XXVII
LA RUINE ET l'hONNEUR DE LA GIRONDE.
Pendant que madame Roland s'alarmait avec raison de ces retards, Hébert en triompliait. Gliacjue numéro du Père Duchesne contenait une bordée de bravades et de j)laisanteries à l'adresse de ces Girondins si terribles en paroles, si impuissants d'ailleurs. On rappelait tous les propos menaçants tenus contre Paris, Plus d'un mois s'était écoulé depuis le 2 juin, et pas un bomme à eux ne s'était mis en mouvement, pas un n'avait marché encore contre la conmiune factieuse! Etait-ce donc une armée de carton que l'armée du Calvados?
N" 256. — Vers le 5 jiiillot. u ... Le roi lluzot n'est pas pins audacieux; il endort les badauds de sa petite bourgade en leur promettant plus de beurre que de pain; monté sur ses tréteaux avec le roi Corsas, ils suent tous les deux san{j et eau pour faire marcbcr leur armée, composée au moins de trois cents liommes. — Du roura{;e, mes amis, dit le vertueux Pétion, ne vous effrayez pas du nombre des Parisiens, vous n'avez contre vous que les sans-culottes; mais tous les honnêtes gens vous attendent counne le îMessie; nous avons là de bons amis qui font circuler l'or de Pitt et de rj'^sjiague; encore qucbpics pillages, et tous les propriétaires, tous ceux qui ont quebpie cliose à perdre voleront au-devant de nous. — Comptez sur les Marseillais et les
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Bordelais, s'écrie de son côté maître Giiadet; le dictateur Barbaroux est à leur tête; et ils avancent à g-rands pas pour se joindre à vous; l'avant-ffarde de l'arniée bretonne est à deux pas, dit le baudet Lanjuinais; tout le Calvados arrive, dit le prêtre Faucliet...
« Parisiens... riez de cette mascarade; avant que ces baladins marchent vers vous, les sans-culottes des pays qu'ils ont voulu armer contre la République en feront justice eux-mêmes, les amèneront pieds et mains liés à la Convention; bientôt le fonctionnaire Samson leur fera essayer la fatale cravate dcCapet, f. ji
Cette fois Hébert disait vrai. Les sans-culottes des sociétés populaires des départements soulevés eurent bientôt neutralisé les efforts des Girondins, Wimpfen, qui avait voulu prendre le temps de foi^mer une armée de soixante mille hommes pour marcher sur Paris , laissa le royaliste Puisaye, chef de son état-major, échouer à Vernon. Ce fut une panique, une déroute honteuse qui eut des conséquences immenses. Tout le prestige militaire de la grande insurrection de l'Ouest s'évanouit (14 juillet). Le malheur avait été jusqu'alors respectable; s'il va devenir presque ridicule à force d'impuissance, qui consentira à lui rester fidèle?
Terrible fut la déception pour les Girondins. Mais peutêtre tout n'était-il point perdu. D'abord, à l'égard d'ennemis qui déchirent votre réputation, qui plongent dans les cachots ce que vous avez de plus cher au monde, qui vous poursuivent pour vous tuer, y a-t-il des ménagements à garder? Quoi de plus pressant que d'arracher la France aux mains de tels hommes? Les royalistes offrent leur appui; pourquoi ne pas l'accepter, sauf à frapper sur ces royalistes, si plus tard ils prétendent profiter de la victoire? De tels compromis se font entre vaincus et n'engagent l'avenir pour personne. L'étranger est disposé à donner de l'argent, des armes, tout au moins à ménager un asile sûr. Il n'exige rien, il n'impose pas de conditions, il ne souhaite que la défaite
du parti qui opprime la Convention, Paris et la France Ces
oflVes sont- elles de nature à blesser les susceptibilités des (iirondins? Wimpfen en fera d'autres. Au lieu de marcher sur Paris, on peut se contenter d'insurger les départements, d'y
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organiser la résistance, de se fortifier dans des places protégées par la mer, par la marine anglaise ou par de bonnes murailles... Aucune de ces propositions, aucune de ces perspectives ne pouvaient convenir aux proscrits. Se cantonner sur un point quelconque du territoire, n'était-ce pas se fédéraliser, rompre l'unité de la république et justifier la calomnie? S'allier aux royalistes? fi donc! autant pactiser avec l'étranger! Acculés à l'abîme, les proscrits ne pouvaient y écbapper que dans une voie qui côtoyait la trabison : Wimpfen la leur montrait. Ils s'éloignèrent de lui précipitamment. Or, tourner le dos à Caen, c'était à cette heure tourner la face vers la mort; Buzot le savait bien. Après ce que la province voisine de Paris avait donné à la cause du droit, il n'attendait du Midi qu'un feu de paille, comme à Evreux, ou qu'un embrasement royaliste, comme à Lyon. Sans illusion, sans espérance, il partit...
Pour moi , quand par la pensée je me transporte dans ce temps de haines implacables, où chaque revers de nos armes cause un redoul)lement des fureui's populaires, où chaque convulsion de la faim donne le signal des supplices, où une fausse nouvelle peut porter encore une fois le peuple aux prisons et amener l'égorgement des captifs, je ne saurais me défendre d'un sentiment d'admiration en regardant ce sombre désespéré qui part pour une mort presque certaine , qui laisse derrière lui son amour, et qui résiste à la pire des tentations, celle de cherchera se venger d'un ennemi victorieux. La raison humaine ne cède pas toujours à l'enivrement du triomplie; bien rarement elle résiste à la rage de la défaite. Vaincus, les Girondins entrèrent résolument dans le rude chemin de la proscription; cekii de la vengeance au bout duquel était la honte, ils ne le regardèrent même pas.
A Paris, Hébert est plus puissant que jamais. Il avait rencontré enfin dans un des grands fonctionnaires du gouvernement, dans le patriote Bouchotte, ministre de la guerre, le Mécène de cette littérature de l'égout. Il termine ainsi son numéro 254 :
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a Des jeanf autrefois aux gages de Gapet, do Roland et
de l'Angleterre, et auxquels la Révolution a coupé les vivres, m'accusent d'avoir partagé avec Marat cinquante mille livres que Bouclîotte nous a données. C'est vrai que ce ministre sansculotte, d'après les ordres de la Convention, s'est abonné pour tous les journaux patriotiques, et en particulier pour (juatre mille exemplaires de mes Joies et de mes Colères, et pour quatre
mois. Tous nos braves b des armées en sont enchantés; car
il faut jurer avec ceux qui jurent, et la vérité toute nue leur plaît davantage que le bavardage des beaux esprits. »
Il annonce qu'on s'abonne pour sa feuille, dont il paraît trois numéros par semaine, à raison de cinquante sols par mois. Quatre sols le numéro! Le Père Duchesne n'avait pas inventé la presse à bon marché.
Mais du moins croit-il avoir trouvé le vrai langage républicain. Dans la profession de foi de sa littérature, le misérable vomit un nouveau torrent de sales injures contre la prisonnière de Sainte-Pélagie :
N° 257. — Vers le 8 juillet. « ... Si j'avois voulu trancher du bel esprit, je m'en serois aussi bien tiré qu'un autre. Moi aussi je ^ais parler latin; mais ma langue naturelle est celle de la
sans-culotterie; j'aime mieux être lu des pauvres b , j'aime
mieux leur apprendre "de bonnes vérités et les avertir des manigances des traîtres, que de prendre le ton de nos journalistes freluquets, qui, pour plaire aux petites maîtresses et aux prétendus honnêtes gens, n'osent nommer les choses par leur nom. Il
faut jurer avec ceux qui jurent, f. Ma rudesse, quoi qu'on
en dise, ne déplaît pas autant que quelques viédases le prétendent. Tous ceux qui aiment la franchise et la probité ne
s'effarouchent pas des b et des f. — dont je larde par-ci
par-là mes joies et mes colères; les oreilles si délicates qui sont déchirées de mes expressions les tiouveroient délicieuses si je voulois être l'apôtre de l'aristocratie ; témoin la vieille iloiand , qui, rien qu'en entendant prononcer mon nom, avoit un redoublement de vapeurs; eh bien, f. ! la coquine m'a fait les yeux
doux aussi bien qu'à tous les étourneaux qu'elle a pris dans ses filets; vingt fois elle a témoigné le désir de me connoître, sous le prétexte de nettoyer ses tuyaux; elle me prioit de venir lui rendre visite; elle me promettoit môme de me donner audience dans le petit boudoir. Il y a gros, f , que j'aurois dégoté
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jusqu'au friand Louvet et même son paveur (rarrérajfes , liarbaroux, si j'avois écouté la voix de cette svrène; mais je savois que les tuvaux de la reine Coco étoient foinbis de reste; je n'ai pas donné dans le panneau, f. — , il m'en cuiroit aujourd'hui; j'aime mieux l'estime publique que les monceaux d'or et les assignats que j'aurois partagées avec tous les é{;refins, marchands d'esprit et de fadaises, avec les avocats de la Gironde et tous les cuistres aux mains crochues qui composent maintenant la cour du roi Buzot...
)) Prenez des fouets de poste, sans-culottes, pour donner la chasse à tous les {jredins que le vieux Roland a placés. jN'oubliez pas M. Carra, le léf;islateur Carra, qui s'est fait nommer bibliothécaire de la liibliothèque nationale avec vingt mille livres d'appointements en vei'tu d'un brevet de la reine Coco, etc. >?
Le 14 juillet, le jour même de la déroute de Yernon, Marat succombait sous le poignard de Charlotte Gorday. L'impatience de l'héroïsme abrégeait cette vie que la maladie allait dévorer. Ge châtiment mérité, mais inutile, laissa sans partage à Hébert la vile royauté de la rue.
On avait imputé aux Girondins l'assassinat de Lepelletier, la trahison de Dumouriez; on leur imputa l'action de Charlotte Gorday.
A l'insulteur gagé de la vertu revenait naturellement le soin de calomnier la pure et terrible jeune fdle, celle qui s'était armée du glaive :
Pour faire lionto nnx dionx, pour i-ôpnrcr leur crime, Quand cl'uii liominc à re monstre ils (loiinèrcnt les traits.
« Elle a, dit Hébert, la douceiu' d'une chatte qui fait patte de velours... On la fouille, on trouve ses poches bien garnies de gros écus et d'assignats yau.r. » La mort lui eût j)aru trop douce si l'infâme n'v avait "ajouté ses outrages.
Alarat eut les honneurs du Panthéon.
Ge fut un coup bien douloureux pour madame Roland que d'apprendre l'abaissement de la Convention devant l'idole renversée. Dans les premiers jours de juillet, elle s'était trouvée presque heureuse, pouvant écrire à celui des députés,
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alors à Caen, qui lui était le plus cher, recevant ses lettres et les visites de ses amis , particulièrement de Bosc et de Chanipagneux; Bosc, qui lui apportait des fleurs du Jardin des Plantes ; Gliampagneux , qui la pressait de continuer ses Mémoires. Mais à partir du meurtre de Marat, tout va changer. La mort ne pourrait que lui paraître désirable , si des considérations puissantes ne l'eussent enchaînée sur la terre (p. 290).
Le jour des funérailles du démagogue (16 juillet), Champagneux était allé la voir :
« Je m'étois acheminé, dit-il, poiu' aller voir la citoyenne Roland à Sainte-Pélagie. Je rencontrai le cortège sur la route, et je remarquai qu'il y manqnoit fort peu de dépvitès. Quelquesuns, à la vérité, paroissoient avoir honte d'assister aux obsèques de ce provocateur au crime, mais leur présence n'en imposoit pas moins au public...
« 11 me seroit difficilc.de peindre la fureur de madame Roland pendant la description que je lui fis des honneurs rendus à Marat, et de la lâcheté des représentants dont la probité lui avoit inspiré jusqu'alors quelque espérance. L'accablement succéda à ses premiers transports. — Je ne sortirai d'ici, dit-elle, que pour aller à la mort. »
On peut dire qu'à paitir de ce moment l'espérance fut perdue, la vérité envisagée dans toute sa désolante et inflexible réalité. Elle ne vécut que pour apprendre.
Buzot et ses amis avaient quitté Caen afin de se rendre en Bretagne, sous la protection du bataillon du Finistère. Chemin faisant, la petite troupe se sépara des fédérés, et, composée de dix-neuf hommes, Pétion, Barbaroux, Salles, Buzot et son domestique, Cussy, Lesage, Bergoeing, Giroust, Meillan, Louvet, Girey Dupré, Riouffe, six guides, hien armés, presque tous robustes et de grande taille, elle se dirigea sur Quimper. Louvet a raconté dans ses Mémoires (p. 153 et suiv.) cette pénible et périfleuse campagne; il montre les proscrits harassés de fatigue, Cussy tourmenté d'un accès de goutte, Buzot encore trop pesant, bien que débai'rassé de
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toutes ses armes ; Barharoux , à vingt-huit ans, gros et gras comme un hotnme de rjuarante; etc., marchant au milieu de périls de toute sorte. A Quimper, ils restèrent trois semaines environ. C'est probablement dans cette ville que Buzot fut rejoint par sa femme, menacée du sort de madame Pétion, que madame Roland avait retrouvée à Sainte-Péla(]ie '.
L'intention de Buzot était ou de se rendre dans le Midi, pour y profiter des dispositions des départements ([ue Guadet et Barljaroux représentaient comme dévoués à la cause de la Gironde et prêts aux derniers sacrifices, ou bien de s'embarquer pour les Etats-Unis. Les périls de la République s'aggravaient. La révolte de Lyon, la capitulation de Valenciennes (27 juillet), les troubles de la Vendée, semblaient menacer la France d'un prochain démembrement. La Montagne redoubla d'efforts et de rigueurs. Robespierre entra au comité de salut public (27 juillet).
Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salles, Louvet, Bourgoing , Biroteau , Pétion, Chassey, Gussy, Fermont, Meillan, Lesage (d'Eure-et-Loir), Valady et Kervélégan, sont déclarés, le 28 juillet, traîtres à la patrie; cent livres sont promises à leur dénonciateur. Une fois pris, leur identité constatée, ils devront être conduits à la guillotine.
«Tous mes amis sont proscrits, fu(;itifs ou arrêtés, » s'écrie madame Roland vers le 4 août. Grandpré est dénoncé, Champagneux incarcéré. Il faut prévenir Bosc, qui a donné sa démission d'administrateur des postes, de ne se montrer à Sainte-Pélagie qu'une fois par semaine au plus, et à la dérobée. » — La Terreur marche à grands pas.
1 « .Te n'oublierai pas ceux qui ont offert un asile et l'amitié à ma femme pauvre et souffrante, accaljlée île peines et de misère. Il ne lui restoit d'autre moyen d'éviter le sort de luadamc Pétion que de me suivre à travers les landes désertes de la ]5reta{]ne, sans amis, sans ressource et sans espérance. Une famille respectable qui m'avoit été jusqu'alors étrangère, se chargea de la consoler et de la secourir. Je présume qu'elle habite encore chez elle, si elle n'a point succombé sous l'excès de sa douleur. Hélas! peut-être ma femme n'existe j)lus ! peut-être ses longs chagrins, la foiblesse de sa sauté, sa misère présente, le désespoir de l'avenir, ont abrégé ses jours ! Pauvre infortunée, pariioniie, j)ardoinie-moi ce que j'ai pu te causer de souffrances et de maux ! « Mémoires de Buzoty p. 189.
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Les Montagnards se sont hâtés de bâcler une Constitution; on va la promulguer solennellement. La France entière est conviée à Paris. Les fédérés, travaillés par les sociétés secrètes, se rallient aux Jacobins. Une foule immense que séduit le spectacle , que passionnent les pompeuses promesses des démagogues, qu'enfièvrent toutes les passions du temps, assiste avec enthousiasme à la fête du 10 août. — Que maintenant les Girondins aillent au Nord, à l'Ouest, au Sud, on leur dira : La Constitution est faite, la République fondée, et République et Constitution vous proscrivent.
Madame Roland ne comprend pas encore quelle force donnera à la minorité victorieuse du 2 juin cette Constitution que l'Assemblée nationale semblait avoir librement adoptée, et qui ne fut qu'une parade et qu'un mensonge: «Insolents comédiens, dit-elle, votre rôle approche de sa fin; l'ennemi est là; ce sont les départements qui assurent le triomphe de la raison et de la vraie liberté, et préparent votre ruine. » Mais à quel prix! Elle a l'intelligence trop sagace pour ne pas voir, elle a le cœur trop haut pour accepter sa délivrance à ce prix : « Ma ruine ne peut manquer sans doute ; j'ai mérité la haine de tous les tyrans ; mais je ne regrette que celle de mon pays, que votre châtiment consolera sans le sauver. » Madame Roland ne voudrait donc pas d'une vie qui lui ferait voir le triomphe des royalistes en même temps que la chute de la Montagne. C'est aussi le sentiment de la Gironde : — de Biroteau, qui s'est enfui de Lyon, épouvanté par la réaction royaliste; de Riquetti, qui se donne la mort, parce que le mouvement girondin a amené à Marseille le triomphe du parti ennemi de la République.
§ XXVIIL