ROLAND SE RETIRE DU MINISTÈRE
Le conseil exécutif provisoire était profondément divisé. La Convention ayant demandé un rapport collectif sur la situation de la république et sur l'état des relations extérieures, Roland refusa de prendre sous sa responsabilité les assertions de Pache, qu'il re{]ardait avec raison comme cou-
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pable du (jaspillafje des fonds affectés à son département. Jl ne voulait point être solidaire de Danton, dont Pache était une créature. De là les furieuses menaces de Marat et de Robespierre.
Le jour même , Roland adressa une lettre , où il rend compte de son administration et où il se justifie pleinement des accusations de ses ennemis :
(1 De quel fiont ose-t-on ine représenter connue le dispensateur des deniers publics? En est-il un seul dont je puisse disposer sans décret et dont je ne justifie l'eniplol? Ai-je passé ua seul mois sans fournir aux représentants ou publier le coiiiple de dépense de cet intervalle? Que si^fuifie ce pouvoir dont on me suppose revêtu? En ai-je d'autres que celui de remplir des devoirs nombreux et pénibles, pour lesquels je suis responsable? Si j'ai quelque confiance, si j'ai des enneniis, n'est-ce pas par ces juêmes moyens que je les ai mérités, par une équité rig^oureuse, une fermeté inébranlable; par la dénonciation courageuse des crimes et des désordres; par l'éternelle invitation au respecl des propriétés, à l'amour des lois et de réyalilé? Je corromps l'esprit ])ublic? Consultez les départements, faites fouiller ma correspondance, et voyez si je répands d'autres principes que ceux de l'ordre et du bonheur social. J'ambitionne le pouvoir suprême? Moi qui ne cesse de me mettre en {jarde contre les dangers de l'abandonner à un trop petit nombre d'individus. On parle d'intrigues? Eh! qu'ils viennent, ces lâches accusateurs; qu'ils suivent l'emploi de mes journées; qu'ils voient dans cette continuité d'affaires qui les remplissent, dans cette activité (jui me les fait doubler, s'il est un moment pour l'intrigue. Ilélas ! souvent je n'eu trouve même pas pour ma famille... )>
Il terminait en disant que les efforts qu'on faisait pour l'obliger à la retraite par le déf;oùt, ne le détourneraient pas de l'accomplissement de ses devoirs : « Je demeure jusqu'à ce qu'on me l'cnvoie ou (pi'on m iiuniolc, ci pour demander qu'on me juf/e. »
Cette lettre fut bientôt suivie du compte rendu général de l'administration de Roland, beaucoup trop étendu pour (|ue nous son(fions à en donner ici une idée. Il prouve que lloland méritait les élojjes que ses amis ont donnés à son acti-
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vite, à son désir du bien, à son honnêteté consciencieuse. Il serait d'ailleurs souverainement injuste, en lisant ce document, de ne point tenir compte des idées du temps où il fat écrit, et de certaines illusions que partageait encore un ministre de la république. Entre autres recommandations, puériles au premier abord, je trouve, par. exemple, celle-ci :
(c II faudroit, pour nous redonner à tous une même physionomie, pour nous rapprocher eu tout par l'uniformité, nous donner un costume qui tînt au caractère de la Révolution et de la République indivisible que nous avons adoptée. Dans l'ancien et vicieux régime dont nous nous sommes affranchis, on sait quelle était V influence puissante et pernicieuse d'un ordre ou d'un liabit; que ces moyens, tout superficiels qu'ils puissent paroître, sei'vent à former, non, comme autrefois, un esprit de corps, uiais un esprit national. »
Cette uniformité de costume, qu'il eût été absurde de prescrire, le temps l'a produite parmi nous; elle est l'expression d'un fait social, l'inoculation de l'esprit républicain à toutes les couches de la société française.
Si la populace et les clubs étaient pour la Montagne , la grande masse de la bourgeoisie penchait vers la Gironde et faisait des vœux pour que le verdict de la Convention épargnât les jours du roi. Laya fut l'interprète courageux de ce sentiment dans YAtni des lois, représenté au Théâtre- Français, et où les doctrines de Robespierre, de Marat, de Danton, etc., étaient ouvertement attaquées.
Les jacobins se portèrent au théâtre pour empêcher la représentation , mais le public soutint vigoureusement la pièce et les comédiens.
Nous voyons le Père Duchesne se mêler de cette affaû'e, dans le numéro 208, dont voici le titre :
« La grande colère du père Duchesne de voir que les aristocrates osent lever le masque et cherchent à faire égorger tous les bons citoyens. Sa grande dénonciation aux lurons du faubourg Saint-Antoine, contre les baladins ci-devant acteurs du roi qui jouent des farces fabriquées dans le boudoir de la reine Roland et payées par le ministre de la reine Coco pour jeter des
pierres dans le jardin des braves b qui sont restés fidèles
au peuple. »
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Le 15 janvier, l'affaire de l'Aitii des lois vint an conseil. La tyrannie révolutionnaire, qui ne supportait aucune forme de censure, voulait l'interdiction de la pièce. Roland, fidèle à ses principes de liberté, refusa courageusement sa si(jnature ' . {Me m o ires, p . 188.)
Mais l'irritation ne fit que croître. Les réunions populaires étaient montées à un de{jré d'exaltation effroyable.
En ce moment se décidait le sort de Louis et de la Gironde.
Il n'était pas possil)le que la (Gironde se prononçât pour l'innocence de Louis; sa modération et son équité s'opposaient à ce qu'elle l'envoyât à la mort. Mais que faire? Si elle manifestait ouvertement ses sympatliies , elle justifiait les calomnies de la Monta(j;ne, elle se perdait infailliblement. Hésitante et effrayée , elle crut trouver un moyen de concilier l'humanité avec les principes : elle demanda l'appel au peuple.
L'appel au peuple, c'était raj)pel aux assemblées primaires, la souveraineté attribuée aux départements, la révision, qui leur était réservée, des décisions prises sous la pression des a(jitateurs et des tribunes.
Buzot fit très-bien sentir les conséquences d'une telle mesure. Que la Gironde eût été un parti, — elle la votait comme un seul homme, j)arce ([u'elle y voyait im sijjne de rallie-
' Voici un fait que nous tenons du Hls de l'auj^cur de l'Ami dcx loi.f, Léon Laya, et qu'il a entendu raconter souvent à son père. Quand l'arrestation de Louis Laya eut été décidée par le Comité de salut public, Danton, qui avait été lié najjuère avec Lava, mais que celui-ci, dévoué à la 2>oliti(juc représentée par la Gironde, venîjit de traduire sur la scène dans un des jx-rsonnages di; sa pièce, se leudit auprès d'un de leurs amis communs. « Ne perdez jias de tenij)s, lui dit-il; aile/ trouver Laya , diteslui qu'il est perdu s'il ne parvient à se soustraire aux poursuites! .le lui offre, pour cette nuit, ma propre maison. » Laya, averti , parvint à se cacher. Mais combien de fois ne lui fallut-il jias changer de retraite pour échapper aux rechercluîs ou pour nt- pas compromettre ceux qui lui avaient donné asile! Une ancienne canièic abandonnée lui ]»arut un refuge sur. Il y vécut quelqu(! tein|>s. Un joui i|ii 11 en itarcourait les excavations, un bruit frappe son oreille. Il vont éeliapner au péi'il d'une renciuitre, et il se trouve Unu à coup eu face d'un inconnu (pii s'avance précipitamment audevani de lui, en lui disant : « Au nom du ciel, monsiein-, ne me trahissez pas ! » Ce mot, Louis Laya l'avait sur les lèvres...
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ment et une protection pour elle-même contre les prétentions despotiques d'une fraction de l'Assemblée. Malheureusement,— dans l'espèce, — il était facile de démontrer les dan{>^ers de la mesure proposée.
L'appel au peuple fut rejeté à la majorité de 424 voix sur 707.
Vint, le 19, la question du sursis. Barbaroux vota contre le sursis, mais Buzot, Yergniaud et presque tous leurs amis votèrent pour. La Gironde, se sentant menacée si le sursis était repoussé , se retouina vers ses ennemis avec fureur,
Gensonné. « Louis doit périr, mais il faut enjoindre du même coup, au ministre de la justice, de poursuivre les assassins du 2 septembre, afin de bien montrer que la Convention nationale ne fait point d'acception entre les scélérats. »
C'était dire aux hommes de septembre : La tête du roi tombée, la vôtre devra tomber à son tour.
Le succès de l'éloquence de Barère en cette circonstance révéla l'existence, au sein de la Convention, d'une espèce de parti qui, dans les perpétuelles agitations de l'Assemblée, devait porter la victoire tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. A la voix de Barère, il sortit du néant, il sentit tressaillir en lui les fibres qui en firent un corps et qui lui donnèrent une apparence de vie et de force. Barère , dont deux discours achevèrent de tuer Louis XVI , le portait tout entier en luimême. Ce parti , avec lequel et par lequel la République eut l'a'ir d'être gouvernée, son vrai nom est le parti de la peur. On l'appela le parti de la Plaine. — Et en effet, devant les violences de la Montagne, il s'aplanit si bien qu'il n'y eut plus d'obstacle à l'écrasement de la droite.
Le sursis fut rejeté à la majorité de 380 voix sur 090. On adopta la motion de (rensonné relative aux septembriseurs.
Pendant ce temps, Hébert poursuit son œuvre de nioralîsation populaire; car il a découvert entre le rôle de Socrate et le sien une analogie saisissante : « N" 208. Il v avoit au temps jadis un certain Grec nommé Socrate. C'étoit le j)lus vertueux des hommes, non pas à la manière de Roland, car, f , au lieu d'être hypocrite, ce brave homme passoit
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sa vie à dénoncer ceux de son temps, et surtout les prêtres, etc. » Le reste à l'avenant. — Ouel plus bel élopje de Socrate aux yeux des sans-culottes ! quelle meilleure manière de le faire ressembler à Hébert que de dire qu'îV passait sa vie à dénoncer!
Le n" 211 renferme une ])hrase ([ui justifie presque les accusations adressées par madame Roland à Paclie et à Mon(je : « Gonsei'vons ce hrave bomnie (Pache), ainsi que son ami Monj'|e. n
Le 20 janvier, le fjarde Paris assassinait nn des conrentionnels qui avaient voté la mort du roi, Lepelletier de Saint-Farpeau. — Le n" 213 Au. Père Ihtchesne , qui a pour titre : « La {^^rande joie du père Duchesne au sujet du déménagement du roi Coco » , montre le fondement des craintes que cet événement causa aux Girondins. Hébert les accuse ouvertement d'avoir armé le meurtrier, et, entre autres excitations infâmes , il en{;a{];e les patriotes à massacrer le dauphin .
Roland avait donné sa démission le 22 janvier. Dans une lonjTue note pleine d'amertume, il a exposé les motifs d'une détermination dont il avait paru fort éloi{>né <pielques jours auparavant. La présence de Pache au ministère de la {{uerre était à ses yeux une calamité pul)lique; mais lorsqu'il eut la certitude que le parti dominant ne consentirait j)as à sa i^traite tant que lui , Roland , resterait aux affaires , il se retira; il se retira au milieu du silence des partis, sans que j)ersonne parlât cette fois de le retenir, profondément décourafi'é, en butte aux haines les plus yiolentes, et n'aspirant qu'à l'obscurité et qu'au silence. La (Jironilc estimait Roland , appréciait son inté(jrité , son courage , son activité ; mais au point où les choses en étaient arrivées, sa présence au ministère était moins pour elle ime force qu'une faiblesse, une cause incessante de récriminations, de calomnies'. Elle
• Il Lo plus iiifalif[al)|j' oiiiiciiii il(; ranarrljic rUiit Holantl, <[ni, qnoiriiio iniiiistro ilf riiitriifiir, n'avoil j|iirr(; d'antru^ luovciis tlf la cninl)aUre fjiio nar SCS lii''(|iiciiii's n ('■lu-rjjinin's (l(''iii>iiciations. Il vnioit faire à la Convcntiuii iiatioMalc !(■ rrcil di'S crimes df (■lia([ii(< jour : taxalinii de coiiiostibles . oillane de snlisistances, nrrestafioiis de fourriers, expulsion de fourtion-
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l'abandonna, par suite de cet égoïsme qu'inspire aux hommes la menace d'un grand péril. Or, ce péril devenait chaque jour plus pressant.
Du 21 janvier au 2 juin , les sociétés populaires retentissent d'invectives, d'accusations, de menaces contre les Brissotins , les Rolandistes , les Buzotins , ces hommes de l'appel au peuple et du sursis, ces rovalistes dég^uisés, ces traîtres à là nation. On agite, on discute les moyens d'en finir avec eux. Dix fois ils durent craindre d'être égorgés dans leurs maisons.
Un petit noml)re, toutefois, étaient nominativement désignés aux fureui's des patriotes. Eux seuls paraissaient à craindre, à cause de leur courage et de leurs talents. Une fois écartés, on croyait que les autres subiraient promptement l'ascendant du parti violent.
Dans ce petit nombre, quoique sorti de la lice, Roland restait le point de mire de toutes les haines démagogiques. Le modeste salon de la rue de la Harpe où s'est réfugié le ménage , où se rendent les amis , est toujours pour Marat ce boudoir de la femme Roland où se machinent des complots destinés à détruire la République ; une tactique odieuse ajourne sans cesse l'examen des actes de l'ancien ministre, et le force à rester à Paris sous le coup d'imputations qu'on se garde bien de lui donner le moyen de réfuter par l'apuration de ses comptes. Il reste comme une proie que la haine réserve à l'émeute. S'il se fût éloigné, que n'eût-on pas dit? Aussi, la veille même de sa sortie du ministère, il se voyait obligé d'écrire ?iu. Moniteur : « Il est faux et atroce de répandre que je cherche à fuir ; je n'ai rien à cacher, et je sais mourir. »
iiaires jjuLlics, vols, assassinats, exécutions populairet!, actes do la nuiiiicipalitc de Paris contre les décrets des législateurs. Il provoquoit des lois répressives et obtenoit d'inutiles renvois à des comités. Pour l'ordinaire, c'étoit lui-même qui se trouvoit l'accusé , et son parti étoit trop heureux de le faire absoudre. » Dauhou, Mémoires , p. 308., édit. de M. Taillandier. — Ce passajje de Daunou prouve bien que Roland n'a pas tuanqiié de courage, comme on le lui a reproché do nos jours. Il a donné tnjp d'inuiortance à la parole et à la propagande d'écrits politiques, dans un leini)s de révolution, où les pouvoirs n'élant pas définis, chaque dépositaire de l'autorité a la part de pouvoir qu'il sait on qu'il ose prendre.
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Et puis , madame Roland aurait-elle voulu partir?
Elle a dit dans les premières lijjnes de ses Mdiuoires jxirticuliers : « Il est si vrai que les choses sont rarement ce (ju' elles paroissent être, (|ue les époques de ma vie où j'ai goûté le plus de douceurs, ou le plus éprouvé de/^hagrins, sont souvent toutes contraires à ce que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux affections plus qu'aux événements. » Si j'en jujje par l'accumulation des dangers, par le redoublement des attaques, — - nous touchons au moment heureux de la vie où l'on a goûté le plus de douceurs. Terrible et étrange conti'aste ! — Mais avant de regarder de plus près dans ce cœur, jetons un rapide coup d'œil sur ce (jue montrent la rue, le club, la Convention, du 23 janvier au 31 mai.