‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 24 sur 46 · XXIII · texte numérisé non relu

XXIII

LUTTK DÉSESPKr.KE.

La misère était effroyable.

Au milieu des convulsions de la populace, il y a presque toujours la rage de la faim , rage terrible qui , si elle se prolonge, transforme l'homme en béte sauvage. Le petit pleure et demande à manger, la mère crie, le vieillard sanjjlote sous ses cheveux blancs; l'homme rugit en re{;ar(lant ses bras, que le ch6ma{;e coiidamne à rester improchiclils — tout à coup il ouvre son couteau et part.

Ce jour-là, — un 24 février, — il v avait ("meute; on se portait aux bouti((ues, et on pillait.

Marat avait donné le signal. Ce philanthrope féroce divisait l'humanilé en deux parties : l'une déguenillée, qu'il appelait le peuple; l'autre en veste et en hahit , dans laquelle péle-mële il rangeait les accapareurs, les riches, les traîtres, les boulaiijfcrs, Hiissotins, éj)iciers, Rolandistes, etc., etc.; — et volontiers il eût envoyé celle-ci à la guillotine pour donner du pain à colle-là.

Il faut renlendre, d'un Ion senlimental , exjtliquer comment l'idée 1(1 plus simple du monde lui vint à I esprit contre les meneurs de l<i faction des Iiommes d'Etui, qualification

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dont il consacre la dérision à la Gironde. Il a proposé de pendre naturellenietit les boulanfjers à la porte de leurs ma- C^asins. On a dépassé ses instructions, on a saisi chez les épiciers du savon, des cliandelles et du sucre.

N" 136 de VAmi du peuple : « Excédé des {jéiuissements des infortunés qui viennent me demander du pain..., je prends la plume pour ventiler les nieilleurs moyens de mettre enfin un terme aux conspirations des ennc'mis publics et des souffrances du peuple. Les idées les plus simples sont celles qui se piésentent les premières à un esprit bien fait... En conséquence, j'observe que... le pillage de queltpies magasins à la porte desquels on pendroit quelques accapareurs, mettroit fin à ces malversations. Que font les meneiu's de la faction des hommes d'Etat? Ils saisissent avidement cette phrase, puis ils se hâtent d'envover des émissaires parmi les femmes attroupées devant les boutiques des boulangers, pour les poussera enlever à prix coûtant du savon, des chandelles et du sucre de la bouti<]U(' des épiciers, etc., etc. »

Aux Jacobins, on entendit Gollot d'Herbois accuser Roland des désordres du jour; il ajoutait que l' ex-ministre avait placé douze millions en Angleterre. Les amis de Roland ne sont pas plus ménagés. Marat, dans son numéro du 5 mars, publie une lettre de Poultier (un ancien moine), représentant du Nord, datée du 28 février, et adressée à Bancal, où celui-ci est accusé d'avoir reçu de son imprimeur cinq cent quatre-vingt-cinq livres données par Roland, d'avoir gagné trois cent mille livres en quatre ans dans l'agiotage et le prêt usuraire; enfin, — crime irrémissible plus grave que les autres, ^d'être des convives de Roland.

Quelle est, en ce moment, l'accusation qui ne trouve des oreilles crédules? quelle calomnie la défiance n'accueillerat-elle pas? à quel crime un peuple ignorant et torturé par toutes les souffrances physiques et morales, refusera-t-il de croire? La coalition universelle des rois contre la France est faite : la mer est fermée à nos vaisseaux, les frontières sont envahies , la révolte est dans les villes , la défection à la tête des armées. — Dans la Convention, on n'entend qu'invectives et apostrophes violentes; des deux côtés on s'accuse de trahison... Pauvre France!

oi,xxxn MADAME IlOLAXD ET SON TEMPS.

Cependant la nation s'est levée; la voici debout, en armes, prête à marcher contre l'ennemi commun. C'est alors qu'éclate la conspiration du 10 mars, dont le but était la dissolution de la Convention pour arriver au massacre de la Gironde. La veille, on avait }>risé les presses de Gorsas et de Fiévée.

A en croire un des historiens de la Révolution les mieux informés et les plus sajjaces, M, Louis Blanc, ni Danton, ni Marat, ni Hébert lui-même, ne trempèrent dans cet attentat, rêvé par f[uel([ues misérables, les uns fanatiques <le désordres, comme LazoAvski le Polonais, Yarlet; les autres, scélérats fieffés, tels que Fournier, Desfieux, Champion. — Selon des historiens contemporains , Hébert et ^larat ne condamnèrent le mouvement que parce que l'activité énergique des Girondins l'avait fait avorter.

La séance de la Convention, qui suivit, fut des plus orageuses. Les généraux, et particulièrement Dumouriez, l'ami des Girondins, furent accusés de trahison. Danton vint couvrir le vainqueur de Jemmapes. Il fut ce jour-là prodigieux d'élan et d'entraînement. Il terminait en demandant la concorde : « Point de débats, point de querelles, et la patrie

est sauvée! » Une main montra aux pieds du tribun un

ruisseau de sang, le sang de septembre.

Robespierre renouvelle ses attaques :

«... Quels sont les lésultafs visibles des opérations invisibles d'un ministre dont vous n'avez jamais oxaniiné la concluite? Une calomnie perpétuelle contre la Uévolution, Tenvoi avec profusion, dans les départements, de libelles dont l'effet est de combattre les hommes qui ont le plus combattu pour la libeité. "

A ce langage, ne croirait-on pas que Roland est encore au ministère?

Lorsque Cambaçérès vint presser l'organisation du tribunal révolutionnaire, Buzot parut à la tribune.

Une sorte de vision lui a montré à lui seul , dans cette assemblée ipie trouble l'i'pouvante du présent, ce ([ue sera l'avenir : le despotisme concentré dans une assemblée, passant de l'assemblée dans un comité, du comité dans un tribunal, du tribunal révolutionnaire dans la main du boiureau,

MADAME ROLA^"D ET SON TEMPS. clkxxih

du bourreau dans le couteau, — la nation {gouvernée à coups de {'uillotine. — La Convention, je veux dire ce qu'elle a de plus (jénéreux et de plus vivant, v passera; elle v passera aussi, la femme éloquente et adorée. — Buzot n'a-t-il pas vu, à travers la sombre tristesse de ses pressentiments, cette tête cliarmante frappée par l'ordre du tribunal dont il venait de toutes les forces de son ànie combattre l'exécrable institution?...

Recourons aux tronçons mutilés et infidèles du compte rendu du Moniteur :

Buzot. « Citoyens, je demande la parole. (Les murmures redoublent dans la partie {jauclie de la salle.) Je m'aperçois, aux manœuvres qui s'élèvent, et je le savois déjà, qu'il v a quelque courage à s'opposer aux idées par lesquelles on veut nous mènera lui despotisme plus affreux que l'anarchie. (Mêmes rumeurs.) Je rends grâce, au reste, de chaque moment de mon existence à ceux qui veulent bien me la laisser; et je regarde ma vie comme une concession volontaire de leur part. (Les murmures continuent dans une très-grande partie de la salle.) Mais au moins qu'ils me laissent le temps de sauver ma mémoire de quelque déshonneur, en me permettant de voter contre le despotisme de la Convention nationale... »

Et Buzot continue avec le même désespoir irrité. Il est, dit-il, las du despotisme de la Convention.

Un membre répond. Nous retrouverons son nom sur le cadavre de Buzot.

Julien, de Toulouse. « C'est pour empêcher l'organisation du tribunal qui doit punir les contre-révolutionnaires que Buzot bavarde si longtemps.

— Il ne s'est pas plaint, s'écrie Marat, quand tous les pouvoirs étoient dans les juains de Roland. »

Et toujours Buzot associé à Roland!

Le tribunal révolutionnaire fut constitué. Il se composait de cinq jufjes pouvant siéfjer au nombre de trois, d'un accusateur public avec des substituts, tous nommés par la Convention. Dix jurés, et à partir du 24 mai seize, également choisis par la Convention , opinaient à haute voix à la pluralité absolue. Faire opiner les jufjes à haute voix, nommer

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les électeurs à haute voix, les représentants à haute voix, sous le feu des trihunes, sous les menaces des forcenés, tout le svstème de la Terreur est là, comme l'a très -bien dit M. Louis IJlanc. — Il n'y avait point de recours en cassation.

liC G avril, le tribunal tint sa première séance. Plus tard, on voulut rendre les fonctions de juré telles f(ue les titulaires tinssent à les {jarder par un inébraidable dévouement. Une indemnité de di.x-huit ft^ancs par jour, comme pour les représentants, leur fut allouée à partir du 2 juillet.

Maintenant il ne nous reste plus, en quelque sorte, qu'à montrer les victimes se débattant sous l'étreinte de lems adversaires et sous le concours de circonstances fatales.

Le 20 mars a lieu la funeste bataille de Nerwinden, suivie de la trahison de Dumouriez , de Dumouriez l'ami des Girondins.

Le 28, rioland renouvelle à la Convention ses inutiles prières. Il supj)]ie l'Assemblée de recueillir toutes les dénonciations faites contre lui, mais d'exijjer la preuve de toutes.

« Il est absurde, il est odieux d'accuser, d'inculper éternellement un homme et de soulever contre lui l'opinion, sans être tenu de justifier ce qu'on avance... C'est une justice à joindre à celle que je sollicite si vivement de faire apurer mes comptes. »

La lettre avait été lue à la demande de Danton, cpii avait ajouté : « Si Roland se présente en personne à la Convention, je m'expli<pierai face à face avec lui, et l'explication sera très-ample. » Mais la remise à huitaine des comptes ajourna l'apuration , et lîoland n'eut point à pai-aitre à la Convention.

Le jour même, 28, les scellés étaient mis sur ses papiers.

Dans l'acharnement de Danton et de la (Jironde à se jeter à la tcle l'accusation de complicité avec Dumouriez, ils ouvrirent le {fouflre qui devait les dévorer. Il fut décrété que: — Ouiconque était accusé de complicité serait mis entre les mains de la justice, fût-ce même im représentant. — Ainsi l'inviolabilité disparaissait. (I" avril.)

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Marat faisait crier par les rues, le 3 avril, deux jours a[)rès :

(( Trahison de Dumouriez, Brissot, Buzot, Guadet, etc. Identité de leurs roinplots, tramés dans la petite maison do Talma, dans le boudoir do la femme Roland, et le conciliabide de Valazé. » IS" 159 du Publiciste de la Rcpuhliqiie françoise.

Le 6 avril eut lieu la réorganisation du comité de salut public, avec des pouvoirs qui mettaient sous ses ordres le conseil exécutif. Il se sera bientôt emparé de la dictature absolue. Seuls, Buzot et Biroteau exprimèrent des craintes sur l'étendue de ses attributions. Danton dominait dans le comité, contre -balancé un instant, — jusqu'à sa défection complète, — par Barère.

Quand on entre dans cette arène de la Convention, même par la petite porte étranglée qu'ouvre le Moniteur, on est comme étourdi du bruit de ces imputations aussi peu fondées d'un côté que de l'autre. Il n'est pas plus vrai de dire et de la Montagne, et de Marat, et de Robespierre qu'ils étaient vendus à l'étranger, à Philippe-Egalité ou à Dumouriez, que de dire de la Gironde qu'elle s'entendait avec les royalistes, qu'elle conspirait contre l'indivisibilité de la république. Mais si les accusations étaient absurdes, la haine était profonde, la ligne de démarcation ineffaçable. La lutte était une nécessité à laquelle aucune puissance ne pouvait soustraire le parti de la dignité humaine, à moins de se soumettre, comme la Plaine, à moins d'accepter la tyrannie de la commune, à moins de renoncer à toute résistance devant l'anarchie.

Les Girondins se sont fait certainement des illusions ; — ils ont compté sur le courage de la bourgeoisie parisienne , sur l'énergie et l'initiative départementale, courage et initiative qui n'ont jamais sauvé une bonne cause. Mais, une fois la part faite à cette erreur, il faut reconnaître qii'ils ne pouvaient agir autrement qu'ils ont agi. Lorsque Marat fut mis en accusation, Danton s'écria : « IN'entamez pas la Convention ! » A merveille! si Marat s'était engagé, à son tour, à ne jamais l'entamer. Or, il ne se passait point de jour qu'on ne parlât d'épuration et de proscription. Le 10 avril, une adresse de la balle au blé avait dénoncé Roland conmie méri-

cLxxxvi MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

tant l'échafaufl, et la majorité comme complice de Roland; le 14, une dcputation de trente-cinq sections tle Paris sur quarante-huit, conduite par Pache, demanda l'expulsion des vin(jt-deux. L'Assemldée eut alors un mouvement admirable dont Fonfrède avait donné le si{jnal; elle se leva avec lui, et répéta : « Tous, tous, nous voulons les suivre! »

Pour les amis sincères de la République , le résultat de cette lutte à outrance avait quelque chose d'effrayant et de découra{jeant. Nous comprenons que Danton ait son(jé à pacifier les partis; mais son i^cnïc révolutionnaire échoua à la recherche d'un expédient conciliateur; d'ailleurs, rejeté sur son banc d'accusé, il lui fut inq^ossible de ne pas revenir à ses terribles et sauvages manœuvres de combat.

Contre ce débordement qui allait les submerger, les Girondins réclamèrent les assemblées primaires : « Nous ne pouvons nous entendre , » dirent-ils , « eh bien , xetournons devant les électeurs; ils casseront ou confirmeront nos mandats, de manière à donner tort ou raison à l'un ou à l'autre parti. » Et peut-être la Gironde allait- elle voter cette mesure, lorsque Vergniaud prit la parole. 11 combattit la dissolution de la Convention , le l'ecours aux assemblées primaires ; il en montra tous les daixgers. Il termina en offrant le sacrifice de son parti :

(i 11 n'y a point à hésiter entre quelques hommes et la chose publique... Jetez-nous dans le (jouffie et que la patrie soit sauvée ! »

Les partis bien disciplinés opèrent avec ensemble, et par là s'assurent une victoire parlementaire^ mais un seul honnne ne les sauve pas d'une fausse man(euvre. Ce jour- là, Vergniaud sauva la Gironde d'une raesiue qui ciit anéanti le gouvernement, la Convention, — en face de la Vendée soulevée, de l'étranger victorieux, de l'émeute maîtresse de Paris.

En envoyant Alarat «levant le Iribunal rt-volutionnaire. l'Assemblée avait fait son devoir. Mais qu'adviendrait- il si Marat était absous? Son a('(|iii(loni(Mi( serait nii triomphe, son retour sur les bancs de 1 Assemblée une perpétuelle insulte et une incessante menace.

MADAME ROLAIND F:T SON TEMPS. clxxxvh

Le 22 avril, clans sa feuille, le démagogue, préparant adroitement sa défense, osait rejeter la responsabilité des journées de septembre sur Pétion :

(( Je le répète ; si les massacres de ces journées orageuses sont des crimes, Pétion en est le premier coupable, parce que ayant en mains toute autorité, il ne fit pas la moindre démarche pour les réprimer; et ce ne fut que le cinquième jour, c'est-à-tlire lorsque tout étoit fait, qu'il se présenta pour sermoner les assomme urs. »

Châtiment terrible et mérité de la faiblesse et de la lâcheté ! Voici que Marat accuse Pétion! « Vous étiez responsable, je ne l'étois pas; qu'avez-vous fait? n Et Pétion courbe la tête. Et pourquoi ne l'aurait-elle pas courbée comme lui, devant l'insolente bravade de ce buveur de sang, l'Assemblée, qui avait partagé tout entière la pusillanimité des magistrats? Daunou a dit avec une raison parfaite :

« A la tribune nationale, pas un mot, pas une plainte pendant huit jours de carnage. Chacun y comprimoit dans son âme une opposition que provoquoient le devoir, le sentiment et l'intéi'êt, qui perdoit des factieux sans retour, si elle eût été efficace, et qui n'avoit besoin que d'être éclatante pour devenir honorable à jamais et presque populaire au moment même. Entre cette activité du crime et cette lamentable inertie des prétendus amis de l'ordre; entre deux partis dont l'un causoit tant d'effroi et l'autre si peu d'assuiauce, le public dut apprendre à craindre les uns bien plus qu'à estimer les autres, et s'accoutumer à chercher des garanties ailleurs que dans ceux qui avoient besoin d'en donner, n P. 297.

L'état de faiblesse de la Convention depuis le 2 septembre, les inquiétudes continuelles des gens honnêtes qu'elle comptait dans son sein, l'impuissance de l'Assemblée contre la commune, sont l'expiation de la conduite qu'avait tenue, aux jours du massacre, la majorité à laquelle appartenaient la Gironde et Daunou lui-même, Daunou, qui subira, avec les soixante et treize signataires de la protestation contre le 2 juin, une dure captivité de neuf mois.

Chaque jour les conséquences de cette défaillance étaient plus senties; mais déjà le tenqis les avait rendues irréparables.

(;i,xxxviii MADAME ROF.AND ET SON TEMPS.

Le 25 avril, le {jraïul oi{jaiiisateur ries massacres, Marat, rentrait à la Convention en triomphateur. Le 30, Buzot disait à la tribune :

«... J'ai pensé, je pense encore que des événements dont je ne veux pas rappcîler I'épo([nc, ont dénaturé totalement la morale du peuple. Les mêmes hommes qui les ont causés on défendus ont tant fait qu'ils se sont emparés de toutes les places : armée, ministère, département, municipalité, on les trouve partout. Dans un café voisin % qui n'est (pu; le rendez-vous de ces scélérats, dans vos avenues, cpi'entend-on? des cris forcenés. Que voit-on? des fijjures hideuses, des honmies couverts de sang et de crimes... Si vous n'avez pas puni ces grands forfaits; non, vous ne l'avez pu. Aussi, voyez les affreux résultats qui naissent de cette scandaleuse impunité! Demandez-vous les causes de quelques désordres? on se rit de vous; rappelez-vous l'exécution des lois? on se rit (h; vous et de vos lois; punissez-vous un d'entre (>ux? on le charge d'Iionneurs pour se jouer de vous. Voyez cette société jadis célèbre; il n'y reste pas trente des vrais fondateurs : on n'y trouve que des hommes perdus de dettes et de crimes. Lisez ses journaux, et vovez si, tant qu'existera cet abominable repaire, aous pourrez rester ici. » (De violents murmures s'élèvent dans une partie de l'Assemblée. On entend ces cris : Nous sommes tojis jacobins.)

Le mois de mai aggrave la situation à l'intérieur et à l'extérieur; mais chafjue revers de nos armées, chaque soulèvement de ville ou de |)rovin('e, chaque calamité pour la République, viennent en aide aux honmies des mesures extrêmes et désespérées, contre leurs adversaires. Ceux-ci s' opposent-ils à la fixation d'un maximum, à un (Muprunt forcé sur les riches? on les accuse d'être sans entrailles, de condanmer le peuple, affamé par les accapareurs, aux horreurs d'une disette factice; ou les montre comme des complices des Vendéens soulevés, des royîilistes plus redoutables «pie jamais, car le commissaire Goupilleau évalue à (juarante mille le nombre des insurjfcs, et Thouars vient d'clr(> prise. Le jieuplc, exaspéré, demande de toutes pai'ts des armes : il veut se porter en

1 Lo cnfô (jOiM/zn , que tV('-(|ii(Mil^ii(>iit particulicrcuii'iit los It.inloiiistiV';.

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masse contre la Vendée; mais les patriotes peuvent-ils laisser (les traîtres derrière eux? A quoi Lon le sacrifice de leur vie, si la majorité de l'Assemblée conspire avec les rebelles?

Le 20 mai, Buzot, toujours le premier sur la brèche, fait une motion contre les tribunes :

« Il faut que les tribunes de la Convention appartiennent à tous les citoyens et non à quelques feviinies forcenées, avides de meurtres et de sang-, qui vont puiser les principes les plus féroces dans des sociétés dépravées. (Murmures.) Je demande qu'il soit distribué dans chaque section des billets qui seront délivrés par les présidents de section en assemblée générale. »

A cette proposition , dont l'adoption eût remédié à une des plus dures servitudes de la Convention, Marat répond avec un rire sardonique : C'est le plan de madame Roland. Vers le même temps, Danton va transformer les bandes nomades et irrégulières de l'émeute en une armée permanente. Il fait décréter que les citoyens pauvres qui se rendent aux sections recevront journellement une indemnité de quarante sols. Ainsi, du côté de la Gironde on insulte les désœuvrés, du côté de la Montagne on leur fait décerner une solde patriotique !

Girey Dupré l'avait dit, dès le 4 mai, dans le Patriote français de Brissot : « Le républicanisme et l'anarchie sont en [)résence... On nous présente im condjat à mort; eh bien, acceptons-le! »

De tous ceux qui se préparèrent à ce combat, nul, on l'a vu, ne s'y était montré plus décidé, plus agressif, plus audacieux que Buzot. Sans doute, une voix le poussait à ces derniers efforts, un regard l'y soutenait, une main — que Marat a montrée — guidait la sienne. Le 22 mai, il rappelait, comme un exemple à suivre, que les Etats-Unis ont bâti une ville exprès pour servir d'asile à la représentation nationale, et il était conduit, par la crainte que devaient inspirer l'indiscij)line et l'effervescence de la population parisienne, à proposer de décréter « qu'il y aura un maximum de population pour toutes les municipalités. » A n'envisager que le côté praliipie, l'idée est absurde, mais la bravade est d une étrange audace.

cxc MADAME KOI, \M> KT SON TEMPS.

La Gironde et la majorité de la Convention applaudissent à la proposition, l^a découverte récente d'un complot contre la vie d'un certain noml)re de représentants, donne un élan de courage à la Plaine. Sur le rapport de Harère lui-même, une commission de douze ineml)res, tout entière composée de modérés, a été chargée d'examiner les arrêtés pris par la commune ou la municipalité de Paris depuis un mois. De toutes parts les ténioignaj^es , les preuves du criminel com- ])lot, lui sont fournis. Forte de l'adhésion de la population amie de l'ordre et du travail, elle prend confiance en ellemême, elle frappe un grand coup : Héhert est arrêté (25 mai).

Pour la Montagne, pour Marat, le coup partait certainement du boudoir de la femme Roland.

Aussi on entend ^Nlarat s'écrier à la trihune : « Vous aviez des ministres scélérats dont vous étiez contents ; un Roland, que A-ous avez soutenu dans toutes ses prévarications, dans ses l>rigandages. « Le conseil de la commune, les sections, les sociétés populaires sont en permanence. Les adresses à la Convention se succèdent, demandant 1 élargissement des magistrats du peuple, Héhert et Dohsent, le châtiment des douze et de Vinfàwe Roland. C'est à une d'elles que le président Isnard fit cette magnifique et imprudente réponse, au milieu des cris des trihunes , des interruptions de la Montagne :

« ,,. La France a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale, il faut que Paris le respecte; il faut que les autorités constituées de Paris usent de tout leur pouvoir pour lui assurer le respect. Si jamais la Convention étoit avilie; si jaiiiais, par une de ces insurrections qui depuis Je 10 mars se renouvellent sans cesse, et dont les magistrats n'ont jamais averti la Convention (violents uuu-mures à ganche); si par ces insurrections toujours renaissantes il arrivoit «[u'ou portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris seroit anéanti. Bienlôt on cliercheroit sur les rives de la Seine si Paris a existé... Le glaive de la loi, qui dégoutte encore du sang du tyran, est prêt à frapper la tête de quiconque oscroit s'élever au-dessus de la représentation nationale. "

Inq)ruden(e réponse; car ou ne menace pas une \-ille de destruction pour le crime île (pu'lqncs factieux, et on ne la

MADAME IlOLA^^D ET SOIS TEMPS. cxci

fait pas solidaire des actes d'une minorité déchaînée. Insulter cette ville, quand elle s'appelle Paris, c'est puéril et ridicule en temps calme; en un jour de tempête, c'est affaiblir le concours que rencontrera toujours, dans la majorité de sa population intellif];euie et libérale, la cause de la justice et de la raison.

Malheureusement cette majorité manquait j)lus que jamais de cohésion; elle allait être paralysée par l'ijjnoble Henriot, nommé au commandement provisoire de la garde nationale; elle était le jouet d'un comité général révolutionnaire, maître de la force publique, savant dans l'art des émeutes, qui allait se servir d'elle pour masquer le plus audacieux des attentats contre la représentation nationale. Le 26 mai, Robespierre avait déclaré aux Jacol)ins que le moment était venu pour le peuple de se lever, puisque toutes les lois étaient violées... Les lois violées, parce que, après tant d'arrestations arbitraires faites à Paris au nom de la Commune, dans les départements au nom des commissaires, la Convention voulait maintenir deux arrestations ordonnées par une commission instituée ad hoc contre les factieux et les anarchistes. Quelle odieuse comédie!

Dés le 27, la Convention n'était plus libre; cependant elle résista avec fermeté pendant tout le jour aux efforts et aux manœuvres de la Montagne pour obtenir la cassation de la commission des douze. Garât, ministre de l'intérieur; Pache, maire de Paris, déposèrent sur la situation de la capitale. On devine quel dut être le langage de Pache, l'interprète des sections qui avaient demandé la proscription des vingtdeux girondins et des douze de la conuiiission; mais il faut entendre Garât, il faut lire sa justification d'Hébert, où il blâme les amis de Roland et de Brissot, et sa déclaration sur les dispositions pacifiques des sociétés populaires; il faut lire le discours f[ue dans ce jour de honte il prononça devant l'Assemblée, pour reconnaître combien légitime fut l'indignation de madame Roland , combien juste la flétrissure qu'elle a laissée sur la mémoire d'un homme dont elle connaissait mieux que personne le caractère modéré , l'esprit sagace, l'intelligence supérieure.

rxcii MADAME ROLAND ET SON TEMPS,

(1 Ce sont quelques membres de la Conventiou qui sont la cause des dissensions qui existent entre la Commune et la Convention, et cela sans mauvaise intention de la part de la Comnnnie... Les principaux motifs de l'arrestation d'Hébert sont quelques feuilles du Père Duchesne. Comme fonctionnaire public, j'ai recueilli des notes sur ce (|iii concerne Hébert... Le maire et un de mes amis m'ont attesté que, dans toutes les assemblées de la (>ommune, il n'y a jamais fait que les propositions que peut faire un bon citoyen. (Applaudissements.) A l'éçard des feuilles du Père Duchesne qui sont son crime, je ne les connais pas; mais j'ai horreur de tous les écrits qui ne prêchent pas la morale et la raison dans le lanffa{je qui leur convient. Je crois pouvoir dire qu'après cin(j ans de révolution, où l'on a vu tant d'écrits en tant de sens divers, et sur lesquels on a passé si léfjèrement , on se soit avisé aujourd'hui d'avoir tant de délicatesse... » (Violents munnurcs de la droite.)

» Je le répète à la Convention : elle n'a aucun dan^jer à courir *. »

Mais ce défaut d'entente de la Gironde, mais cette né{^ligence à se rendre à l'Assemblée, même aux heures décisives, ([ui ne sont peut-être que les si(pies de son découra{j,ement et de sa lassitude, furent en partie cause des événements du soir. La majorité n'était pas en nombre. Cinq à six cents pétitionnaires envaliirent la salle, se mêlèrent aux représentants et votèrent avec eux, sans rpie Meillau', placé à dix pas du président Hérault, ait pu se rendre compte des résultats annoncés : la suppression de \'<\ commission des douze et l'élarjjissement des prisonniers.

Hébert rentra à la Commune en triomphe. Il fut embrassé avec attendrissement par Ghaumette et par ses collè(jues, couvert de couronnes et de palnu's civiques. Rehaussant par sa modestie l'éclat d'un si beau jour, il repoussa de son front ces témoi(jna{;es de la reconiiaissance et de l'admiration nationale, et alla les déposer sur les bustes de Rousseau et de Rrutus, deux citovens, l'un {;rand écrivain comme lui, l'autre, connue lui, iucorruj)tible défenseur de la liberté, qu'il asso-

' Toutes les cilalinii-;. iloiii iiniis ii iiKlIiMions |).i> la sHiirc<' «riinc inniiirn; |H('cisf!, soiil tirées ilii Moniteur.

- Voyez SCS JUvinviicx.

MADAME ROLAIND ET SON TEMPS. cxciu

ciait fraternellement à sa gloire. — Et maintenant tout n'est-i! pas dit? l'œuvre n'est-elle pas consommée?

Qu'importe que le lendemain la Convention revienne sur le décret suborné de la veille ! qu'importent les imprécations de Vergniaud , les protestations intrépides de Barbaroux , l'héroïque obstination de Lanjuinais ! — la révolution est faite, Hébert est libre! Il ne reste plus qu'à repeindre en rouge le sinistre instrument de la victoire, qu'à lui donner un plancher assez solide pour qu'il ne s'enfonce pas sous le poids des victimes, qu'à graisser les ressorts de la machine, qu'à retremper le fd du couteau triangulaire, et enfin qu'à joncher de fleurs le chemin où les Furies passeront...

0 Révolution grandiose , ère de la régénération sociale d'un peuple, ton front porte deux taches ineffaçables : l'une de sang, l'autre de boue, — que le triomphe d'Hébert y a laissées !

Au milieu des émotions que faisaient naître les incidents du drame que nous avons rappelé , la vive amitié , l'ardente sympathie qui unissaient madame Roland à Buzot étaient devenues un amour profond. — Buzot lui avait paru tel que devait être celui qui aurait pu être son amant : mélancolique , sensible et fier, capable de se porter aux exti-énies de la passion, et par principes et par délicatesse s' arrêtant , pour parler la langue du temps , devant les barrières de la vertu; tout à l'heure à ses pieds, et devenu, en se relevant, le lutteur intrépide, enflammé par elle, qui se jette au plus fort de la mêlée , qui est toujours le premier au feu. « Je déteste autant les galants, a-t-elle écrit, que je méprise les esclaves. »

Où cet amour la conduira-t-elle? Les mœurs sont alors dans un étrange relâchement. Il semble qu'emportée par un secret instinct de la nature, cette société, au moment où elle fait un pacte avec la mort, et lui fournit par les champs de bataille et l'échafaud tant de victimes, ait songé à utiliser toutes les sources de la vie qui n'ont point encore été taries. Une loi a permis le divorce : entre l'union qui finit et celle qui peut commencer, un intervalle de quelques mois, que

cxciv MADAME ROLAND ET SON TEMPS.

demain elle supprimera peut-être, est le seul frein imposé à l'impatience du désir. Veut-on savoir ce que produit l'institution nouvelle? Jetons un coup d'œil sur le Moniteur ; prenons-le à la seconde moitié de ce mois de mai si effroyablement ajjité : — 10 mai. Divorces, G; maria{;es, 13. — 17. Divorces, G; mariajjes, 13. — 20. Divorces, 4; mariages, 17. — 21. Divorces, 4; mariages, IG. — 22. Divorces, 9; mariages, 31. — 23. Divorces, 9; mariages, 38. — 24. Divorces, 11; mariages, 7, etc. — Ainsi, le chiffre des divorces est ordinairement le tiers de celui des mariages, et quelrjuefois il le dépasse ; mais l'institution est encore bien récente... Que de plaies, que de dissonances le coup de scalpel révolutionnaire a soudainement mises au jour!

Pas plus que ses contemporains , madame Roland ne croyait à l'inviolabilité et à l'indissolubilité du lien conjugal. Elle trouvait bizarre et cruel le devoir qui enchaînait deux natures que des différences de caractère, d'âge, de sentiments, avaient rendues inconciliables; mais elle n'appliquait pas la possibilité d'un dégagement à sa propre situation. Si elle pensait que la vertu elle-même n'est quinie justesse d'esprit appliquée aux uiœui*s, elle pensait aussi qu'il faut être vertueux pour les autres et sage pour soi, que le plaisir n'est qu'une des satisfactions subalternes de la passion, que le bonheur est impossible quand il n'v a pas accord entre la passion et le devoir. Or, le devoir l'attachait à Roland vieux, souffrant, malheureux. Jamais l'idée de l'abandonner ne lui vint à l'esprit. C'est dans le paroxysme de la passion, et lorsque cette passion l'éloigné le plus de sou mari, qu'elle s'en rapproche davantage devant le monde, et (ju'elle consacre ses derniers jours à resserrer leur solidarité dans une cause où elle a été vaincue avec lui.

J'imagine que si, à trente-neuf ans, elle s'abandonna à cet amour, ce fut entraînée par l'orgueil de la confiance que lui inspirait l'homme <pi'clle aimait, et plus encore par Torgueil de sa force. Lutter, plaisait à cette âme hardie. Elle avait lutté contre la faim, contre les privations, pour le seul plaisir de mesurer sa vigueur; elle allait lutter contre ellemême.

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Rude fut le combat. Le corps, moins solide que l'àme, faillit y succomber. Les vives affections d'une chne forte coniniandant il un corps robuste la rendirent gravement malade. A peine rétal^lie, elle songea à quitter Paris pour une raison toute personyielle , dit- elle. Cliampagneux nous apjjiend, dans une note, qu'il connaît cette raison, qu'elle est tout à l'honneur de son amie, qu'elle atteste des efforts de vertu qu'un siècle corrompu ne saurait comprendre. — Nous la connaissons comme lui.

L'ombre d'une trahison aurait fait horreur à sa loyauté : elle avait tout dit à Roland. Le pauvre homme courlja la tête , atteint dans son orgueil non moins que dans ses intimes et profondes affections : « iNIon mari n'a pu supporter l'idée de la moindre altération dans son empire... La connoissance une fois acquise que je fais un sacrifice pour lui, renverse sa félicité. Il souffre de le recevoir et ne peut s'en passer. » Ne sachant à qui s'en prendre de la perte de son bonheur domestique, il semble qu'il s'en soit pris à ses fonctions politiques, lorsqu'il les accusait amèrement d'avoir absorbé jusqu'au temps qu'il devait à sa famille. Mais le malheur venait d'autre part. Elle l'a constaté d'un mot : il n'y avait pas parité, il y avait de trop l'une ou l'autre de ces supériorités, un caractère dominateur et une différence de vingt années. Roland était doué de toutes les qualités (jui commandent l'estime ; il lui manquait celles qui concilient la bienveillance.

Elle lui montra ses agitations, son trouble, l'entrahiement fatal. Il l'aida à souffrir, à lutter. Qui sait? Une tradition, non dénuée d'autorité, va jusqu'à prétendre qu'il avait annoncé la résolution de se retirer un jour, si elle ne parvenait pas à étouffer cet amour : résolution héroïque à laquelle elle n'eût pas consenti. Elle était la tige puissante qui soutenait cette plante débile. L'arbre manquant, elle savait bien que la plante ne se soutiendrait pas toute seule.

Il n'y avait donc pour Buzot, marié à une femme honnête, digne d'intérêt et d'estime; pour elle, qui chérissait et honorait son mari connue un père ; pour tous deux , âmes hautes et fières, il n'y avait dans cet amour qu'un avenir de

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cha/jrius, qu'une suite de combats douloureux, qu'un abînx' sans fond. Ils v descendaient cependant lorsf[uo la piison s'ouvrit. Madame Roland en franchit la ])orte avec un sourire. Pauvre fenune ! saluer la dure captivité comme une trêve, l'échafaud comme vme délivrance, — que d'horribles tourments cela suppose! Et, en effet, elle a souffert horriblement, mais à la manière des vaillants cœurs qui, au prix des san^jlots domptés et des larmes bues , repoussent la pitié et conquièrent l'admiration.

Amour plein de déchirements et d'anjj^oisses, lourd comme le remords, stérile comme la destinée, et troublé de toutes les désolations de la patrie embrasée, de la liberté étouffée, de la société en péril, f[ui donc aiuait le triste coura^je de le reprocher à ceux qui ne faillirent pas'?

Ils s'étaient aimés à la lueur des éclairs, ces ardents soldats de la jeune République. Courte fut l'idylle, lon{juc l'éléfjie... Le 31 mai tomba la foudre qui allait les séparer pour jamais.

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