MADAME ROLAND DEVANT LA CONVENTION
Cependant il eut un jour d'orf^ueilleuse joie. Madame Roland parut à la barre de la Convention, le 7 de'ceinbre. Sa merveilleuse présence d'esprit, son doux parler si ferme, sa beauté synipathirpie produisirent sur cette assemblée d'bommes une sorte d'éblouissement. La Gironde, toute glorieuse d'une si charmante alliée, la Montagne, vaincue par toutes ces grâces persuasives mises au service d'une énergie virile, contribuèrent l'une et l'autre au triomphe.
Nous allons rapporter la relation du Moniteur :
Chabot. Un citovcn vient deinandei- à nous communiquer en particu]i<>r un grand complot dont les membres du comité de surveillance sont les principaux acteurs. (Grand nombre de membres sùmiltancinent : Nommez-les, ou vous êtes un calomniateur.) Oh ! je les nommerai tout à l'heure; car j'ai en main le procès-vcibal qni le constate. (De nombreux applaudissements partent tout à coup des tribunes.)
Taillcn. Cela ne devait pas encore être dit à l'Assemblée.
Chabot. Il faut le dire. Lorsque un grand complot s'ourdit et que des membres du comité de surveillance ti'empent dans ce complot, nons ferez-vous un crime, citoyens, de vouloir ne pas bitter contre le front audacieux de celui qui trempe dans cette abominable conjuration? Lorsqu'elle sera dévoilée, me ferez-vous un crime, à moi dépositaire de ce seciet, d'avoir appelé chez moi les membres les plus forts en patriotisme?... (On murmure. On entend quelques éclats de rire.) Au moins, dans mon opinion, car j'ai toléré assez d'opinions sur mon compte pour qu'on puisse me permettre d'eu avoir une; j'ai donc appelé plusieurs de mes collègues pour rédiger avec moi un procès-verbal snr des faits qu'un particulier voulait nous dénoncer; le témoin existe, et il pourra comparaître devant vous.
On demande que (îbabot lise «on procès-vetbal.
Chabot. .le puis le lire, si l'AssendjIée le juge absolument nécessaire. (Oui, oui, s'écrie wne grande partie de l'Assemblée.)
Tallien. Jp demande qu'on ne le publie pas tout de suite. (MuriiMires.)
,1%. MADAMK HOLAND ET SON TEMPS.
Linclon. Il faut comioitre ro {jrand secret.
Chabot. Si la Convention nie l'ordonne, je lirai.
L'Assemblée décide ([ue le procès-verbal sera lu.
On demande qu'il le soit par un secrétaire.
Fermant monte à la tribune et lit : « Le citoyen Achille Viard nous avoit remis le journal de sa mission à Londres. J'avois cru nécessaire de ne lui l'aire aucune question jusqu'à ce «ju'enfin j'eusse rassemblé un certain nombre de mes collè{jues du comité de surveillance, et ([ue cette assemblée se tint ailleurs que dans le lieu des séances du comité, l'^nfin, aujourd'hui 7 décembre, à onze heures du matin, Achille Viard a comparu eu présence de Injpand, Koverre, la Yicomterie, Uuamps; Tallien, Montant et Fiancois Ohabot. Nous avons lu son journal, sur lequel la discussion s'est ouverte. Interrogé comment il avoit été envoyé à Londres, il a répondu que Lebrun, ministre des affaires étrangères, l'avoit mandé chez lui et lui avoit dit qu'il alloit lui donner une mission à Londres, mais qu'il falloit qu'il allât trouver l'abbé Fauchet; celui-ci lui dit qu'il falloit aller à Londres pour chercher les papiers qu'il devoit lui remettre. Il lui remit ensuite une lettre cachetée, adressée à Lebrun, sans lui donner d'autres explications. Viard se rendit avec cette lettre chez Lebrun, pour lui demander un passeport. Le ministre lui recommanda d'aller trouvera Londres le nommé Masselin, agent de d'Aiguillon, <'t ajouta qu'il devoit fi'indre d'être de leur parti, et se char(;er des paquets qu'ils lui donneroient. Arrivé à Londres, il vit Masselin, qui le présenta au ci-devant duc d'Aiguillon, et celui-ci lui remit une lettre pour Narbonne, qui demeuroit alors chez madame Houlogne, à environ ((uinze milles de Londres. Narbonne l'accut'illit favorablement et lui donna une lettre pour l'évêque de Saint-Pol de Léon; il se rendit chez ce dernier, où il vil les évê(pies de Lizieux, d'Angouléme, de Poitiers. d'Amiens et autres émijjrés, tant prêtres que ci-devant seigneurs; l;'i . il les entendit discuter entre eux sur les affaires présentes et sur l'état de la France; ils s'atlendoient à un autre ordre de choses et à rétablir le roi dans son ancienne autorité, assurant qu'ils auroient des amis dans la Convention nationale, et qu'ils comptoient surtout sur Fauchet et sur Roland. » (Des runu'urs, tpielques éclats de rire, quelques exclamations se font entendre.)
Clidlio!. Continuez la lecture; vous allez entendre d'autres choses. —
MADAME ROLAND Eï SON TEMPS. ciaii
(( Qu'ils comptoient surtout sur Fauchet et sur Uoland
au sujet du procès du roi; qu'ils étoieut sûrs que leurs amis à la Gonvcution trouveroient des moyeus dilatoires ou évasifs pour retarder ou empêcher son jugement.
Il a vu ces évêtjues avec Talleyraud , ci-devant évêque d'Autun, et c'est dans le sein de ce dernier qu'il les a vus déposer leurs re^j^rets à l'époque de son départ. Geliii-ci les assura que le roi seroit sauvé —
Fermant. J'observe que les dénonciations ayant été faites, l'Assemblée ne peut se dispenser d'entendre les réponses. J'ajoute que Roland ayant été mandé, ne peut se retirer qu'en vertu d'un décret. Je propose que Roland soit entendu d'abord , et Viard ensuite.
Cette proposition est adoptée.
Rolniifl. Je déclare n'avoir jamais vu ni connu les personnes avec lesquelles on prétend que je suis en correspondance. Talleyrand est le seul que j'aie vu. Il est venu chez moi depuis son retour d'Ang^leterre , me demander ma voix pour une mission qu'il sollicitait pour Londres; mais elle lui a été refusée par le conseil exécutif à l'unanimité de>i voix. (Une très-gi-ande partie de l'Assemblée applaudit.) Si ma femme est impliquée dans cette affaire, je demande qu'elle soit mandée, et qu'il me soit permis de rester ici. (Mêmes applaudissements.)
L'Assemblée décide que la citoyenne Roland se rendra à la barre.
Cliambon. Il faut qu'elle soit entendue pendant que Viard est à la barre.
L'admission est ordonnée.
La citoyenne Roland paroît à la bari'c. (Il s'élève de nombreux applaudissements.)
Le président. Citoyenne, la Convention a désiré vous entendre sur un objet dont il va vous être donné connoissance. Quel est votre nom?
La citoyenne. Roland; nom dont je m'honore, parce qu'il est celui d'un homme de bien. (On applaudit.)
Le président. Coiinoissez-vous le citoyen Achille Viard?
La citoyenne Roland. Je ne le connois pas; mais je reçus, il y a huit jours, une lettre où le citoyen sijjnoit ce nom, m'annonçant qu'ayant la confianC(; du citoyen Lebrun, ministre des affaires étrangères, et étant sur le point de partir pour l'Angle-
ci.viii MADAME F'.OI.AND ET SOX TEMPS.
terre, où il ;i\oit découverl une .",r.nj(i<> conspiration contre la République, il avoit à communiquer au citoyen Roland des choses très-intéressantes pour lui et pour le citoyen l^ebrun, mais (ju'il n'avoil pu lui en fairi; part à cause de la multiplicité de ses afKiires. Je lui jépondis, par un l)ili(;t non si{jné, que s'il s'agissoit d'affaires publiques, je m'en teiiois à mon rôle lie femme, et qu'il falloit s'adresser au citoyen Roland; que si la chose intéressoil sa ]>ersonne, |e serois visible le lendemain, depuis dix heures jusqu'à on/e. Je reçus une seconde lettre par laquelle ou m'informoit qu'inyité par le citoyen Lebrun à un rendez-vous très-important, on ne yiendroit pas le lendemain, mais le surlendemain. I>e surlendemain, je vis h; citoyen Viard , que je reconnois. Il me raconta ce (pi'il avoit vu à Londres; je le laissai parler autant qu'il youlut. Je lui témoignai mon étonnemcnt de ce qu'ayant des choses si intéressantes à communiquer au ministre, c'éloit à moi (ju'il s'adressât plutôt qu'à lui. Je lui dis (ju'appareniuient il étoit dans une erreur que partageoient plusieurs personnes. H me dit que h; ministre étoit si surchargé d'affaires qu'il ne pourroit lui iMdi(|Mer qu'un rendez-vous fort éloigné; que mon intervention jiouiioit en rapprocher le terme. Je lui répondis (jue je n'étois qu'à côté des affaires; que ce n'étoit pas à moi de disposer du temps du citoyen Roland; qu'il savoit trop bi(;n diriger Teuqiloi de ses moments pour que je pusse m'en mêler; que d'ailleurs, comme fonctionnaire public, il s'<mi tenoit à l'usage de n'entendre les personnes qui ont des affaires à lui connnuniquer (|ue dans l'ordre de leur présentation. Il se relira.
Sans avoir l'œil très-exercé, j'ai cru voir dans Monsieur un homme qui venoit pour observer ce qu'on pensoit plus que pour autre chose. (On applaudit à plusieurs reprises. Quelques rumeurs se font entendre dans une extrémité de la salle.)
On demande cpie les honneurs de la .séance .soient accordés à la citoyenne Roland.
Le prc'sident. Citoyenne, la Convention nationale, satisfaite des éclaircissements (pie vous venez de lui donner, vous invite aux honneurs de la séance.
La citoyenne Roland traverse la salle an milieu des applaudissemefits de la grande majorité de l'A.s.semblée.
Marat (près de la liibvuu;). Voyez 1(> silenc(> du public; il est plus sage (|ue nous.
MADAME ROLAIND ET SOX TEMPS. cxlix
Elle s'était donc un instant introduite sur cette scène, elle V avait parlé, elle y avait tenu tout un auditoire de législateurs attentif à sa parole, elle v avait réduit ses ennemis au silence, et, qui sait, à l'admiration peut-être!
Victoire qui n'eut pas de lendemain! Le lendemain, Roland se ])lai{jnait dans le Moniteur qu'on tînt à la maison commune un rejjistre ouvert pour recevoir et rassembler toutes les dénonciations <ju'on y portait contre lui. C'est ainsi que le conseil général du dépa:rtement répondait aux lettres quotidiennes par lesquelles le ministre lui demandait , au nom de l'Etat, des comptes de sa gestion pendant deux mois de désordres.
Il y a une manière de demander des comptes à des gens que l'on sait ne pouvoir en rendre, qui les conduit infailliblement ou à la honte, ou à la ruine, ou au crime. Au fond, toute violente qu'elle fût, la Gironde avait pour elle la raison et le droit. Mais il est périlleux d'acculer des adversaires à l'abîme, en temps de révolution, sans avoir la force pour soi. Elle croyait l'avoir, ayant les départements avec elle, quatrevingt-deux contre un. Nous verrons ce que valait ce calcul.
Dans le programme de la Gironde , les deux points essentiels sont : le châtiment des septembriseurs , auquel subsidiairement s'ajoute la reddition des comptes de Danton ; la garde de la Convention, confiée à une milice départementale. Qu'on suppose cette milice formée et rassemblée à Paris : combien de temps se serait— elle soustraite à l'influence des clubs, des meneurs des sections, des séductions de la commune? Et la commune, comment aurait-elle pu consentir à une enquête sur les événements des prisons, à des poursuites contre ses membres, à l'aveu de ses torts, à la confession de son impuissance, avant d'avoir éprouvé cette impuissance dans une bataille où elle eût engagé toutes les forces révolutionnaires? Il n'v avait qu'une marche à suivre, et il était trop tard déjà pour la prendre, si jamais elle avait été possible : c'eût été de casser la commune, de dissoudre \e^ sections, de fermer les clubs.
Fermer les clubs? En ce moment même, au plus fort de la lutte engagée, Roland, par sa circulaire du H^l décem-
CLx MADAME ROLAND ET SON TEMPS.
bre, recommande aux corps administratifs de les favoriser. Sans doute le ministre fait une faute, mais l'homme reste conséquent avec lui-même. En butte à des attaques d'une violence inouïe, il veut que la force dont il souffre, <|ui le renversera peut-être, soit respectée :
(i Les abus de quelques sociétés populaires ne doivent pas rendre injuste à leur é{jard et fermer les yeux sur leur utilité. Qu'un peuple, sortant avec effort de la fange; d(; la corruption, iléveloppe dans les assemblées où il se réunit lil)reuienl des passions inquiètes et jalouses, de l'emportement, du délire; qu'il saisisse avec avidité les Ha{jornerics dont on le berce, les soupçons dont on le chatouille, les calomnies dont on aiguise sa malignité, c'est un petit mal auquel on doit s'attendre, particulièrement dans les {fraudes villes, et principalement à Paris. Malheur au philosophe (|ui en seroit étonné, et à l'administrateur qui pourroit le craindre! Ce sont les flétrissures des fers (pie nous avons portés; elles ne peuvent disparoître qu'avec la régénération des jnœurs. Eu attendant <|u'elles soient effacées, riiomme public doit marcher ferme au milieu des obstacles qu'on lui élève, des dégoûts qu'on cherche à lui susciter, des injures qu'on lui adresse. Ce n'est pas pour lui «pi'il travaille; (pi'importe ee «pi'il devienne! Sa conscience l'accouq^agne, et la postérité ])rendra soin de sa gloire... "
Ici madame Roland a pris la plume. Ce langage, ces ex- [)ressions sont le langa{;e qu'elle a tenu, les expressions <lont elle s'est servie dans les Mémoires. — Le passage où le ministre recommande de n'employer qu'à la dernière extrémité les movens coercitil^, s il dénote de l'impéritie, sous le rapj)ort pratique, est d'accord avec les pnncipes (pu^ Roland avait soutenus avant d'arriver au pouvoir :
«< Dans un régime libre, l'opinion est le levier de l'Etat; on peut en abuser en travaillant à la rorronq)re, mais le rè{fne de celui (pii l'égaré est de courte duiée; on ne la dirige (pi'en l'éclairant, et cette manière de s'en servir ne permet pas d'en faire une dangereuse application.
») De même que la vérité, bien sentie, clairement exprimée, a toujours (piel(|ue éhxpience, la vertu ne uiancpie pas d'une sorte d'autorité. Dès que l'une et l'autre acconq)aî;iient rhomirie public, il a tonte l'intluence (pi'il lui est pi-rmis de désirer.
MADAME ROLAND ET SON TEMPS. clxi
parce que c'est la seule (jui soit nécessaire pour faire le bien. Si des circonstances rares et difficiles exijjent l'emploi de la force, il devient d'autant plus imposant qu'il a été précédé de celui de la persuasion : dès lors les (|ens de bien l'applaudissent, leur vœu a précédé son recours, et c'est aux seuls scélérats de trembler... »
Nos pères, novices à la vie gouvernementale, pratiquaient mal cette dextérité, cette souplesse avec lesquelles on accommode ses principes à la position qu'on occupe, sans tenir compte des opinions de la veille.