XXIV
LE 1 JUIN. M AI) ami: ItOLANO A l/ADCAVK.
La veille, une réunion du clul) contrai, à l'évèché, avait déclaré la commune de Paris et le département en insurrection. Buzot, Barbaroux, Guadet, Rabaut Saint -Etienne, Jjouvet, Rerjjcxiinjj, prévenus pour la vin{ftième fois qu'ils risquaient d'être é(}"or(jés chez eux, s'étaient retirés, bien armés, dans une chambre écartée. A trois heures du matin, le tocsin les réveilla. Ils se rendirent aux Tuileries. Ouand ils entrèrent dans la salle de la Convention, trois montaynurds s'y trouvaient déjà. « Vois-tu » , dit Louvet à (Juadet, en lui montrant l'ini d'eux, « vois-tu (|uel horrible espoir brille sur cette (i{>ure hideuse? — Sans doute, répondit (Juadet, c'est aujoin-d'hui cpie Clodius exile (^icéron. » La générale bat : de toutes parts le peuple prend les armes. Contre cpii ? pour quel motif? Il rijjnore. Mais la déclaration de la comnume, <[u'il faut sauver la patrie, est le Cavcditl ronsulcs de ri'ineute. Les pouvoirs, sauf un seul, sont suspendus, et
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le premier usage de son omnipotence que fait ce pouvoir insurrectiomiel est un mandat d'amener lancé contre Roland. Pendant ce temps, l'extérieur de la Convention a l'aspect d'une place qu'on se dispose à assiéger; l'intérieur offre un effroyable désordre. Les hurlements des tribunes et de la Montagne étouffent la voix des rapporteurs de la commission des douze et des membres de la majorité.
Il était six heures du soir. Une femme voilée, vêtue d'une robe du matin, enveloppée d'un chàle noir, se promenait avec agitation dans la salle des pétitionnaires : c'était madame Roland. Elle était sortie pour la première fois de[)uis son indisposition , et venait demander la protection de la Convention au nom de son mari menacé (p. 192 et suiv.). Après deux heures d'attente, elle se décida à rentrer chez elle; là, elle apprit que Roland était en sûreté. Elle retoui'iia à la Convention : on lui dit que la séance est levée, la commission des douze dissoute, la saisie de ses papiers ordonnée. L'Assemblée est donc eiitièremetit subjuguée ?
a Pourquoi, dans ces circonstances, rentrâtes-vous dans votre maison? pourroit-on nie demander. Cette question n'est point déplacée, car la calomnie m'avoit aussi attaquée, et la malveillance pouvoit s'exercer sur moi; mais, pour y répondre, il faudroit, en développant entièrement l'état de mon âme, entrer dans des détails que je réserve pour un autre instaiit. » P. 197.
Vers sept heures du matin elle était mise en arrestation et conduite à l'Abbave (l*' juin).
Ce jour-là, Danton hésitait encore entre la commune et la (rironde; Barère faisait un rapport élogieux de l'événement de la veille; une torpeur sinistre annonçait la défection prochaine du Marais.
Dans la soirée, Louvet rassemble ses amis, Marat sonne lui-même le tocsin, la Convention aura une seconde séance à neuf heures. Une centaine de membres y assistaient. On se hâte d'introduire la députation de la commune, qui présente la liste des députés dont elle réclame l'arrestation et la mise en jugement. « Il y a trois honnnes à rayer de la liste, » dit Marat, « Dussaulx, qui est un vieux radoteur; Lanthenas, paui're d'esprit, et Ducos, dont la grande jeunesse excuse
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les écarts. » On décrète que sous trois jours le comité de salut public présentera un rapport concernant la pétition des autorités constituées de Paris.
IjC 2 juin, une année immense occupe les quais, les promenades, les al)ords des Tuileries. Autour de la Convention, cinq mille hommes choisis, déterminés à tout, obéissant aux ordres d'Henriot, cet ancien domestique cassé aux gjafjes, cet ex-commis des barrières honteusement chassé , cet ivrogne toujours furieux. La Chambre est prisonnière : qu'elle vote la liste de proscription, elle recouvrera sa liberté !
Si jamais pour les amis de la liberté il y eut un lamental)le spectacle, ce fut celui de cette assemblée se débattant sous la violence et sous la terreur; enserrée dans l'émeute criminelle ; chaque fois qu'elle s'élance vers le peuple, refoulée par des brigands; enfin s' affaissant sur elle-même dans une chute qui sera l'éternel opprobre des lâches et des hypocrites.
Mais la lâcheté a besoin de prétextes : « Nous ne vous demandons pas une mise en jugement, disait-on à la Plaine, nous vous demandons une détention provisoire; vous devez voir que c'est le seul moven de soustraire les vingt- deux eux-mêmes aux périls immenses qui les environnent. Plions sous les circonstances , sauvons la représentation entière d'une dissolution désastreuse. Dans quelques jours, le comité de salut public sera eu état de prendre contre la municipalité de Paris des mesures énergiques. » On se chuchotait ces choses à l'oreille. Et la Montagne demandait à grands cris qu'on allât aux voix. « Il vaut mieux, s'écria (pielqu'un, se dispenser de voter que de trahir son devoir. » Cette ouverture, f(ui mettait les consciences à Taise, fut goûtée. « Deux ou trois députés se levèi'ent pour déclarer qu'ils n'étaient pas libres, et qu'ils ne voulaient pas voter entourés de canons et de baïonnettes. Les deux tiers de l'Assemblée se rangèrent à ce paiti, et, devenant simples spectateurs, laissèrent rendre le décret par les montagnards , soutenus d'un assez grand noinbr(> d'étran{fers, (|iii s\>taient |)lacés, comme au 27 mai, sur les bancs des législateurs, dont ils usurpèrent les fonctions. >' {Mi'nioires de Meillan, p. ()2.)
IjC décret ordonnait que les troiife-deux seraient détenus
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chez eux. Les radiations indiquées par Marat furent adoptées, malgré la protestation de Dussaulx, qui réclama l'honneur d'être associé aux défenseurs de la liberté; malgré Ducos, qui fera remettre son nom sur la liste fatale. Il n'y eut que Lanthenas qui accepta la vie avec prosternation , — -pauvre d'esprit, — non moins pauvre de cœur.
Sans doute, la Plaine, ou le Marais, ou le Ventre, a de meilleurs types que Lanthenas, ne fût-ce que Sieyès, qui résumait d'un mot toutes les lâchetés de la majorité le jour où, interrogé sur ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il répondit : « Je vivais » , pour dire au prix de quelles infamies. Mais Lanthenas n'en est pas moins une figure de la Plaine qui mérite d'être esquissée. D'ailleurs, il est si souvent parlé de lui dans la correspondance, dans les Mémoires de madame Roland; il a une si grande place dans sa vie, comme on a pu le pressentir par les calonniies ordurières d'Hébert, madame Roland a tant compté sur son dévouement, que les nécessités de cette étude nous contraignent à l'arracher un instant à son obscurité.