution, la plus violente de l'histoire, hors de la sphère domesticpie, rapproché*» par leurs svmpathies, j)ar la même manière de voir, de sentir et de penser, s'ils échangèrent leur cœur dans un sei'rement de main, c'est que l'ennemi était en face, c'est qu'on n'était point assuré de vivre le lendemain du jour où l'on s'aimait ; c'est que, en proie à des émotions tantôt poignantes, tantôt enivrnnles, l'espril sans cesse a(jité, il y avait des moments où le trouble profond de l'être, le bouillonnement des sens, faisaient demander à la vie, comme le mourant, une dernière ivresse, f/s connurent ces sentiments gi'ncrrnx cl terribles <jui ne s'en flununcnt jamais davantage que dans les bouleversements politiques et la
MADAME ROLAND ET SON TEMPS. cxxxix
confusion de tous les rapports sociaux ; ils ne furent point infidèles à leurs principes, et l'atteinte mente des passions ne fit qu^ éprouver leur courage ' . Que cette confusion des rapports sociaux soit leur excuse, que cette fidélité à leur devoir soit leur justification et leur gloire ! . . .
Assurément, il n'v a pas deux morales; et dans tous les temps, le lien qui attache la femme à l'homme et Thomme à la femme, en vertu du serment et d'ohligations réciproques, sera respectable. Mais la morale reçoit des idées du monde, de l'esprit du siècle, du ton rjénéral de la société, une sanction plus ou moins énergique. Elle peut ressembler à ces lois dont la violation, au milieu de certaines crises, n'est pas punie. Elles subsistent en tant que lois, mais (juelle confiance inspirent- elles si les gendarmes, si les juges ferment les yeux sur leur infraction? Les gendarmes de la morale, qui sont les penseurs et les écrivains sérieux, le monde, qui en est le juge , étaient de bien tièdes défenseurs de ces droits au dix-huitième siècle. De l'honneur en matière conjugale , il était particulièrement fort de mode de se moquer parmi eux.