‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 19 sur 46 · LA CONVENTION · texte numérisé non relu

LA CONVENTION

Madame Roland avait remis le soin de sa haine à un homme sur lequel elle peut tout, et qui peut, lui, lancer une phalange au combat : à Buzot. Nous avons sur ce point un témoignage qui met le fait hors de contestation : Moniteur du 15 juin 1793; séance du 13. Duroy : «... Je suis du même dépaitement que Buzot; j'ai travaillé avec lui, et je suis convaincu qu'il sacritieroit toute la république pour satisfaire son ambition. Uincivisnie inarqué de Buzot date du 13 septembre; à cette époque, il reçut luie lettre de la femme Roland [on rit); il m'en donna lecture : la femme Roland se plaignoit de ce que la commune révolutionnaire avoit lancé un mandat d'arrêt contre le vertueux Roland. » Ces mots on rit ne donnent-ils pas à penser que le secret du cœur de madame Roland était connu au moins de ceux qui riaient?

« Salles et Buzot » , a dit dans ses Mémoires le montagnard René Vavasseur, « étoient les plus irritables du parti. » Nous connaissons une des causes de l'irritabilité excessive de Buzot.

Le 15 septembre eut lieu le vol du garde-meuble.

Ce vol fut un des grands embarras du ministère Roland. Madame Roland v revient à plusieurs reprises. II est relaté en ces termes dans le Moniteur du IG septembre :

« La nuit a favorisé un grand attentat à la propriété nationale.. Des brigands armés, au nombre de quarante, ont volé le

,;klh madame lî()F,ANn ET SO>i TEMPS.

{jarde-meuble de la Couronne. Ils sont montés, au moyen de cordes, jiar les potences des réverbères qui donnent sur la place Louis XV, et sont entrés par les Cenélres qu'ils ont brisées. Deux ont été pris et subissent un inkMrojjatoire depuis ce matin. On espère, d'après quelques-unes de leurs réponses, en tirer d'importantes lumières. Ils se précipitoient de la galerie sur la place Saint-Louis quand on K;s a arrêtés. On a trouvé beaucoup de diamants dans leurs poches, entre autres le riche hochet du Dauphin. Presque tous les diamants et bijoux ont été emportés par ceux qui se sont sauvés. Ils en avaient semé sur leur route, car un domestique a ramassé, à huit heures du matin, une superbe émeraude an milieu de la rue Saint-Florentin; il l'a rapportée au fjarde-meiible. »

Pétion se justifie, en prétextant l'ignorance où on le laisse, de son impuissance. Santerre, le commandant général des gardes nationales, donne l'explication suivante :

« Cette nuit, quand j'ai été instruit du vol, j'ai requis une force nombreuse, et deux heures après toutes les barrières étaient {jardées; je vais encore doubler la force. Cest un reste d'aristocralie qui expire; ne craignez rien, elle ne pourra jamais se relever. » (On applaudit.)

On avait nommé une commission ])our instruire l'affaire : elle se plaignit de n'avoir ])as vu le ministre de l'intérieur, lequel se plaignit, à son tour, que ses invitations pour qu'une garde suffisante fût préposée à la protection du garde-meuble n'avaient pas été écoutées. Il ajouta qu'on avait laissé échapper un voleur nommé d'Aul>i{jny, Ici se trouvent quelques mots qui seraient inintelligibles sans les explications où entre madame Roland. Le ministre proteste devant l'assemblée qu'il ne donnera pas sa signature à une nomination, et il exprime le regret d'avoir montré troj) de conq)laisance sur ce point. {Moniteur du 18 septembre.) Cette parole s'adressait à Danton, dans lequel lîoland voyait le principal auteur «lu vol du (jarde-meid>le (p. 'H'I).

Pendant ce temps, les l'Iections des di'putt's à la Convention liationale se laisjnenl à Paris cl dans toute la l'iance.

MADAME KOLA>vD ET SON TEMPS. cxuii

dans les départements sous l'inHuence de Roland, à Paris sous celle de la Commune :

(( Les assemblées primaires furent inabordables aux bons citoyens. Les suffrages s'y donnèrent à baute voix, et toute l'intrigue consista dans Taudace. Les électeurs ainsi nommés élurent de même, dans la salle du club des Jacobins, vingt-quatre députés à la Convention.

" On remarquoit parmi les élus des départements cent membres de l'Assemblée, plus de deux cents de l'Assemblée législative; entre les premiers sièges, Rabaut, Lanjuinais et plusieurs autres, connus comme eux par di's talents ou par des travaux utiles; entre les seconds, Condorcet, les députés de la Gironde et presque tout leur parti... C'est trop, peut-être, que d'é\aluer à un quart le nombre de ceux que leur ineptie, ou leur pénurie, ou leurs vices, ou leurs crimes dévouaient à l'avance au délire démagogique... Quoiqu'il v eût plus des trois quarts pour un gouvernement régulier, mais non déterminé, moins d'un quart ])Our la prolongation des troubles, c'étoient encore deux partis égaux... La majorité et ses moyens couroient le risque de décroître par le seul retard du iriompbe; il suffisoit presque à la minorité de n'être pas renversée au premier choc. Des deux parts on arrivoit plein de confiance; mais dans la minorité, c'étoit la confiance qui entreprend, et dans la majorité, c'étoit beaucoup plus la confiance qui menace et se repose *. »

Confiance singulière après la révolution du 10 août, faite contre la royauté et contre l'Assemblée législative, gardienne de la Constitution, après les massacres de septembre, restés impunis, mais confiance bien réelle cependant. Indépendamment des faits, nous en trouvons un témoignage dans le regret qu'expriment les Mémoires de Buzot :

(1 ... Il faut en convenir, les premiers torts sont aux journalistes du temps, aux députés surtout de l'Assemblée législative, qui n'instruisirent leurs départements ni de la position où se trouvoit l'Assemblée, ai de l'état de la ville de Paris (à l'époque des élections à la Convention)... Il ne falloit qu'enjoindre aux députés de se réunir ailleurs qu'à Paris... Ou ne prévit rien, la Convention vint à Paris, et dès loi-s tout fut peidu. »

^ MeiiKiire': de DaitiKin , |iui>lit';s ;i la suite de l'ex<"elleiit travail de .M. 'l'aillaiulier.

cxMv .MAliA.MK KOLA M) ET SON TEMPS.

Mais les députés n'étaient-ils pas prévenus sur la situation de Paris par les déclarations de Roland , qui attestent l'audace sans freiu des révolutionnaires et l'impuissance du {gouvernement?... Le 14 septembre, c'était une lettre du ministre à l'Assemblée, où il disait : « De nouveaux excès se commettent à Paris : ou enlève aux passants les montres, les boucles d'argent et les boucles d'orçilles. Ces brigandages, s'ils n'étoient réprimés, pourroient aller plus loin. » Le ](>, il apj)rend que les prisons sont encombrées; que, depuis le "2 septembre , quatre ou cinq cents personnes ont été emprisonnées par ordre soit de la municipalité, soit des sections, soit du peuple, soit même d'individus. Dans aucune prison il n'a trouvé de registres et d'écrous. Cinq jours après, réponse du ministre à une ai'Hcbe signée par Marat ', l'allié de Danton, et où Roland et Dumouriez avaient été présentés comme des traîtres :

(i Par une malheureuse coïncidence, disait le journal officiel, une partie des assertions publiées depuis la Révolution par iM. Marat contre plusieurs individus qui jouissoient de la confiance publirpie, se sont vérifiées et lui ont donné un graml ascendant sur l'esprit du peuple; les inculjiations qu'il dirige aujourd'hui contre un homme coïirtujeiix dont il j)résente la vertu comme mi objet de défiance, sont plus dangereuses, dans leurs atteintes, pour les citoyens peu éclairés, etc. »

Note maladroite assurément; elle vante le courage, à certains égards contestable, et la vertu fatigante de celui qui l'a dictée, en s' adressant à des citovens (pi'elle dit i)cu éclairés, pour les mettre en garde contre les calomnies de Marat. Tout cela, et les réclamations du ministre pour empêcher qu'on aille, avec l'écbarpe nuuiicipale, briser les portes des maisons des émigrés, enlever leurs meubles, leur argent, sans pouvoii- obtenir qu'on eu rende compte aux mandataires du pouvoir exécutif, n'attcstaieut-ils pas l'excès de la désijrganisation, rabscnce de (jaranties d'ordre et de sécurité?... Mais Buzot et ses amis, se voyant maîtres de la majorité, se firent illusion siu- la force lunuéricpie de Topinion

< Madiiiiii- Itolaiid lait roiinaitrc les ('aiisP;^ de la liaiiic i|n(' Maral |iiuiai( à .son mari (|i. 273).

MADAME l'.OLA^D ET SO^ TEMPS. (xi,v

(les provinces f|u'ils représentaient, et sur l'empire de leur éloquence et de leurs talents. Il v a donc du vrai dans le juf'ement trop sévère qu'a porté sur eux un contemporain :

« Le parti de la Gironde; a lourni des orateurs, des métaphysiciens, des écrivains distinfjués et pas un homme d'État. La plupart d'entre eux, élevés à l'école de l'ancien barreau, avoient contracté une confiance ridicule dans l'art de parler, et se persuadoient qu'ils avaient tué leurs ennemis avec un sarcasme bien aijjuisé et un discours d'apparat. » Le comte Bkignot.

Le 21 septembre , trois cent soixante et onze députés , réunis dans une des salles du palais des Tuileries, déclarent la Convention nationale constituée. Pétion est nommé président à la presque unanimité des suffrajjes. Les secrétaires appartiennent tous à la Gironde : Gondorcet, Brissot, Rabaut Saint-Etienne, Lasource, Vergniaud et Camus.

Un décret proclame la république. Une circulaire de Roland aux corps administratifs met le caractère et la vertu à l'ordre du jour. Nous avons cru y reconnaître la plume de madame Roland. En voici quelques extraits :

« La Convention nationale est formée; elle prend séance, elle vient de s'ouvrir. François! ce njoment solennel doit être l'époque de votre régénération. .Jusqu'à présent, vous avez été pour la plupart simples témoins d'événements qui se préparoient, sans que vous cherchassiez à les prévoir, qui survenoient sans que vous en calcidassiez les suites, et dans le jug^ement desquels les passions des individus ont souvent mêlé des erreurs. La masse entière d'une nation longtemps opprimée se soulevoit de lassitude et d'indignation; l'énergie de la capitale frappa la première le colosse du despotisme.

» La France ne sera plus la propriété d'un individu, la proie des courtisans; la classe nombreuse de ses habitants industrieux ne baissera plus un frout humilié devant l'idole de ses mains. V^n guerre avco les rois, qui fondent sur elle et veulent la déchirer pour le bon plaisir de l'un d'entre eux, elle déclare qu'elle ne veut plus de roi; ainsi, chaque homme, dans son empire, ne reconnoit de maître et de puissant que la Loi. C'est

cxi.vi MADAME liOl.AND KT SON TEMPS.

cil»' que les liomiiiaffes n'ahèrent iauiais, et dont laiitorité est toujours plus aimable et plus salutaire ii inesiirc <proii la respecte davantajj^c.

» Il ne faut pas nous le dissimuler : autant ce {jlorieux régime nous promet de biens, si nous sommes dijjnes de J'obsener, autant il peut nous causer de déchiremeuts, si nous ne voulons approprier nos mœurs îi ce nouveau {louvernemcnt. Il ne s'agit jilus de discours et de maximes; il faut du caractère et des vertus. 1^'esprit de tolérance, d'humanité, de bienveillance universelle, ne doit pas être seulement dans les livres de nos philosojîhes; il ne doit pas se manifester uniquement par ces manières douces ou ces actes passagers, plus propres à satisfaire l'ainour-propre de ceux qui les montrent qu'à concourir au bien général ; il doit respirer sans cesse dans l'artion du gouvernement, dans la conduite des administrés; il tient à la juste estime de notre espèce, à la noble fierté de rhonnue libre, dont le courage et la boute doivent être les caractères distinctifs.

)) Vous allez. Messieurs, proclamer la Rcpubtif/ue ; proclamez donc la Fraternité' .

11 ... Nous obtenons le bonheur, si nous sommes saj;es; nous ne parviendrons à le goûter qu'à force d'épreuves et d'adversité, si nous savons le mériter. Il n'est plus possible de le fixer parmi nous, je le répète, que par l'héroïsme du couraye , de la justice et de la bonté; c'est à ce prix que le met la Repahlique. n

Le caractère, les vertus, Va fraternité, la justice, la honte, conditions impossibles, il était facile de le pressentir, auxquelles Roland mettait le bonheur de la République!

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