‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 22 sur 46 · LE PÈRE DUCHESNE · texte numérisé non relu

LE PÈRE DUCHESNE

Pendant que Roland recommande la libre circulation des lumières, des idées, des sentiments, aussi bien que celle des subsistances; qu'il préconise la liberté de discussion et d'examen, la discussion allât-elle jusqu'à l'outrage, l'examen à la défiance calomnieuse, la Montagne le diffamait, les tribunes le huaient , les clubs le déchiraient , et Hébert , — mauvais signe! — Hébert, le chacal de la presse, le dépisteur de cadavres, la béte fauve qui épie le moribond, le vautour qui le mange vivant s'il est enchaîné , Hébert commençait à s'acharner contre les Roland.

Voulez-vous savoir, à cette époque, les projets des meneurs de la commune, savoir quelle tête tombera demain sous la guillotine? Lisez le Père Diichesne de la veille. Mais j'oublie que le Père Diichesne, cette feuille tirée quelquefois à quatre-vingt mille exemplaires, n'existe complet nulle part. Vous ne le rencontrerez jamais. Il faut donc que j'aie recours, — Dieu me le pardonne ! — à de nombreuses citations pour le faire connaître.

Le papier est gris, format de petit in-quarto, l'impression détestable, les fautes d'orthographe abondent; les phrases, par la négligence du correcteur sans doute, ne sont pas toujours sur leur pied; aucune indication de jour et de quantième du mois, mais sur chaque feuille un numéro. La collection complète devrait renfermer trois cent cinquante-cinq

oi.xii MADAMR ROLAND ET SON TEMPS.

numéros. Comme le journal a paru irré(julièrement, tantôt une fois, tantôt trois fois par semaine, il n'est {juère possible de donner à chacun qu'une date approximative , après avoir pris connaissance du contenu ' .

On va voir qu'au milieu de ces ordures il v a un certain art infernal. Hébert, ancien laquais, ancien contrôleur des billets d'un des petits théâtres de Paris, chassé pour infidélité, était un de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 août, s'étaient installés membres de la commiine, sans mandat de personne. 8a participation aux massacres lui vaudra le titre de substitut du procureur syndic de la commune.

Marat était le fjrand dénonciateur de la démajjo^ie; nature maladive, il voyait des traîtres, des dilapidateurs partout. Hél)ert en était l'amuseur; il en flattait les instincts bas, il en excitait les convoitises. Il montrait aux affamés les tables chargées de viandes des riches, et les poussait à se jeter sur les convives. Il spéculait sur la faim, la misère, l'envie, <^]u'il tournait en rage furieuse et féroce.

Deux fois par semaine, madame Roland avait l'habitude de réunir à sa table une quinzaine d'amis politiques*, cause de mécontentement et de dénigrement de la part des exclus, imprudence que l'ami des Roland, Ghampagneux lui-même, a blâmée. Un jour, Hébert arrive avec une députation chez le ministre; il traverse la sulle à maujjer, il voit les convives. Le fait lui paraît si grave, qu'il y reviendra dans sa déposition au procès des Girondins. En attendant, il lui fournit la matière du récit burlesque et infâme qu'il publia dans le 191)" numéro du Père Ducliesne. La bouflonnerie s'y môle à la calomnie.

(( Je dis donc, f , que Coco Roland, ou lo roi Roland, si

on veut, se dédoinniago calément des anciens carèincs qu'il a faits, et il faut ji ci^ sujet que je raconte certaine aventure trèsvéridiciue qui pourra ("orincr un jour un bon chapitre de lliistoire du vertueux Roland.

* Une grossirrc iin.iye r('j)réscnto un liniiunc à inoiistaclic.-! , avant à la main xnte hache levée sur un prèirc, aïKjiicI II ailrosse le Mcmento mort. A la fin du niinii'i'o, dciiv rmirncaTix , dont un renversé.

2 Voyez p.i{je 374 des Mcinoircs.

MADAME ROLAMD ET SON TEMPS. clxiu

)) Il y a quelques jours, f. — , une demi-douzaine de sansculottes que je ne craindrai pas de nommer: Grenard, administrateur du département; îloiilinet Duplex, membre de la Commune; Poussin et Auger, commissaires de la section de la République, vint en députatiou chez ce vieux tondu; malheureusement c'était au moment de la bouffaille. — Que fouloir fous? leur dit le suisse en les arrêtant à la porte. — Nous voulons parler au vertueux Roland. — L'être point ici de virtueiix, réplique le (;ros portier, bien gras et bien tondu , en allongeant la patte ni j)lus ni moins qu'un ci-devant procureur de la JNormandie. - — Ce n'est pas à nous à la graisser, lui dit l'ami Grenard; nous devons passer francs comme des capucins, car nous sommes envoyés par les sans-culottes.

)) A ce mot , le suisse rentre dans sa loge comme un colimaçon dans sa coquille aussitôt qu'il a montré ses cornes. ÎSos sansculottes enfilent le corridor et arrivent dans l'antichambre du vertueux Roland. Ils ne peuvent se faire jour à travers de la valetaille dont il était rempli. Vingt cuisiniers chargés des plus fines fricassées crioient à pleine tête : — Gare, gare, ouviez le passage , ce sont les entrées du vertueux Roland ; d'autres : les chefs-d'œuA re du vertueux Roland ; d'autres : les rôts du vertueux Roland; d'autres : les entremets du vertueux Roland. — Que voulez-vous? dit le valet de chambre du vertueux Roland à la députation. — Nous voulons parler au vertueux Roland. — Il n'est pas visible maintenant. — Dites-lui qu'il doit toujours l'être pour les magistrats du peuple.

» Le valel va rendre le propos tout frais au vertueux Roland qui vient en rechignant, la gueule pleine (^t la serviette sur le bras. — La République est sûrement en danger, dit-il, pour me faire ainsi quitter mon dîner, etc. — Roland conduit mes

b dans son cabinet; d'abord par la salle à manger, où il y

avoit plus de trente piqueurs d'assiettes. Au haut bout et à la droite du vertueux Roland étoit placé Bussatier; à la gauche le

dénonciateur de Robespierre, le petit f. quet de Louvet, qui

avec sa figure de papier mâché et ses yeux creux, lancoit des regards de convoitise à la femme du vertueux Roland; Barbaroux, etc. — »

Hébert raconte ensuite que Poussin, un des membres de la députation, veut passer par l'office sans lumière, et renverse le dessert du vertueux Roland. Pendant ce temps, les commissaires demandent au ministre pourquoi il a fait enlever les scellés de l'hôtel Saint-Priest et pris le bois de cet émigré.

ci.xiv MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

Ils vont après « rciKlre compte do l(>nr dôniarclic an (l(''part»'nient, et surtout du copieux diner du vertueux Roland. »

A la nouvelle de la perte de sou dessert, « la femme du vertuevix Roland s'arrachoit de ra{;e ses cheveux postiches. >»

Ce n'est pas sans un dégoût profond qu'on lit et surtout qu'on transcrit de pareilles turpitudes; mais il y a là une instruction, el il imj)orte qu'elle ne soit pas perdue. Il lie suffisait point, dans la Convention, de calomnier les Girondins, de les représenter comme des traîtres : il fallait clierclier à les rendre ridicules, ameuter contre eux la vile po])ulace, l'hal)ituer à huer et à insulter les citovens illustres auxquels le patriotisme et l'éloquence avaient donné un si {Tjrand prestige. Les attaques dirigées contre madame Roland indiquent assez le degré d'itifluence qu'on lui attribuait. Hébert, en s'efforçant de la blesser aux endroits les plus sensildes, en diffamant ses mœurs, se vengeait des afticlies de Louvet, du journal de Gorsas et du juste mépris de la Gironde. Il la compare à la du Barrv, moins la beauté, car il la fait laide, vieille, édentée, avec des cheveux postiches. Cette injure dépassait les autres pour une femme , et madame Roland elle-même paraît l'avoir ressentie assez vivement.

N» 202. — Vers le 20 décembre 1792. u Nous avons détruit la

royauté, et f nous laissons s'élcner à la place une autre

tyrannie plus odieuse encore. La tondre moitié du vertueux Roland mène aujourd'hui la Franco à la lisière, comme les Pouq)adonr et les du Barrv. Rrissot est le grand écuyor de cette nouvelle reine, Louvet son chambellan, Ruzot le grand chancelier, Fauchet son aumônier, Barbaroux son capitaine dos gardes, que Marat appelle mouchard; Vorgniaud le grand maître dos cérémonies, Guadet son échanson, Lanthenas rintroducteur.

Telle est, f , aujounTliui, la nouvelle cour (pii lait maintenant

la pluie et le beau temps dans la Convention et les départements.

» Elle s(> lient tons les soirs, à rheure dos chauves-souris, dans le mémo lieu où Antoinette manigaiu;oit une nouvelle Saint- Barthélomy avec le Comité autrichien. — Comnie la ci-tlevant reine, madame Coco, étendue sur nu sopha, entourée de tous ces beaux esprits, raisonne à jxrle de vue sur la guerre, la politique, les subsistances. — C'est dans ce tripot (jue se fabriquent toutes les affiches, etc. »>

MADA:\IE R0LA>D et S0>^ temps. clxv

Au milieu de ces immondes divagations , on reconnaît un homme assez bien informé, qui ne frappe pas au hasard. Tous les hommes politiques qui ont fait partie du petit cercle intime de madame Roland sont nommés, quelques-uns caractérisés, non sans clairvoyance. L'odieux pamphlétaire devine que plusieurs doivent aimer madame Roland, et qu'elle peut ne pas être insensible. Il a pressenti la tendre sympathie à laquelle allait se raviver et s'enflammer la fougue et l'éloquence de Buzot. Est-ce le hasard f[ui met son nom sous sa plume, est-ce la haine que lui inspirent les propositions du membre le plus énergique de la Gironde, dans cette sortie du numéro !204, publié vers le 25 décembre 1792?

N" 204. — Le père Duchestie fait parler Brissot à Buzot :

« ... Pour toi, mon cher Buzot, tu aurois été b t buze

de rester simplement honnête homme, conviens-en. Après l'Assemblée constituante, tu t'es en allé dans ton département, chargé de gloire et léger d'argent. Il a fallu reprendie le train de vie d'un petit avocat de campagne, et tu as été réduit à manger des pommes de terre; devenu conventionnel, tu n'as pas manqué cette occasion d'être un grand personnage. Conviens qu'il est beau de servir de bras droit à un homme tel que moi. Je t'ai faufilé parmi les beaux esprits qui gouvernent la France. Sans moi , tu ne serois pas chéri des adorateurs de la vertueuse épouse du vertueux Roland. Quel plaisir de répéter à ses pieds le rôle que tu dois jouer le lendemain à la Convention, de la voir t'applaudir quand tu récites quelque bonne tirade contre Robespierre, de la voir se pâmer entre tes bras, quand tu nous as emporté d'emblée quelque bon décret, soit poui' bannir ceux qui ont fait la Révolution, soit pour allumer la guerre civil*-' entre Paris et les départements! etc. )>

Le misérable qui pai'lait ce langage de mauvais lieu venait d'être nommé, trois jours avant, second sul)Stitut adjoint de la commune de Paris.

De pareilles violences commises contre le ministre de l'intérieur, publiquement et impunément, montrent à quel degré d'impuissance les mandataires de l'autorité étaient tombés.

CLXvi MADAMi: ROLAND ET SON TEMPS.

Mais Roland et .sa femme n'étaient point seulement exposés à l'outrafje : les assemblées populaires retentissaient de menaces; leurs jours paraissaient menacés. Nous avons sur ce point le témoigna(je de Ghampa^jneux, placé auprès du ministre avec des attributions analo(jues à celles d'un secrétaire fjénéral. Il dit dans quelles perplexités vécut madame Roland pendant les mois de décembre 1792 et janvier 1793 :

« Chaque jour voyoit éclorc un noiiveau danger; chaque nuit dcvoit être la dernicn; do sa vie; mio armée d'assassins devoit profiter dos tônèbros pour venir l'ôfforgor ainsi que son mari : les avis les plus sinislros lui ariivoieut de toutes parts; on la pressoit de coucher hors de l'hôtel de l'intérieur. Elle céda d'abord; mais tout ce qui sentoit le dccoura{jement et la pusillanimité étoit si fort é]oi{]^nô de son caractère qu'elle ne se rendit à ce conseil qu'avec dépit.

» Je fus témoin, un soir, d'un incident qui en fournit la preuve. On étoit venu l'avertir, à dix heures, que des hommes armés, et de très-mauvaise mine, rôdoient autour de sa maison, que vraisemblablement ils ne tardeioieut pas d'y pénétrer; rpi'il falloit se hâter d'en sortir sons d'autres habillements que les siens, pour n'être pas reconnue. Tous les assistants appuyèrent l'avis; elle ne put donc résister au travestissement et donna la préférence à l'habit de paysanne. On ne trouva pas la coiffe assez grossière; ou proposa d'eu substituer une autre. Cet amendement lui déplut et produisit une explosion de dépit qui fit jeter ati loin la coiffe et tout le reste de l'ajustement. — J'ai honte, s'écria-t^lle, du rôle qu'on me fait jouer; je no veux ni me dégniser ni sortir. Si on veut m'assassiner, ce sera chez moi. Je dois cet exemple de fermeté, et je le donnerai. — Ces mots furent prononcés aA'OC tant de vivacité et d'assurance, ([ne personne ne songea à répliqnei- —

» Depuis ce jour jusqu'à la démission (pie Roland donna du ministère, sa femme Jic cpiitta pas d'un seul monieut sa maison.»

Le 25 décembre, le jour même où parut le nimiéro du Përe Dnchesnc dont nous avons plus haut reproduit lui frajjment, M. et madame lîoland prenaient, au sujet de leur Hlle, des arranfjcmenfs que nécessitaient à leurs veux les dangers aux([uels ils send>laicut exposés :

« Nous, soussignés, réiuiis dans les scntimeuls (pii noul cessé

MADAME ROLAND ET S0\ TEMPS. clxvii

de nous animer l'un et l'autre, considérant que l'incertitude ordinaiie des événements est encore augmentée par la situation politique de l'empire et celle de la capitale en particulier; considérant que le premier devoir d'un homme public est de rester à son poste tant qu'il peut y être utile, et résolus de demeurer toujours là où nous veut la patrie ; mais , jugeant que rien ne nous oblige à faire courir les mêmes hasards à notre enfant chérie, nous avons arrêté de la confier à mademoiselle Mignot, qui déjà s'est chargée de son éducation , et de l'envoyer dans le domaine rustique de la famille attendre des jours plus heureux, etc. ))

En même temps, madame Roland écrivait au frère de son mari, résidant à Villefranche, où Eudora devait être envoyée avec sa gouvernante, une lettre dans laquelle nous remarquons les passages suivants :

« La journée de demain , suivant les avis qui nous viennent de toutes parts, et les dispositions préparées depuis longtemps, peut être notre dernière; dans tous les cas, elle ne sera pas inutile au salut de la République, et notre chute apprendra aux départements quels dangers ils doivent combattre.

» Adieu, mon frère; j'ai trop peu de temps pour dépenser beaucoup de paroles; mais je suis ce que vous m'avez toujours connue, dévouée à mes obligations que j'aime, appréciant la vie pour les biens de la nature, les jouissances de la vertu; mais la trouvant assez laborieuse pour la quitter sans regret, et m'étant trop habituée à mépriser la mort pour jamais la craindre ou la fuir. Je laisse à ma fille de bons exemples, luie mémoire chérie; son père y joint quelque gloire; il lui reste en vous et mademoiselle Mignot de sages guides. Elle aura de la fortune ce qui suffit au bonheur. Puisse-t-elle juger, sentir et profiter de tout avec une conscience toujours pure et une âme aussi expansive qu'auront été celles de ses parents * ! » Discours préliminaire de Champagneux en tête de son édition.

' On fit craindre à madame Roland que sa fille ne se trouvât plus exposée dans sa retraite qu'auprès de sa mère ; elle renoii(;a à son projet. MademoiselI<> Mignot, qui n'avait caressé que l'homme en place, disparut au moment de la retraite de Roland; mais elle repainit... au triltunal révolutionnaire, ])(jur faire, con(re celle qui avait voulu lui confier sa fille et qui s'était préoccupée d'assurer l'aisance à sa vieillesse, la seule déposition capable de donner une apparence de fondement à quchpies-uns des griefs <!<• lacté d'accusation.

CLXviii MADAME ROLAND ET SOX TEMPS.

« La journée de demain » , avait écrit madame Roland le 25, et, sous cette impression, elle s'était hâtée d'assurer par ses dispositions l'avenir de sa fille.

Le lendemain, cependant, ne fut marqué par aucun incident nouveau, hormis une séance très-ora{;euse de la Convention, dans lacjuelle on décréta, sur la proposition de Ganibon, qu'on s'occuperait sans désemparer, et toute autre affaire cessante, de Louis Capet. La Montajjne aurait voulu qu'il fût jugé sans avoir été défendu. Toute parole de bon sens, de modération, de justice était imputée à trahison. Les triijunes saluaient d'applaudissements furieux et prolongés les provocations les plus injurieuses, adressées par quelques membres de la minorité à la majorité. Pétion avant aouIu prendre la parole contre la volonté de la Montagne, mais en yertu d'un vœu de la Convention : « Une voix s'élève : Ecoutez donc le roi Pétion ! »

« Pétion reprend : J'ignore comment, dans xme question

aussi sérieuse que celle qui vous occupe (On entend des

cris : Ah! ahl le roi Jérôme Pétion!) »

Il a voulu parler alors que la Montagne ne voulait pas l'entendre, et voilà un homme accusé de tvrannic : il veut remplacer Louis XYI ! La même qualification , joignant l'odieux au ridicule, sera appliquée à Roland, à Buzot, lo roi Roland, le roi Buzot.

Marat, le 25 décembre, avait dénoncé Roland ù la Convention :

Je (leinamlc qu'on ictlrc au ministre de l'intérieur le reste des cent mille livics que l'assemblée législative, dans un moment de crise, lors(|iron le eroyoit patriote, a remises entre ses mains pour les distribuer aux écrivains patriotes capables d'éclairer la nation, et dont il a fait un usage aussi indigne, etc.

Fonfrcde. Je demande que l'Assemblée décrète (|ue 1(> ministre de l'intérieur donnera à Marat les quinze mille livres qu'il lui avoit demandées.

Marat. Je n'en veux plus aujourd'hui; je le méprise troj). (On ril.)

A la séance du matin du 'M déccnd)re, il renouvelle ses dénonciations :

MADAME T10LA>D ET SON TEMPS. clxix

Maral. Depuis quinze jours, les chefs de la faction Roland tiennent un conciliabule rue de Richelieu, n» 148. Ils ont juré de faire sortir Pache du ministère.

Même jour, séance du soir :

Marat. En dévoilant ce matin le complot de la faction Roland, j'ai omis qu'un de leurs grands chevaux de bataille c'est d'envoyer des modèles d'adresse pour demander l'expulsion de Robespierre et de Rillaud de Vai'ennes {plusieurs voix : De Marat), de Panis, et vous sentez que je n'ai point été oublié. (On rit.) Les modèles partent du boudoir de la femme Roland. (On rit.)

Boyer Fonfrède. Je demande qu'il soit défendu aux départements d'envoyer des adresses.

L'ironie ardente de la Gironde suit comme un trait ailé chacune des excentricités , chacune des propositions du démagogue.

L'insurrection , qui depuis les premières séances de la Convention était en permanence dans le conseil de la commune, dans les sections, dans les clubs, resserrait chaque jour son cercle autour de l'Assemblée nationale. Celle-ci ne possédait d'autre gage de sa souveraineté que l'inviolabilité de l'enceinte où elle délibérait.

Bien des fois les clubs avaient par leurs émissaires, maîtres des tribunes, tenté de s'emparer de la censure des délibérations; mais cette tyrannie, jusqu'ici, n'avait pas été subie sans d'énergiques protestations. Le moment approche où elle fera disparaître les derniers vestiges de la dignité et de l'indépendance des représentants de la nation.

Ce moment fut le dénoùment du procès de Louis XVI. La Gironde y perdit devant l'opinion sa force morale, devant les masses sa popularité. Elle cessa d'espérer le succès de la cause ([u'elle défendait et qu'elle dut continuer de défendre.

Le ministère, au 1" janvier 1793, se composait de Garât, ministre de la justice; Roland, à l'intérieur; Clavières, aux contributions publiques; Pache, à la guerre; Monge, à la marine; Lebrun, aux affaires étrangères. Grouvelle, secrétaire, s'était dorujé l'importance d'un membre du cabinet.

Danton avait peuplé les Ijureaux de la guerre d'hommes à lui ; les commissaires aux armées, aux départements, étaient de ses créatures. Il faut connaître ces détails pour comprendre comment les modérés ne trouvèrent d'auxiliaires nulle part. Pourquoi Roland ne s'était-il pas opposé à ces choix, n'en avait-il pas prévu et empêché les funestes consérpxences? Madame Roland l'a dit : les détails l'absorhaient. Il rédi^jeait des circulaires. Il envovait au loin des flèches contre un adversaire qui s'apprêtait à le combattre avec l'épée et le poignard. Et puis, lui et ses amis désespéraient de Paris, ils ne comptaient plus que sur les départements.

A Paris , domine plus que jamais le triumvirat Danton , Marat, Robespierre, trois puissances unies pour lattarpie, et ne croyant combattre chacune que pour elle-même. Robespierre est le saint homme de la Révolution, Marat en est la sentinelle ombrageuse et déliante, Danton le stratégiste; ils gouvernent les clubs. Auxiliaire puissant, Hébert gouverne la rue : monde des marchés, déguenillés ((ui dorment sous les portes cochères, filles d'amour aux sombres heures de la nuit, filles de carnage, dès que le soleil se levé; toute cette foule hurlante et désoeuvrée, prête au massacre ou à l'émeute, voilà sa clientèle. C'est pour elle qu'il écrit \e Père Duc/iesne, c'est elle (|ui en vit, qui le colporte, qui le commente. Commentateurs d'une verve intarissable; inijjossible de distinguer entre leur invention et celle du pamphlétaire : même style, même esprit, mêmes ordures. Combien de gens déçus de ne trouver dans le journal qu'ils achètent que la moitié des belles choses qu'on leur a débitées! Jamais collaborateur de journal ne valut, pour la vente, le crieur du Père Duchesne '.

' « Quelle que fut réiiorine puissance du rlul) des Jacobins et des asscMnblées des sections et des Assemlilées municipales, les anarchistes ne néjjligeoient point les moyens secondaires, tels que les pamphlets, les placards, les lii)elles |>criodi(pies. Ils v rcprcsenloient leurs atlvcrsaires comme formant une faction nouvelle, cpi'ils tli'si{|iioieiit par les noms de Itrissolins, de Gii'ondius, de It'dcralistes. La seconde de ces dénominations rappcloit le dé|iarlcm(Mit nui avoit Fourin' a I Asscndilée li'jjislalive Vcrj^niaud, Guadct, Gensoinict, Icsfpicls, disoii-on, njachinoicnt avec lîrissot ei iloland le parta(;e de la France en plusieurs états contedcrés. Cette imputation, et

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. cixxi

Aux yeux de quelques bonnes gens naïfs, cet homme en veste déchirée , en chapeau rond , avec de gros souhers aux pieds, la pipe à la bouche, pouvait bien être le père Duchesne lui-même; mais les avisés savaient à quoi s'en tenir : ils avaient entendu Hébert aux Jacobins , un citoyen vêtu avec élégance , de manières distinguées , blond , les yeux bleus, la figure la plus douce du monde. Il fit si bien ses affaires, obtint tant d'argent de Pacbe, et de Bouchotte suitout, qu'à sa mort il laissait, au dire de Mallet du Pan, plus de deux millions de fortune. Grand personnage, fort apprécié autour de lui et fort considéré au loin. Le maire d'une ville importante, pressé de saisir le conseil de la commune d'une affaire de la dernière urgence, répondait .• « Je ne puis; nous avons une assemblée pour lire le Pèi'c Duchesne. » ÎNIais alors Hébert jouissait de sa souveraineté dans la France entière. Au moment dont nous parlons, il ne l'exerçait que sur Paris, et encore la partageait-il avec Marat. L'année 1793 allait fonder l'unité de l'empire.

Il l'inaugura dignement.

N» 205. Les visites de Fan du Père Duchesne. I" janvier 1793.

« Et les etrennes h ment patriotiques qu'il a données à la

femme de Coco Roland. Son grand combat avec ce vieux tondu, qu'il a relevé du péché de paresse pour lui apprendre à vivre et l'empêcher de chercher noise aux habitants de Paris; grand malheur arrivé à l'afficheur Louvet en voulant tapisser les coins de rues avec un placard couleur de rose contre les sans-culottes

H La voilà donc finie cette fameuse année qui auroit été la der nière des rois, s'il n'avoit pas existé un Roland et un Brissot J'espère que celle qui commence va nous délivrer de tous les

jeanf qui mettent des bâtons dans les roues et qui retardent

le règne de la liberté et de l'égalité. Une nouvelle révolution se

d'autres calomnie.s proclamées chaque jour par les colporteurs île journaux, servoient tic matière à de lonjjues diatribes que déI)itoient au coin des rues et dans les promenades pul)li(p!es des orateurs populaires à tribunes portatives. Quelquefois c'étoicnt deux interlocuteurs, hommes ou femmes, qui récitoiiMit au milieu des places les mêmes inventions dialognéos. » Dainion, Mémoires, p. 294, |>ul)liés par M. Taillandier.

cLxxii MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

iiiilomie; raiinre 1703 sera la (lernlèrc des Ilolandiers et des

lirissotiers. Ils s'y attendent, les h , et coninie les an^jnilles

de MeluM, ils crient avant d'avoir mal. Le ministre Coco ne rêve (iii'insnrrections et lanternes. Tontes les nnits il est suffoqné jdns eneon; par la peur (pie par la pilnitc. Il y a qnclqnes jonrs, il s'est crn à sa dernière lienre. C'est une farce à monrir de rire et <lont il faut réfjaler mes camarades les sans-cidottes.

» Tl étoit bien minuit, et la veilneuse Roland, dans les bras de son néfjrillon Lantbenas, se délassoit des plaisirs moraux que lui procure son f tondn de mari.

» Grosse d'un discours dont^le tapissier devoit acconclier le lendemain, elle étoit dans les doideurs de l'enfantement, lorsque le {j;arçoa Louvet entre tout liors d'Iialeine et vient déranger leurs ébats.

» Ce petit b de calibour{;noii en sentinelle avoit vu commencer l'insnrrection. — L'anarchie, dit-il, est au comble. Ils vont éventicr Louis Capet, éventrer les ministres, les honnêtes

ineudires de la Convention, et clia tous nos amis brissotins.

— A ces mots, la b s'évaiujuit. Son Lantlienas beuj^le,

Louvet court avertir le vertueux Roland. Le b se réveille en

sursaut, secoue ses longues oreilles : — Qu'est-ce? Où sont-ils? Ma femme, Lantbenas, une circulaire, des courriers, les quatrevingt-quatre départements, mes ordonnances, Rrissot, Rrissot... Le maii'e ne m'a pas écrit; les ministres ne sont pas là; on m'abandonne... Convoquez la Gonimune, convoquez la Convention... le tocsin, le canon. Mes pantoufles, ma culotte... Aux armes! Ah! matlame Roland. Louvet, appelez-la; non, laissezla... Mon discours ne seroit pas prêt, et toi, sentinelle Louvet, à ton poste; inq^rime, mon ami, affiche, affiche... Cours au

cercle social. — Voilà mes b qui tapissent de leurs sottises

toutes les rues où devoit passer la sainte insurrection. Vous auriez, f. , ri de voir le ealibourgnon Lomet, le tendre Lantbenas et le castru de Bancal; mille millions de pipes, ils vous portoient leur charge de sottises; mais en voilà bien d'autres.

Le pauvre b de Louvet veul monter un échelon de plus

pour coller le grand conte moral couleur d(> ros(>; ses Hùtes à la

comtoise s'entrelacent, et voilà iiion b qui se f. .. les reins

sur la têli' de ce crapaud de Laulhenas; le jiot à colle va servir de bonnet de police à Rancal et lui met son nez de singe en couleur de pain d'é|)ice. Après avoir ri un moment des mines

qu(? faisoient tous ces b -là, je fus, en iumaiit ma pipe, voir

ce qui se passoit chez. Roland; tout éloil sens dessus-dessous.

MADAME ROLAND ET SON TEMPS. cLxxiit

Moi j'entre partout. Est-ce que je ne trouve pas cette f.

femme! — Ah! c'est vous, monsieur Duchesne... — Eh! oui,

f. , c'est moi, le phis véritable des véritables pères Duchesne :

où est ton ce. de mari? — Ne vous fâchez pas, monsieur Duchesne. — Et je veux me fâcher, moi... Il y a longtemps que je m'aperçois de toutes vos machinations. Tu veux aussi te f. — des airs de politique. IMais, mille noms d'une bombe, le père Duchesne te les fera passer. Où est-il, ce vertueux?... —

Monsieur Duchesne, il est au conseil. — Allons, f. , il faut

voir ce conseil. — Attendez : éclairez M. Duchesne. — Eh ! f

je n'y vois que trop clair pour vous autres. — Je m'en vais dans les ruisseaux : il faisoit un temps de b Je cherche partout l'insurrection, et, f , elle n'avoit jamais existé que

dans la tête de ce vieux fou. Enfin j'arrive à ce conseil; je

comptois trouver des honorables membres; ce b étoit tout

seul dans un coin. Moi, f , je tousse fort; il croit, lui, que

c'est le canon, et le voilà qui court à la cheminée. — Ce n'est que moi, ce n'est que moi. — Et qui donc?... — Le père

Duchesne, f — Ah! monsieur Duchesne, que vous venez à

propos! — Mille noms d'une pipe, tu te f de moi, avec ton

monsieur Duchesne...; mais je te pardonne, tu as peur. Voilà aussi ce que c'est que de faire des sottises. — (Roland tremblant encore plus fort) : Ah ! monsieur... citoyen Duchesne, que vous êtes heureux, vous, de n'avoir pas peur ! — Pas de monsieur, mais citoyen, véritable père Duchesne. — Ma femme, qui a la constitution si robuste, est encore toute tremblante. —

Mais qui m'a bâti un b f.... de ton espèce? A quoi te sert

donc de faire faire bombance à tous ces goinfres qui vont chez toi godailler les deux millions? Est-ce pour te faire une belle

oraison funèbre quand tu seras mort, et que ta f carcasse

servira de mortier à mes fourneaux? »

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