‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 26 sur 46 · LANTHENAS · texte numérisé non relu

LANTHENAS

Vingt ans environ avant l'événement du 2 juin, Roland avait connu , dans un de ses voyages en Italie , un jeune homme à l'âme douce et honnête, qui, de retour en France, s'adonna à l'étude de la médecine, et après avoir été l'ami du mari, devint celui de la femme. Dépourvu d'agréments extérieurs , il sut faire apprécier ses vertus privées ; elle l'aima, le traita comme un frèie, elle lui en donna le doux nom. Il y eut un projet d'acheter à trois un bien national; nous en avons parlé. Lanthenas fut un des trois; les deux autres étaient Bancal et Roland. Le projet fut abandonné, mais Lanthenas se lia de plus en plus étroitement à la fortune de Roland. Il voulait venir habiter avec lui, Roland y consentait, sa femme s'y opposa : « Je jugeai qu'un sacrifice aussi complet dans un homme de son âge, et avec l'affection

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qu'il témoignoit, entraînoit secrètement l'idée d'un retour que mes principes me défendoient, et que d'ailleurs il n'eût pas obtenu de moi. » (Mémoires, p. 174.) L'affection qu'il témoignait ; apparemment quelque circonstance, quelques paroles brûlantes , en avaient révélé la nature à la personne (ju'elle concei'iuût. Il ne pouvait pas être un amant, il ne pouvait être qu'un bon et tendre frère pour son cœur '. Pendant son second ministère ,' Roland appela Lantbenas près de lui, comme il avait appelé Cliampagneux; il lui confia la direction des lettres, sciences et arts, jusqu'à ce que son influence l'eut lait nommer représentant, vers le mois de janvier 1793.

Après le 10 mars, dans une des séances orajjeuses qui précédèrent la mise en jugement de Marat, Lantbenas adressa fièrement au démagogue un défi que le Moniteur a rapporté : « Je ne crains pas les poignards de Marat ! » — A (juclle époque l'intimité avec les époux diminua-t-elle? Vraisemblablement vers le mois d'avril. Madame Roland nous fait connaître la cause d'un refroidissement, qui fut bientôt suivi d'une trabison :

« Lantbenas, apparemment, comme le vulgaire, content de ce qu'il a lorsque d'autres n'obtiennent pas davantage, s'aperçut que je ne demeurois point insensible, en devint malheureux et jaloux : rien ne rend si maussade et même injuste, je le sentis, et j'étois trop fière pour l'éjiargner; il s'éloigna d'autant plus furieux, imaginant le pis; ses opinions même prirent une nouvelle teinte : son cœur l'enqiêcliolt d'êlic féroce comme les montagnards, mais il ne voulut pins voir comme moi, et biiMi moins comme celui (pTil me voyoit chérir; il prétendit se mettre entre le côté droit, dont il blâmoit \cs passions, et le côté gauche, dont il ne pouvoit approuvi'r l(;s excès : il fut moins que rien et se fit mépriseï" des deux parts. »

On voit que, bien qu'il eût imaginé h pis avec les mortels ennemis, elle le traite avec indulgence. La méritait-il?

' Ln rat;il(»{;nc de la collfcûmi traiiti>{;r;»|)lics tlo M. Eusse <l'Arct)ssc mentionne une liUIrt; de niadaino ll()lan<l à Laniiieiias. <• Elle porte un rarliet avec les Ictlics J. M. P. eii(relac'ées , et l.i divise : Sensible vt fidèle. »

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Lanthenas présenta à la Convention , dans la seconde moitié de juillet, des motifs de faire du 10 août un jubilé FRATERNEL, iine époque solemicUe de 7-éconciliatiou génci'ale entre tous les républicains , etc. La lâcheté n'a jamais tenu un langage plus amphigourique :

« ... Toujours le même; ce que je disois alors (on novembre 1792), je le répète aujourd'hui sans acception de parti, de personne, de circonstances. Je dis, je répète que la concorde est l'àme du gouvernement républicain... Mais eu vain j'aurois voulu donner tout mon sang pour la paix... En ce moment, je suis atterré du nouveau coup qui vient de frapper la République. (14 juillet, mort de Marat.) Un assassinat! ma langue est suspendue, ma plume ne ]:)eut écrire!... Juste Ciel! calme les cœurs, éclaire les esprits, fais tomber la tête des vrais coupables, des véritables traîtres, mais protège l'innocence; fais-la triompher ! ! ! »

Toute sa sensibilité se traduit dans ces quatre points d'exclamation, qui ont l'air de demander le supplice des Girondins, prétendus complices de Charlotte Gorday.

Je suis tenté d'en vouloir à madame Roland d'avoir donné si longtemps le nom d'ami — et, juste ciel! est-ce possible? le nom de frère ' — à un pareil homme. Après le 9 thermidor parut de lui une grosse brochure ayant pour titre : Bases fondanienlales de l'instruction publique. Au dire de l'auteur, si elle eût été publiée plus tôt, tout était sauvé.

« J'allois faire paroître ce Aolume lorsque la tyrannie releva sa tète hideuse... Que pouvoit servir alors un courage inutile? L'imprimeur lui-même n'osa mettre en vente cet ouvrage : il le cacha dans ses magasins... Le 2 juin changea conqjlétement la position de la Convention... Je tremblai pour la liberté, l'unité et Tindivisibilité de la République. Je fis alors ce qui dépendit

• « J'aurois à .signaler bien d'autres personnes dont, l'ingratitude enver.s Floland et sa femme n'a pas été portée aussi loin que celle d<; Pache... Faut-il (jue dans ce nondjre je rencontre I^anthenas, le plus ancien ami des Roland; celui que sa femme a[)peloit du doux nom de frère; celui qui, pendant vingt ans, fut témoin de leurs vertus publi([ues (!t privées? Eh bien! L... n'osa pas avouer Iloland à la Convention; il n'eut jamais le courage de monter à la tribune... 11 alla s'asseoir au plus haut de la Montagne, etc. » ClIAMPAGNEUX.

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de moi pour la sanvor... Je tiavaillois sans aucun relâche, pour ainsi dire, que les moments d'aii(foisse et d'accablement auxquels je ne pouvois pas toujours, je l'avoue, m'arracher... Le 10 août, qui s'approchoit, me parut présenter des moyens et une époque favorable pour conjurer les dangers de la République. Je fis ma motion de réconciliation. » — En note, il dit : — La mélancolie la plus noire me saisit dès que je vis les amis de la lil^erté se diviser, se hair... »

En l'an VI, dans un opuscule précédé de cette devise : La République est tout, les personnes ne sont rien, — cet homme , redevenu [jirondin , j)arle avec admiration de sa proposition : Motifs de faire du 10 août un jubilé fraternel.

a Je proposai, à la fin d'août 1793, d'élever, sur une déclaration de la morale publique, \\n tribunal national de censure, pour y faire d'abord jn(jcr les malheureux patriotes qu'un aveuglement populaire et des scélérats, instruments de l'étranger, poursuivoient alors avec un acharnement inconcevable. Ce fut sans succès! maiisfeus fait mon devoir. »

Ce u j'eus fait mon devoir » rappelle l'écrivain qui avait écrit à Bancal , dans une lettre datée du clos la Platiêre et du 3 octobre 1 790 :

(1 J'ai envoyé dernièrement à Brissot un article pour son journal, que j'ai intitulé ainsi : « Quand le peuple est mûr pour la liberté, une nation est toujours digne de l'être », et j'y ai prouvé (jue le peuple français est mûr pour la liberté. Je verrois avec plaisir qu'il l'employât. »

Il est difyne de l'auteur d'une thèse dont la Convention, si disposée à faire tout imprimer, décrétait l'impression en septeml)re 1793 : « L'éducation, cause éloignée et souvent môme cause prochaine de toutes les maladies. "

Comment madame Roland a-t-elle pu mettre dans sa meilleure intimité un si piètre esprit? Sans doute par un sentiment de pitié généreuse ou par un instinct de domination satisfait. Il est si doux de se sentir servie, ohéie, admirée! L'esclave a ses séductions comme l'amant; on attribue ses services à toutes sortes de vertus. On ne voit pas qu'une des essentielles lui numque : rintelli(;ence de la vraie dignité humaine. Or, l'ingratitude n'est point seulement un vice, elle

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est une dégradation. Un homme d'esprit n'a pas besoin de cœur pour pratiquer la reconnaissance; il comprend qu'elle constitue la base même du caractère , la rectitude de la \ie ; qu'elle est la première sinon des forces, du moins des garanties morales; qu'elle commande l'estime, parfois l'admiration. Mais l'imbécillité ne comprend rien : en s' avilissant, elle s'affaiblit et se perd.

Madame Roland expia cruellement le tort d'avoir fait fond sur ce pauvre d'esprit sans courage. Le 24 octobre , elle écrivait à la fin d'une lettre adressée à Ghampagneux : « Je trouve, comme vous le jugez, la conduite de L... abominable. Il est de ces hommes qui sont bons tant que leur médiocrité n'est pas mise à une grande épreuve, mais que les . passions désorganisent et rendent atroces. Ce sont des espèces d'avortons qui ne sont pas faits pour les passions, qui ne sauroient en inspirer, et qui deviennent capables de fureur et de lâcheté à l'égard de ceux qu'ils voient plus heureux. ') Par un autre châtiment que nous partageons , les lettres nombreuses qu'elle avait adressées à Lanthenas et celles qu'il avait gardées sont perdues'.

Lanthenas vivait en 1816. Il fut du nombre des régicides exilés.

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